A M. LE CHEVALIER DE ROSSI
nête homme me rendît en pareille occasion. Bien entendu que si vous savez des faits positifs, que j'ignore, c'est autre chose. Mais prenez bien garde qu'on ne vous fasse pas des contes, et ne croyez qu'à bonne enseigne.
Quant à l'individu qui vit ici, je me garderai bien de dire un mot contre lui. Il est très légitimement possesseur d'une réputation diamétralement opposée à ce qu'on vous a dit de lui. Si quelquefois il a manqué aux règles strictes de la prudence, c'est justement dans le genre contraire. Quoique la haine excessive contre ceux qu'on l'accuse d'aimer ne me paraisse point déparer un officier dans la vigueur de l'âge, il n'est pas moins vrai qu'elle dépasse les bornes philosophiques; et de quel droit, je vous prie, irais-je flétrir la réputation d'un tel homme, qui n'a plus d'autre bien, et le rouer vif dans l'opinion, je ne dis pas avant de savoir s'il est coupable, mais avec toutes sortes de preuves qu'il ne l'est pas. Je me flatte que S. M. approuvera ces réflexions et se tranquillisera parfaitement, surtout à l'égard de l'habitant de Pétersbourg. Comme il ne s'occupe pas plus de diplomatie, de philosophie, de langues, etc., que je ne m'occupe moi-même de tactique, de topographie et d'histoire militaire, nous ne nous voyons guère que dans le monde. D'ailleurs, je n'ai rien à craindre, ni de lui ni de tout autre qui ne penserait pas comme lui. Je me suis créé une manière de vivre qui ne présente pas d'anse à l'espionnage; mais ce chapitre est devenu inutile.
Pour ce qui concerne la famille de ***, je dois vous
ajouter, M. le Chevalier, que les soupçons ont fait, à l'époque où nous vivons, des maux infinis, et n'en ont prévenu aucun. D'abord, je ne sais comment la chose arrive, mais toujours ils sont connus des personnes qui en sont l'objet, et ce sont des hommes aliénés et perdus pour toujours. Quel terrible chapitre je pourrais vous faire à cet égard ! C'est le prodige, et s'il est permis de s'exprimer ainsi, le tour de force de la fidélité de résister au soupçon. A cette époque extraordinaire, il ne suffit pas à la Monarchie d'sLYoii des sujets, il lui faut des amis ; et quand je songe à ceux qu'elle a perdus en croyant seulement se mettre en
garde,
Labitur ex oculîs mine qiioque gutta mels.
Les plus grandes, les plus funestes apostasies viennent de là. Si je suis fondé à dire que les soupçons portés trop loin ont fait de grands maux, je ne le suis pas moins à dire qu'ils n'en préviennent aucun. J'ai vu plusieurs pays, plusieurs régimes différents, plusieurs manières de surveiller les hommes, j'ai toujours vu que la plus modérée était la meilleure. Je ne dis pas qu'il faille fermer les yeux et commettre des imprudences, mais je dis qu'il faut marcher dans ce genre avec une extrême circonspection, et ne pas s'exposer surtout à recevoir des coups réels en voulant en parer d'imaginaires. Pour mon compte, M. le Chevalier, je vous proteste qu'un moucheron qui bourdonne sur ma vitre m'inquiéterait plus que le personnage que vous aviez pu croire dangereux pour moi, quand même il serait ce qu'il n'est pas certainement.
A m"^ ADELE DE MAISTRE 5g
A M^^' Adèle de Maistre.
Saint-Pétersbourg, 12 août 1804.
Tu dis donc, ma chère Adèle, que tu aimes extrêmement mes lettres ? Tant pis pour toi, ma chère enfant; car lorsqu'une petite fille aime les lettres d'un homme, c'est marque presque infaillible qu'elle aime aussi l'homme. Ainsi, te voilà à peu près convaincue d'une bonne inclination pour un vieux radoteur de cinquante ans, ce qui est bien, sauf respect, l'excès du ridicule. Au demeurant, tout le monde a ses faibles ; que ceci demeure entre nous. Je suis tout à fait piqué qu'on t'ait volé en France cette lettre du mois d'avril ; il ne tiendrait qu'à moi de te la répéter presque toute ; mais il me semble qu'il y a de la bassesse à se répéter ainsi. Je me contente de commencer et de finir à peu près de la même manière, afin que tu ne perdes pas entièrement toutes les douceurs que je te disais. Le mal est, bel idol mio^ que l'empire français est instruit de notre intrigue, au moyen de cette lettre supprimée...
