‹ Lettres choisies de J. de MaistreChapitre 15 sur 60 · A MONSEIGNEUR DE LA FARE · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEUR DE LA FARE

de Vienne, si même il n'y est pas arrivé ? Quelques lettres égarées, et quelques malentendus inséparables d'un grand éloignement me laissent quelques doutes sur les dates, mais l'arrivée plus ou moins rapprochée est certaine. Permettez, Monseigneur, que je vous recommande ce jeune homme, ou plutôt cçt enfant ; faites-lui ressentir, je vous en prie, l'aimable contrecoup de l'amitié dont vous honorez son père. Le Roi, voulant faire tout ce qui est en son pouvoir pour me contenter sur ce point, le plus important pour moi, vient de m'attacher mon fils en qualité de gentilhomme de légation. Il fera ses premières armes avec moi, et nous laisserons encore faire au temps. C'est un terrible problème, pour un père de famille dans ma position, de savoir ce qu'il doit faire de son fils ; mais tant qu'il y aura une lueur d'espérance pour la Maison de Savoie, je veux que le fils demeure à sa suite comme le père. Il ne faut pas examiner trop scrupuleusement si l'utile est un compagnon inséparable de l'honnête.

Mon fils a vécu jusqu'à présent à côté de son père ou de sa mère. Le voilà qui prend son essor avant seize ans ; j'aurais voulu le retarder, mais les circonstances me forcent la main. Il faut qu'il vienne apprendre avec moi à nager contre le courant. Fortunam ex aliis. — Recevez mes sentiments. Monseigneur, comme si mon fils avait déjà éprouvé vos bontés ; et joignezy les assurances d'un attachement et d'un dévouement qui ne sauraient finir qu'avec moi.

A M'''' la Baronne de Pont, à Vienne.

Saint-Pétersbourg, 17 (29) mai i8o5.

Oui sans doute, Madame la Baronne, je suis bête ; pas assez cependant pour n'avoir pas compris depuis longtemps ce que c'est que le frère et la sœur ; vous avez dû le voir par ma lettre du 1 8 (3o) mars, que vous avez certainement reçue depuis longtemps. Ce qui m'avait tenu dans le doute assez longuement, .c'est que, n'étant informé de rien et ne m'informant de rien, j'avais pris tout uniment Monsieur et Madame pour deux époux, de manière que votre frère et votre sœur étaient pour moi une énigme parfaite. En vous voyant revenir souvent sur ce sujet, je n'ai pu m'empêcher de soupçonner qu'il avait été question de moi dans ces hautes régions. Dans ce cas, ils ont bien de la bonté ou bien de la malice, s'ils ont daigné songer à moi qui ne songeais jamais à eux. J'ai passé comme une hirondelle, sans me percher un instant. Je n'ai rien dit à personne; j'ai mangé ma soupe au coin de la table, comme un échappé de l'Académie. Que me veut-on, bon Dieu ? Comment y aurait-il de la place pour moi dans ces têtes remplies de si grandes choses! J'ai bien reconnu l'inquiétude de l'amitié dans les avis que vous

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