CHRYSALE
A HENRY POUQUIER
Mon cher confrère, parmi les écrivains contemporains, le judicieux philosophe Nestor est un de ceux que j'aime le mieux, et le plus sincèrement. D'abord, je le trouve sage comme son homonyme, Texcellent agorète des Pyliens. Puis il a le tact, le goût, la mesure; il ne dit jamais trop, ou trop peu; il est très hardi, parce qu'il est sincère, et il a le bon esprit, clair, net, bien français, qui frappe droit au but et ne se dépense pas en pyrotechnies prétentieuses.
Il y a quelques jours, je lisais l'excellent morceau qu'il a écrit à propos du concours général, des études universitaires et du génie des races latines, et selon moi il a si bien raison que je pense trop comme lui. Oui, sans les lettres nous serions des bêtes; oui il est utile de savoir le grec, et si on me poussait j'irais plus loin : il n'y a que cela d'utile! Enfin, dans cette belle étude, il n'y a pas un mot qui me trouble ou me semble contestable. Si fait, pourtant, il y en a un, et précisément parce que j'aime Nestor, et parce que pour moi tout ce qu'il écrit est sérieux, je ne puis laisser passer sans protestation la phrase suivante : Molière, qu'on ne
comprend pas toujours bien, se moque de Chrysale aussi bien que de Bélise,
Non, mon cher confrère, Molière ne se moque pas de Chrysale ! Il y a en théâtre une règle absolue, et vous la savez aussi bien que moi. C'est que le poète dramatique préfère, adopte, cautionne et regarde comme siens les personnages qu'il met du parti des amants ; au contraire, ceux qui s'opposent au bonheur des amants sont, de ce seul fait^ désignés par lui à Thostilité du public. D'après ce principe, qui ne souffre pas d'exception, sont sympathiques, dans Les Femmes savantes^ et par conséquent non moqués : Chrysale, Henriette, Ariste, Clitandre et Martine; de même, par l'expresse volonté de l'auteur, sont antipathiques, et par conséquent moqués : Philaminte, Armande, Bélise, Trissotin. Non, Molière ne se moque pas de Chrysale, qui ne veut pas d'autre livre que le Plutarque à mettre les rabats, et qui professe pour son pot et pour son rôt une religion exaltée jusqu'au fanatisme. Au contraire, il le montre bon, indulgent, honnête homme; il le favorise de la façon la plus évidente ; lui qui connaît les lois du théâtre, il lui ménage les plus beaux motifs d'applaudissements, et à la représentation, il en joue lui-même le personnage.
Son intention n'est pas douteuse; reste à savoir s'il a raison d'agir comme il le fait, et dans quelle proportion il est sincère. Mais pour éclaircir ce point, ce n'est pas le procès de Chrysale qu'il faut reprendre ; c'est tout le procès des Femmes savantes. Or, ce chefd'œuvre immense, génial, prodigieux, égal peut-être à Tartuffe et au Misanthrope, est si plein de dessous et de chausse-trapes, qu'il est extrêmement difficile d'y comprendre quelque chose. Entendons-nous; la comédie, en elle-même, est très claire et limpide comme de l'eau de roche ; ce qu'il est malaisé de deviner et de débrouiller, c'est les arrière-pensées qu'a eues le poète en l'écrivant.
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Ah! mon cher confrère, qu'il est difficile aujourd'hui de parler de Molière!... « Et, dit Nestor, aucuns pensent que son chef-d'œuvre est peut-être cet Amphitryon, qu'il prenait à Plante, en lui tendant la main à travers plus de deux mille ans! » Cet Amphitryon, moi qui vous parle, moi vieux bonhomme inutile, qui ne suis plus bon à rien, chaque jour je Tétudie avec plus d'attention, de passion et d'amour, et chaque jour j'y trouve plus de science harmonique, et plus de beautés relevant directement de la poésie; c'est de l'art le plus délicat, le plus ferme, le plus élevé, le plus pur, et qui, plus on arrive à connaître le métier des vers, plus il vous pénètre d'admiration et de ravissement. Je ne me lasse pas aussi de rire et de frémir à cette désopilante et féroce tragédie du Mariage forcé , où Dorimène, superbe comme le lys, est souriante, ingénue, terrible et initialement femme, comme Hélène aux beaux cheveux et comme Eve. A ces causes et à cent autres, il est un peu simple de s'en tirer avec le grand Contemplateur, cavalièrement, comme l'a fait M. Schérer ; et d'autre part, qu'on me pardonne cette audace et cette prétention peut-être excessive, je ne voudrais pas qu'on me forçât à me pâmer devant la toux et les crachats de Molière.