Où te cacher ? Va-t'en dans la nuit infernale !
Non, mon cher enfant, reste pour me tenir compagnie. Tu verras que cette inclination, quoique très affichée, ne t'empêchera point de te marier.
J'ai été enchanté des progrès que tu fais dans le dessin et de ton goût pour les belles choses, mais j'ai, sur tout cela, une terrible nouvelle à te donner : c'est qu'il faut t'arrêter, et consacrer une grande partie de ton temps à l'oisiveté ; ta santé l'exige absolument. Je te conjure donc, mon cher enfant, de faire tes efforts pour devenir sotte, au moins jusqu'à un certain point. 11 faut te jeter chaque jour dans le fauteuil douillet de l'ignorance, en répétant si tu veux, pour t'encourager, un adage de notre amie commune, feu madame la marquise de Sévigné : Bella cosafar niente. Autrement, tu t'effileras, et tu ne seras plus qu'un petit bâton raisonnable, raisonnant ou raisonneur, ce qui me fâcherait beaucoup. J'ai dit le surplus à ta mère ; ne prends pas ceci pour un badinage : l'excès d'application pourrait te faire beaucoup de mal. Je me recommande à mon ami Rodolphe pour te faire la leçon sur cet article ; c'est lui qui possède le plus grand moyen de conviction, je veux dire la persuasion. J'ai peur, entre nous, que ceci soit un peu impertinent ; excuse-moi auprès de lui comme tu pourras.
Parlons encore un peu de littérature. Tu me cites un beau passage sur Homère : pour te payer, je t'en cite un d'Homère. Un Athénien, qui vit pour la première fois le fameux Jupiter de Phidias, dit à l'artiste, dans un accès d'enthousiasme : « Où donc as-tu vu Jupiter, homme étonnant ? es-tu monté sur l'Olym-
A M^'^ ADÈLE DE MAISTRE 6l
pe ? » Phidias répondit : « Je l'ai vu dans ces quatre vers d'Homère :
« // dit ; et le froncement de son noir sourcil an- <( nonça ses volontés. Sa chevelure parfumée d''ambroi- « sie s'agita sur la tête de V immortel, et, d'un signe a de cette tête, il ébranla l'immense Olympe. )>
Et toi, mon cher enfant, peux-tu l'apercevoir dans cette traduction ? A propos, as-tu lu V Iliade et VOdjssée ? Il faut les lire, à cause de leur célébrité, et parce qu'il est impossible d'ouvrir un livre où l'on ne trouve quelque allusion à ces sublimes balivernes. Il y a trente mille traductions d'Homère ; il faut lire celle de Bitaubé, qui n'est guère plus rare que l'Almanach. Je loue beaucoup ton goût pour le Tasse ; cependant, l'inexorable juge du dix-septième siècle a dit : i(Cli?iquant du Tasse., or de Virgile. » Un homme comme Boileau peut bien avoir tort, mais jamais tout à fait tort. Il est certain que le style du Tasse n'est pas toujours au niveau de ses conceptions ; qu'il est souvent recherché, affecté ; qu'il manque en mille endroits la simplicité et le naturel antiques. Relis, par exemple, le discours de Renaud à sa petite sorcière., lorsqu'il tient le miroir [strano arnese) dans le jardin enchanté :
Ce n'est que jeux de mots, affectation pure, Et ce n'est pas ainsi que parle la nature.
Nondimeno^ la Jérusalem délivrée sera toujours un des grands chefs-d'œuvre du génie moderne ; mais à présent que tu l'entends à fond, je voudrais la relire avec toi en esprit de critique.
Après un froid ridicule, qui nous a fait chauffer au mois de juillet, nous avons passé presque subitement à une forte chaleur de près de 3o degrés; mais ce n'est qu'un éclair. J'ai eu le temps cependant de me baigner dans la Neva aussi à mon aise que dans le bel Eridan. Avant la fin de novembre, je passerai sur le même endroit en carrosse à quatre chevaux, et l'on y fera l'exercice. Au milieu de toutes les phases de la nature et de la politique, je ne cesse de vous regretter, mes bons amis. Je n'ai qu'une demi-vie, toujours il me manque quelque chose ; mais je ne vous l'aurai jamais assez répété : c'est pour vous que je me passe de vous. Adieu, mon très cher enfant, raconte-moi toujours tes pensées et tes occupations. Soigne ta santé scrupuleusement, ne me fais point mal à ta poitrine. Conserve ta bête : ton oncle t'a fait comprendre suffisamment l'importance de cet animal. Ne t'avise pas de donner dans le découragement, tout ira bien. Adieu encore, ma chère Adèle. Si tu rencontres ta mère quelque part, dis-lui qu'elle a fort bien fait de te faire, et, pour sa peine, embrasse-la de ma part.
A la Même.
17 septembre 1804.
Le jour où ton maître de dessin perdit courage à Lausanne, ma très chère enfant, et que tout disait autour de nous : a On n'en fera jamais rien ! » je pris un sale chiffon de papier sur lequel tu venais de crayonner tristement je ne sais quelle triste figure, et j'e'crivis tristement au-dessous, la triste inscription : 19 décembre 1795. J'avais quelque espérance dans le fin fond du cœur ; je me disais à moi-même : Qui sait ce que deviendra ce petit original femelle? Il faut l'attendre et ne point la tuer. C'est à cette salutaire réflexion que tu dois la vie ; d'ailleurs, je t'avais déjà épousée à cette époque, et c'est un point décidé qu'on ne doit pas tuer sa femme. Mais pour en revenir aux têtes, j'ai retrouvé dans mes papiers ces deux belles têtes de Lausanne. — Comment deux ? Il y en a bien trois. Je ne voyais pas là, dans le coin, le premier essai qui est d'une rare beauté. Je t'en envoie une copie fidèle prise avec la machine à copier inventée en Angleterre, et dont je me sers beaucoup, attendu qu'elle mange incomparablement moins qu'un Secrétaire. Quant aux .deux autres, je ne puis te les envoyer, parce qu'elles
sont faites au crayon et que la machine anglaise n'y peut rien. Je veux d'ailleurs conserver cette belle pièce qui fait déjà tous mes plaisirs, placée à côté du portrait de Constance. Après avoir porté pendant plusieurs jours sur moi ta peinture et la poésie de Rodolphe dont j'ai régalé mes amis, j'ai envoyé le tout à Moscou, en faveur de l'ami Xavier qui me renverra le paquet sonica. Je prédis à Rodolphe que lorsqu'il saura le français, il fera très bien les vers. J'ai oublié de lui dire que méconnaître ne signifie point ne pas connaître^ mais ne pas j^econnaitre^co. qui est bien différent. Si je te voyais avec ta sœur dans une assemblée, je pourrais te méconnaître parce que j'ai la vue basse, et ne pas la connaître parce que je ne l'ai jamais vue. Mais il me semble qu'il a des idées, et qu'il commence à leur donner de la tournure. Il ne s'agit que de mettre dans sa tête ce qu'on appelle les formes françaises, rien n'y contribuera comme l'étude de la versification. Tu ferais fort bien de lui jeter de temps en temps une serviette sur la tête, comme on fait aux serins auxquels on veut apprendre un air. Alors tu t'approcherais bien près de son oreille et tu lui mur-
murerais avec ta voix grave :
C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit,
et tu n'ôterais point la serviette qu'il n'eût sifflé l'air de la manière la plus pénétrante.