Et c'est justement ce qui nous arrive! Il s'est formé une secte de fanatiques, auprès de qui les prêtres de la déesse Siva sont des agneaux, et qui aiment Molière, comme Torquemada aimait Dieu. Comme lui, ils ont des bûchers, des grils, des chevalets, des fourches, des autodafés, des statues de Molière parfaitement creuses, dans lesquelles ils empilent et brûlent tous les malheureux que soupçonne leur sainte Inquisition. Si je crois trouver, dans l'œuvre immense du maître, un mot négligé ou un vers mal venu, ou môme si je ne m'intéresse pas suffisamment à l'inventaire de ses habits, ou au nombre de chandelles que sa troupe a brûlées en telle ou telle occasion, au gril, au charnier, à la four-
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naisel Quand je lis M. Schérer, j'ai envie de baiser les pas du poète ; mais sous la menace de certains moliéristes à la main sanglante, je suis tenté de réclamer mon indépendance, et le droit que j'ai de dire, comme don Juan : « Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit. »
Bien que je sache le redoutable danger qu'il y a à dire toute sa pensée, môme h l'oreille d'un ami, en s'affranchissant des hypocrisies, des lieux communs et des formules, j'en veux courir le risque. Là, dans cette question des Femmes savantes, il y a un inconnu formidable à dégager, et un problème qu'on ne saurait résoudre avec des habiletés seulement. 11 est certain que cette comédie est d'une beauté supérieure et absolue, et il est certain aussi que, précisément, le groupe des personnages sympathiques et choisis qu'on y voit réunis par Molière: Chrysale, Henriette, Ariste, Clitandre et Martine, a de tout temps profondément blessé par ses sentiments certaines âmes délicates. Et non prises dans le commun. Ainsi je vous citerai une de nos plus pures gloires, le grand poète Théophile Gautier, qui ne pouvait voir sans horreur ce qu'il nommait la platitude de Chrysale et la brutalité d'Henriette. Et en cette affaire, son impression me semble être d'une grande importance, car précisément, dans l'espèce, il ne pouvait être soupçonné de partialité.
En effet, le poète de La Comédie de la Mort et des Émaux et Camées n'était pas du tout un idéaliste et un buveur d'air fluide, à la façon de Philaminte et d'Armande ; il n'aimait pas la viande creuse ; il voulait très bien, comme Chrysale, un bon festin, et comme Henriette, les suites nécessaires de l'amour et du mariage; mais il pensait qu'un peu d'idéal et d'élégance ne gâte rien, que le vin gagne à être versé dans un pur cristal, et que l'archer mystérieux, amant de l'immortelle Psyché, ne saurait gagner à s'affubler d'un bonnet de coton. Chrysale et Henriette, qui le révoltaient, ont
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aussi révolté, avant et après lui, beaucoup d'honnêtes gens; il y a là une anomalie : comment s'expliquet-elle ?
Osons remonter aux causes ! D'abord et avant tout, je crois que ce qu'on nous donne pour du Molière n'est pas du Molière, et que chaque jour la comédie des Femmes savantes- est cruellement et profondément calomniée par la représentation. Les comédiens n'y gardent pas de mesure; ils appuient, soulignent, prennent parti, exagérant, outrepassant la pensée du poète, et là où il s'est borné à dire : Tue ! ne manquent pas de crier : Assomme 1 Voyez comme j'ai raison I dit celui-ci par sa diction excessive ; voyez comme j'ai tort, comme je suis antipathique, comme je suis sot! exprime celui-là, par son emphase appuyée et voulue. Ehl mesdames et messieurs, laissez parler le poète lui-même ; il n'a pas besoin de vos commentaires ; il a à son service tous les mots, notamment le mot qu'il faut, et il est assez grand pour dire ce qu'il veut dire. Entre autres et surtout, depuis une longue suite de générations, le rôle d'Henriette a été complètement détourné de son sens. On nous la montre comme une jeune sauvagesse ayant du sang aux dents, et prête à s'écrier, comme l'Ogre du Petit Poucet : Je sens la chair fraîche ! Ah ! ce n'est pas là THenriette de Molière I
Mon cher Fouquier, un bonheur, un hasard imprévu, une fortune heureuse m'a permis d'entendre une fois Les Femmes savantes telles qu'elles sont, telles que le poète a écrit et voulu cette belle comédie. C'était dans la salle de l'Odéon, où il n'y avait que très peu de pelés et quelques tondus, (moi j'étais parmi les tondus,) et cela se passait sous la direction de Duquesnel. Cet homme d'esprit croyait beaucoup à l'initiative des comédiens ; surtout lorsqu'il s'agissait du vieux répertoire, il ne les tourmentait pas, les abandonnait volontiers à leur propre nature, et ne croyait pas utile de les faire marcher dans les souliers de leurs devanciers.
C'était madame Sarah Bernhardt qui tenait le personnage d'Armande, et Henriette était représentée par mademoiselle Baretta, aujourd'hui madame Worms. Ah! la charmante, la folle, la raisonnable, Tespiègle, la gaie Henriette que c'était, si humaine celle-là, et si vraie! Elle souriait, elle était alerte et vive, elle ne voulait pas du tout mettre son petit nez dans le fatras du procès; on voyait qu'elle prétendait avant tout cueillir les roses I Eh bien! oui, les suites du mariage semblaitelle dire, ne prévoyons pas les malheurs de si loin, et avant de la chômer, laissons venir la fête! Elle trouvait que, parents, amis, amant, marchands de grec, tout ce monde-là l'ennuyait de choses inutiles, et qu'elle aimerait bien mieux faire courir ses petits pieds sur la verte mousse, à l'ombre des feuilles !