Voici maintenant les grandes nouvelles qui me concernent. J'ai changé d'appartement : ma nouvelle adresse est chei Madame la Générale de Wolkoff^ sur
le canal de Catherine, entre VEglise de Casan et le pont de pierre^ n"^ 6 1 . Ne trouves-tu pas la situation bien belle ? Regarde ce point de vue : il n'y a rien de si beau. Ce qui ne l'est pas, c'est de payer i,5oo roubles de loyer. Il n'y a pas eu moyen de trouver moins ; cette maison était occupée précédemment par un chanteur de l'Opéra : tu vois ce que c'est que la dépense dans ce pays. L'autre nouvelle, moins importante, c'est que mon honorable valet de chambre s'est marié. C'est le droit de Phomme^ comme tu sais. Il en a profité ! Sa moitié est une allemande, née dans une province catholique, importée ici par une tailleuse, échue ensuite chez un vieux garçon qui est mort, et revenue depuis chez une autre tailleuse où elle a fait la connaissance de M. B... Sans père, sans mère, sans tuteurs d'aucune espèce , elle était devenue demiluthérienne et se laissait mener tantôt au temple et tantôt à l'église. Mais lorsqu'il a été question de mariage, elle est tombée entre les mains des Révérends Pères Jésuites qui l'ont remise sur le métier, et l'ont travaillée à neuf, de façon qu'elle est plus catholique que le Pape. J'ai fait les remontrances nécessaires au jeune homme, sur les dangers d'acheter chat en poche, mais il se tient sûr de son fait. // connaît sa femme mieux qiiil ne se connaît lui-même. Elle lui a fait tontes ses confidences ; elle n^a pas cassé un œuf dans sa vie dont il n'ait connaissance., etc.; d'ailleurs ., dit-il, il n'a jamais rien entrepris qui ne lui ait réussi. Je crois en vérité que cette raison est la meilleure ; il est fort intelligent et entreprenant : il s'entend peut-être en ma-
riage comme dans les autres choses. Imagine-toi qu'il parle russe couramment ; il fait toutes mes commissions ; il a d'ailleurs beaucoup d'attachement pour moi, beaucoup de fidélité et même de point d'honneur. Je me serais fort passé de ce mariage qui finira par nous séparer. Si cependant il arrivait par aventure qu'il n'y eût pas d'enfants, ce serait une très bonne affaire pour moi, car tu sais qu'une femme est fort utile dans une maison, quand elle n'est pas nuisible. Je n'ai, de ma vie, vu rien de si tranquille que cette Allemande ; elle ne sort jamais et ne voit personne ; je crois qu'en marchant elle n'appuie pas le pied, jamais je ne l'entends: elle ne parle qu'allemand et russe, mais son cher époux lui fait comprendre l'italien : quant à moi, je n'en ai que ia et 7îein ; elle est timide jusqu'à la sauvagerie. Tu manques bien là, ma pauvre Adèle, pour apprendre l'incomparable langue Teutonique sans t'en apercevoir. Sais-tu bien que je ne sais pas trop que te dire sur cet article; dans une de mes précédentes lettres, je t'ai détaillé mes craintes. Ton oncle, qui est un grand physicien, pense aussi qu'il ne faut point que tu grossisses ta cervelle aux dépens des autres convexités de ton corps. Si je pouvais mettre ce péril à part, je serais très partisan de l'allemand; mais, dame ! il faut faire, comme dit le proverbe, vie qui dure. Je ne puis donc que te recommander respectueusement à Madame la Comtesse, afin qu'elle se daigne ne pas te pousser au désespoir par trop de rigueur. On pourrait, par exemple, suivre la chose, mais sans ardeur, et seulement
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pour se tenir en haleine ; ne prendre que trois ou quatre leçons par semaine, et, ces jours-là, supprimer d'autres occupations. Voilà à peu près mon idée; mais cependant je m'en rapporte en définitive à ta gouvernante que je ne puis honnêtement congédier, vu le service qu'elle m'a rendu le i6 juin 1787, et tant d'autres encore.
Adieu, petite enfant.
A la Même.
Saint-Pétersbourg, 26 décembre 1804.
Voici, je crois, ma très chère enfant, le premier sermon que je t'aurai adressé de ma vie ; et encore il te fait honneur, puisqu'il ne roulera guère que sur l'excès du bien. Je suis enchanté de ton goût pour la lecture, et, jusqu'à présent, je n'avais pas fait grande attention au dégoût qui en résulte pour les ouvrages de ton sexe ; mais comme tu as déjà bâti d assez bons fondements, et que je crains que tu ne sois entraînée trop loin, je veux te dire ma pensée sur ce point important, d'autant plus que, par certaines choses qui me sont revenues par ricochet, je vois que certaines gens commencent à raisonner sur tes goûts.
Tu as probablement lu dans la Bible ^ ma chère
Adèle : « La femme forte entreprend les ouvrages les plus pénibles^ et ses doigts ont pris le fuseau. » Mais que diras-tu de Fénelon, qui décide avec toute sa douceur : (c La femme forte file ^ se cache .^ obéit, et se tait. » Voici une autorité qui ressemble fort peu aux précédentes, mais qui a bien son prix cependant: c'est celle de Molière, qui a fait une comédie intitulée les Femmes savantes. Crois-tu que ce grand comique, ce juge infaillible des ridicules, eût traité ce sujet, s'il n'avait pas reconnu que le titre de femme savante est, en effet, un ridicule ? Le plus grand défaut pour une femme, mon cher enfant, c'e^^ d'être homme. Pour écarter jusqu'à l'idée de cette prétention défavorable, il faut absolument obéir à Salomon, à Fénelon, et à Molière ; ce trio est infaillible. Garde-toi bien d'envisager les ouvrages de ton sexe du côté de l'utilité matérielle, qui n'est rien ; ils servent à prouver que tu es femme et que tu te tiens pour telle, et c'est beaucoup. Il y a d'ailleurs dans ce genre d'occupation une coquetterie très fine et très innocente. En te voyant coudre avec ferveur, on dira : « Croiriez-vous que cette jeune demoiselle lit Klopstock et le Tasse ? » Et lorsqu'on te verra lire Klopstock et le Tasse, on dira : (( Croiriez-vous que cette demoiselle coud à merveille ? )) Partant, ma fille, prie ta mère, qui est si généreuse, de t'acheter une jolie quenouille, un joli fuseau ; mouille délicatement le bout de ton doigt, et puis vrrr ! et tu me diras conuneîit les choses toin^nent. Tu penses bien, ma chère Adèle, que je ne suis pas ami de l'ignorance ; mais dans toutes les choses
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il y a un milieu qu'il faut savoir saisir: le goût et l'instruction, voilà le domaine des femmes. Elles ne doivent point chercher à s'élever jusqu'à la science, ni laisser croire qu'elles en ont la prétention (ce qui revient au même quant à l'effet) ; et à l'égard même de l'instruction qui leur appartient, il y a beaucoup de mesure à garder : une dame, et plus encore une demoiselle, peuvent bien la laisser apercevoir, mais jamais la montrer.
Voilà, ma bonne Adèle, ce que j'avais à te dire sur ce chapitre important; et j'attends de ton bon sens, de ta volonté ferme et de ta tendresse pour moi, que tu me donneras pleine satisfaction. Je suis parfaitement content de toi, mon cher enfant ; je m'occupe de toi jour et nuit, imaginant ce qui peut perfecfectionner ton caractère : c'est dans cet esprit que je t'adresse ce petit sermon paternel. Ainsi, garde-toi de prendre des instructions pour des reproches.
A propos, j'espère que ta mère t'a fait ma commission au sujet des bals. Je sais ce qu'on doit aux circonstances ; mais jamais tu ne dois danser dans le palais du Roi, je te le défends expressément, et il en faut dire la raison tout haut : Jamais je ne danserai dans le palais du Roi à qui mon père doit tout. Puisque je te l'écris en toutes lettres, je n'ai pas peur qu'on le lise à la poste. La délicatesse, la fidélité, l'honneur sont respectés partout. D'ailleurs, si l'on vous chasse, vous savez le chemin de Venise.
A la Même.
Saint-Pétersbourg, 1804.
Tu sauras, ma très chère femme puinée, que je ne ne t'ai point oubliée du tout, mais que malheureusement les lettres perdues comptent comme si elles étaient arrivées. Le 17 septembre, je t'ai écrit une longue lettre, où je te faisais l'histoire bouffonne du mariage de mon laquais. Longtemps après, je t'en écrivis une autre éminemment philosophique, où je te prouvais jusqu'à la démonstration, l'indispensable nécessité de filer de temps en temps et d'être cocasse dans l'occasion. Je m'en vais te quereller aussi, ma chère femme. Pourquoi ne me réponds-tu pas ? Pourquoi ne me dis-tu pas que rats numéros ne se suivent pas? Alerte, Mademoiselle, tenez vos registres. Je suis enchanté que tu aies entendu la fameuse Espagnole ; pour moi, je t'avoue que la musique m'assassine. Je ne puis entendre un clavecin sans que toutes les touches frappent sur mon cœur, et souvent je le dis : à tout moment, je crois la voir entrer; il me semble qu'elle va se placer devant ce clavier, et jouer mes airs ! Tout le monde la connaît, et souvent on
m'en demande des nouvelles. Sais-tu que ceci tient prodigieusement du rêve ! C'est l'âge, mon enfant.