Quanta la délicate et superbe Armande, si bien composée par madame Sarah Bernhardt, si enivrante et gracieuse avec son allure de déesse, sous ses rubans et sous ses dentelles, elle voulait bien, elle, connaître du procès, et plaider sa cause, et comme elle la plaidait magnifiquement, et comme alors, à côté d'elle, son infidèle amant semblait petit et misérable! Que lui reprochait-il, ce sage Clitandre? car avec raison elle mettait de côté, elle laissait pour compte les accusations de philosophie, de bel-esprit, d'amour du grec; tout cela c'est les affaires particulières de Molière avec ses ennemis, contre lesquels il dresse une machine de guerre, fivec l'hôtel de Rambouillet, avec Ménage et le prêtre Cotin, qu'il traîne vivants sur la scène, en faisant réciter et en ridiculisant des vers dont ils sont eux-mêmes les auteurs.
Armande n'a que faire de tout cela, et ne s'en soucie pas; ce qui l'intéresse, c'est qu'après l'avoir courtisée, Clitandre l'a quittée : pourquoi? Certes, le grief articulé par le grand seigneur n'est pas sérieux; il sait, à n'en pas douter, qu'Armande, aussi bien que sa sœur, eût résolu son cœur aux suites du mot : mariage. Seu-
lement, avant cren venir à ce moment inévitable, elle voulait être un peu louée, adorée, divinisée, sans qu'il fût expressément question de cette inévitable échéance I Avait-elle donc si grand tort? Mais sa cause est celle de toutes les femmes î
En prenaM la jeune sœur à défaut de son aînée, Clitandre, évidemment, n'offense aucune loi expresse. Il se rend coupable d'un inceste moral, qui peut offenser les âmes délicates, et cependant ne s'expose à aucune pénalité. 11 a logiquement, strictement raison, comme tous les personnages sympathiques de la comédie; mais n'est-ce pas le cas de s'écrier : Summum jus, summa injuria! Certes, s'il faut choisir, le pot de Chrysale est plus utile que les livres, et pourtant, avec le pot, un Horace, un Rabelais, un La Fontaine ne nuisent pas.
L'aimable Henriette a raison d'obéir à ses petites dents, impatientes de croquer la pomme, et toutefois, il vaudrait mieux que cette pomme n'eût pas été auparavant grignotée et mordue par sa sœur aînée. Clitandre, avec infiniment d'éloquence, ravale les écrivains au profit des gens de cour; mais les seigneurs du petit lever n'ont plus à donner aucune opinion , étant devenus spectres et fantômes, et les livres imprimés et reliés en veau se portent bien. Martine est cent fois dans son droit en parlant comme on parle ckeux nous; mais peutêtre n'est-il pas nécessaire qu'elle vienne dans le salon traîner ses torchons et faire la leçon à sa maîtresse !
Mais, — voilà le hic, c'est là que gît le lièvre, — pourquoi Molière, qui ne s'écarte jamais de la mesure, a-t-il outré si fort le bon sens et l'impitoyable raison de ses personnages sympathiques? Justement, c'est une affaire d'harmonie et de proportion. Et précisément parce qu'il outrait à dessein, chez les ennemis qu'il voulait ridiculiser, l'amour de l'idéal et le dédain de la matière, pour les empêcher d'être invraisemblables, pour masquer l'exagération, il a dû donner comme
contrepoids à ces figures aériennes des êtres solidement agrafés à la terre , des faunes aux pieds de chèvre. En cette comédie des Femmes savantes, il a été d'autant plus impitoyable qu'avec la prescience du divinateur, il voyait l'avenir. Il voyait qu'il serait, lui, personnellement victorieux, et que son chef-d'çBuvre traverserait les âges, mais que les idées attaquées par lui prévaudraient.
Et c'est ce qui est arrivé de point en point. Grâce à de très simples mécanismes, inventés par la science moderne et qui se vendent dans tous les bazars, le fameux pot n'a plus besoin de Martine, et cuit tout seul. D'autre part, nous avons vu des femmes dont la science ne se borne pas à connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse , et qui pourtant ont très bien joué leur personnage. Une jeune femme française vient d'être reçue docteur en médecine, et à ce propos personne n'a ri, ou ne songe à rire. De même on n'avait pas ri des romans de George Sand, ni de ces odes où Valmore désespérée chante comme Sappho, pas plus qu'on ne rit de L'Usurpateur et du Dragon impérial, ou des aquarelles de madame Madeleine Lemaire. Molière triomphe et triomphera toujours; mais Ghrysale est définitivement vaincu.
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