Je suis ravi de tous les détails que ta mère m'écrit sur l'éducation des trois enfants. Je vois que vous employez le temps en conscience, et que vos peines ne sont pas perdues. Quelles bénédictions vous donnerez un jour à cette mère pour avoir su aller son train et laisser dire. Cela s'appelle une force d'esprit imperturbable. Moi, je me serais dégoûté cent fois ; mais si je n'ai pas le talent de faire, je n'ai pas au moins le défaut de ne pas savoir apprécier ceux qui font. Au reste, tu sauras, ma chère Adèle, que j'ai conservé une copie de la lettre que je t'ai écrite sur la quenouille. Ainsi, dans le cas où l'original ne te sera pas parvenu, je te ferai passer la copie. J'insiste sur ce point, comme très essentiel à tes intérêts.
Tu diras à Rodolphe, à qui je n'ai pu tout dire dans une feuille, que je l'exhorte à continuer son travail sur les poètes français. Qu'il se les mette dans la tête, surtout l'inimitable Racine : n'importe qu'il ne le comprenne pas encore. Je ne le comprenais pas lorsque ma mère venait le répéter sur mon lit, et qu'elle m'endormait, avec sa belle voix, au son de cette incomparable musique. J'en savais des centaines de vers longtemps avant de savoir lire ; et c'est ainsi que mes oreilles, ayant bu de bonne heure cette ambroisie, n'ont jamais pu souffrir la piquette. Rodolphe a fort bien fait de m'envoyer un portrait àQ Constance, en attendant celui que f attends : il n'y a dans cette effigie aucun trait qui me déplaise ;
embrasse-la pour moi des deux côtés ; dis-lui que j'admire sa belle écriture. Bonjour, mademoiselle Adèle ; continuez à contenter vos parents. Dieu vous bénisse ! Je croyais écrire à Madame votre mère, mais il n'y a plus moyen ; aussi bien ce serait peut-être une indécence d'écrire sur l'enveloppe à une dame de son rang : ce sera donc pour un autre courrier. Présentez-lui mes hommages. E con rererente ossequio mi protesto.
A M. le Chevalier de Maistre.
Saint-Pétersbourg, 14 février i8o5.
Frère Nicolas, je commençais à croire que tu me méprisais, et je tenais déjà la plume pour t'en demander raison, lorsque voilà la gente épître à l'ami Xavier qui nous a fait un plaisir infini, en nous prouvant que tu ne nous avais point retiré tes bontés. Sur tous ces nous, tu vas dire : a Est-ce que vous êtes ensemble, messieurs mes frères?» Nous l'étions, mon cher ami, lorsque ta lettre est arrivée. Un beau matin que je songeais creux dans mon lit, j'entends ouvrir ma porte avant que la sonnette eût donné le signal. Surpris de cette violation de l'étiquette, je crie : Qu'est-ce que c^est donc que cela ? C'est ton frère, me
répond Xavier, en ouvrant mes rideaux. Comme l'heure des apparitions était passée depuis longtemps, je n'eus pas le moindre doute sur la réalité de l'aventure. Je te laisse à penser si nous nous sommes gaudis ensemble. Cette réunion, au reste, n'a pas été de longue durée. Il était venu avec un jeune Chambellan qui a ses affaires à Pétersbourg et une jolie femme à Moscou. Ses projets n'ayant pu s'exécuter ici, le contre poids de Moscou l'a entraîné au bout de seize jours bien comptés ; et mon frère, qui lui avait promis de ne pas l'abandonner, a dû repartir aussi. — Il a donc fait quatre cents lieues pour passer seize jours avec moi. Cela s'appelle en Russie une course. Je commence à m'y habituer. Moi qui mettais jadis deS bottes pour aller à Sonaz, si je trouvais du temps, de l'argent et des compagnons, je me sens tout prêt à faire une course à Tobolsk, voir au Kamtschatka. Peu à peu je me suis mis à mépriser la terre ; elle n'a que neuf mille lieues de tour. — Fi donc! c'est une orange. Quelquefois, dans mes moments de solitude, que je multiplie autant qu'il est possible, je jette ma tête sur le dossier de mon fauteuil ; et là, seul au milieu de mes quatre murs, loin de tout ce qui m'est cher, en face d'un avenir sombre et impénétrable, je me rappelle ces temps où, dans une petite ville de ta connaissance, la tête appuyée sur un autre dossier, et ne voyant autour de notre cercle étroit (quelle impertinence, juste ciel !) que de petits hommes et de petites choses, je me disais : « Suis-je donc condamné à vivre et mourir ici, comme une huître attachée à son
rocher?» Alors je souffrais beaucoup : j'avais la tête chargée, fatiguée, aplatie par l'énorme poids du rien; mais aussi quelle compensation ! Je n'avais qu'à sortir de ma chambre pour vous trouver, mes bons amis. Ici tout est grand, mais je suis seul ; et, à mesure que mes enfants se forment, je sens plus vivement la peine d'en être séparé. Au reste, je ne sais pas trop pourquoi ma plume, presque à mon insu, s'amuse à te griffonner ces lignes mélancoliques, car il y a bien quelque chose de mieux à t'apprendre. Xavier rentre au service de la manière la plus agréable pour lui et pour nous ; cette dissonance qui nous choquait l'oreille n'existe plus, et nous voilà à l'unisson. On vient d'organiser ici le Département de l'Amirauté. Il y a une partie militaire et une partie scientifique. De celle-ci dépendent une bibliothèque, un musée, un cabinet de physique, etc., et notre frère a été fait directeur de cet établissement, avec deux mille roubles de traitement; c'est ici la paye d'un généralmajor. Il était libre de passer dans l'ordre civil avec le rang de lieutenant-colonel ; mais il est soldat, il veut toujours l'être : je crois qu'il a raison, d'autant plus qu'il conserve son ancienneté comme s'il ne s'était jamais retiré du service. Te parler de ma reconnaissance envers Sa Majesté Impériale serait, je crois, quelque chose de fort inutile. Il y a longtemps que je n'ai pas eu un aussi grand plaisir. Au reste, les traits d'auguste délicatesse et de générosité chevaleresque sont fréquents à cette Cour; je veux t'en citer un exemple.
A M. LE CHEVALIER DE MAISTRE jb
Il y a ici un Français dont le caractère et les aventures méritent de fixer l'attention. C'est M. de Moutiers, l'un des respectables Gardes du Corps qui accompagnèrent Louis XVI dans sa malheureuse fuite de Varennes ; il était masqué en laquais, et s'appelait Melchior. Un soir que l'auguste caravane se reposait dans je ne sais quelle petite auberge, le Roi lui dit : (( Mon cher de Moutiers, comment pourrai-je récompenser le service que vous me rendez ? )> — • « Sire (répondit le brave homme avec une espèce d'enthousiasme), je veux que vous donniez à ma famille le nom que je porte aujourd'hui pour vous sauver : je veux qu'elle s'appelle Melchior. » — « Fort bien, mon ami, reprit le Roi ; mais je vous fais Comte. Vous êtes le comte Melchior de Moutiers. » — Les malheurs qui suivirent ne sont que trop connus ; il serait inutile d'en parler. Le comte de Moutiers, ruiné et fugitif comme tant d'autres, échut à Berne, où une demoiselle riche et noble l'aima, le lui dit, l'épousa, et se fit catholique, véritablement pour le recompenser. Bientôt l'abjuration et l'émigration ruinèrent la femme comme le mari. Ils vivaient l'un et l'autre très étroitement à Munich, avec trois enfants, lorsqu'il reçut l'ordre d'en partir à l'époque trop mémorable du mois d'avril dernier. La femme était malade : on n'y eut aucun égard. Enfin, après de longs pourparlers, on consentit à laisser tranquille la femme malade (ce que c'est que l'humanité!), à condition que le mari partirait. Celui-ci demande un passe-port à l'ambassadeur d'Autriche pour venir en
Russie ; il est refusé. — Mais, par charité, laissezmoi passer au moins par transit, comme une marchandise prohibée. — Point de raison. — Il s'adresse à la Prusse. — Permis de passer, à la charge de ne pas séjourner. Enfin, il est ici, sans feu ni lieu, et ne sachant de quel bois faire flèche. Peu à peu on le connaît, on prend intérêt à lui, on l'invite, et il a l'honneur de dîner chez M. de Narischkin avec Mgr le Grand-Duc, qui lui fait conter son histoire. Le Prince apprend qu'un autre Français émigré , nommé M. de Bonsaison, qui est employé dans la maison des Cadets, était venu chercher M. de Moutiers, et lui avait dit : «Monsieur, je n'ai qu'un petit logement et de faibles moyens; mais je ne puis supporter l'idée d'un homme comme vous à l'auberge : venez chez moi. » Le surlendemain, le Grand-Duc s'est rendu à l'école des Cadets, où il a dit publiquement à M. de Bonsaison : « Monsieur, je suis venu exprès pour vous remercier de votre conduite à l'égard de M. le comte de Moutiers, et je veux avoir le plaisir de vous embrasser » ; ce qu'il a fait. Ensuite, il a donné à M. de Moutiers un logement dans le palais de marbre, qui appartient aujourd'hui à Son Altesse Impériale, et neuf cents roubles de pension sur sa cassette. Le Français était au comble de ses vœux, d'autant plus que, dans ce pays, le logement emporte toujours la lumière et le bois. Bientôt après il reçoit, sans en avoir eu le plus léger avant-goût^ une lettre de M. deMourawief, ministre du Cabinet, par laquelle ce dernier lui transmet l'expédition authentique de
Sa Majesté Impériale, qui assigne à M. le comte de MoLitiers une pension viagère de quatorze cents roubles, dont la moitié sera réversible à sa femme, comme un témoignage de l'estime de Sa Majesté pour -le noble dévouement de M. de Mouticrsà la personne de son maître. — Il faut entendre ce père et ce mari qui n'a plus de soucis et qui va jouir de sa famille !
Lorsqu'on a conté de pareils traits, il faut se taire, car il n'y a pas moyen de les louer assez.
Il y a un siècle, plus ou moins, que je t'ai envoyé une procuration, bien inutile peut-être ; cependant il est bon que tu l'aies; mande-moi si tu l'as reçue. Je ne compte plus du tout sur ce drôle de S L'honnête homme qui va à la messe est plus honnête homme que l'honnête homme qui n'y va pas ; mais le fripon qui y va est aussi plus fripon que le fripon qui n'y va pas. Ainsi n'en parlons plus ; jamais il ne me donnera un centime.
J'ai été ravi de la belle poésie que vous avez envoyée à Moscou il y a quelques mois. Les strophes sont charmantes, et le révérend André Malherbe n'est pas moins parfait dans son genre. Mon frère Xavier dit une fort plaisante chose à ce sujet. Il prétend que vous êtes nécessairement possédés du diable, vu qu'à notre âge les Muses n'en s'en mêlent plus. Sed de his satis.
Je ne puis écrire autant que je le voudrais, mais jamais je ne vous perds de vue. Vous êtes tous dans mon cœur; vous ne pouvez en sortir que lorsqu'il cessera de battre. A six cents lieues de distance, les idées de famille, les souvenirs de l'enfance me ravissent de
tristesse. Je vois ma mère qui se promène dans ma chambre avec sa figure sainte, et, ent'écrivant ceci, je pleure comme un enfant. Il y a bien d'autres personnes que je me rappelle, quoiqu'elles soient infiniment moins intéressantes pour moi; mais ces personnes m'attristent d'une autre manière, je veux dire en m'oubliant. J'en veux surtout à ce glaçon de la gi^ande place. Peut-on avoir joué, pensé, vécu, raisonné et travaillé ensemble pendant je ne sais combien d'années, et s'oublier ensuite ? S'il y a eu jadis quelque froideur entre nous, je pourrais bien rappeler à ce propos une saillie sublime de mon père : — Ah! l'animal, il croit que je m'en souviens. — Mais tout dépend du caractère. Mon acier a frappé ce caillou dans tous les sens : jamais je n'ai pu en tirer une étincelle. Il n'en est pas ainsi entre nous ; rien n^a changé, rien ne peut changer. N'ai-je pas bien dit ?
A M"'" la Barortiie de Pont^ à Vienne.
Saint-Pétersbourg, 10 (3o) mars i8o5.
Oui, Madame, j'ai reçu votre lettre du mois de juillet ; et si je n'ai pas répliqué, c'est que l'exactitude dans le commerce épistolaire est devenue pour moi une chose impossible. C'est une chanson que je répète à