‹ Lettres choisies de J. de MaistreChapitre 16 sur 60 · A M"™^ LA BARONNE DE PONT · texte numérisé non relu

A M"™^ LA BARONNE DE PONT

m'adressez en si bon style ; mais croyez-moi, Madame la Baronne, il n'est plus temps ; à mon âge on ne change pas de caractère, ou, pour mieux dire, on n'en change jamais. J'ai, sur l'article de la prudence, des idées particulières (bonnes ou mauvaises) qui m'ont toujours dirigé. J'ai vu dans ma vie plus d'affaires perdues par la finesse que par l'imprudence. Je contemple sur le grand théâtre du monde, ou sur le théâtre de la société, ces grands héros de la dissimulation : en vérité, je ne voudrais pas de leur succès, pas plus que de leur moralité. Je fais consister la prudence, ou ma prudence, bien moins dans l'art de cacher ses pensées que dans celui de nettoyer son cœur, de manière à n'y laisser aucun sentiment qui puisse perdre à se montrer. Si vous veniez à toucher ma poche par hasard, je n'en serais nullement inquiet, car vous ne sentiriez que mon mouchoir, ma lorgnette et mon portefeuille : si je portais un poignard ou un pistolet de poche, il en serait autrement. — ■ Je tiens donc mes poches nettes, mais je les tourne volontiers. Ne a^ojei, me dites-vous, à aucun cœur environnant. Dieu m'en garde, Madame la Baronne ! je n'ai pas besoin d'être averti sur ce point. Mais vous allez en conclure qu'il faut donc me taire scrupuleusement devant ces cœurs environnants. Ah ! pas du tout; je continuerai toujours à dire ce qui me paraît bon et juste, sans me gêner le moins du monde. C'est par là que je vaux^ si je vaux quelque chose. Un des membres les plus distingués de notre diplomatie disait un jour: Le Comte de Maistre est bien heureux ; il dit ce qu'il veut, et ne dit pas d^ imprudence. Vous ne

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sauriez croire combien j'ai été sensible à cet éloge. Vous me dites encore : « Sache^ vous ennu/er^ nap" prenei à lire à personne^ etc. » Hélas 1 Madame la Baronne, c'est ce qu'on me dit depuis mon enfance, et toujours j'ai fait mon chemin à travers les orages, étonnant beaucoup les spectateurs qui me voyaient dormir tranquille. J'ai dit, j'ai fait des choses, dans ma vie, capables de perdre cinq ou six hommes publics. On s'est fâché ; on a dit tout ce que vous avez pu entendre— et je suis toujours debout, n'ayant, de plus, cessé de monter au milieu des obstacles qui me froissaient. Tout caractère a ses inconvénients. Croyezvous que je ne sache pas que je bâille quand on m'ennuie ; qu'un certain sourire mécanique dit quelquefois : Vous dites une bêtise ; qu'il y a dans ma manière de parler quelque chose d'original, de vibraiite^ comme disent les Italiens, et de tranchant, qui, dans les moments surtout de chaleur ou d'inadvertance, a l'air d'annoncer un certain despotisme d'opinion auquel je n'ai pas plus de droit que tout autre homme, etc. ? Je sais tout cela. Madame : chassez le naturel, il revient au galop. Tirons donc parti du nôtre, mais ne cherchons pas à le changer. Ce qui soit dit cependant avec la réserve nécessaire ; car il est toujours bon de se surveiller, et quand on n'éviterait qu'une faute en dix ans, ce serait quelque chose. Si je vous faisais connaître. Madame, mon inconcevable étoile, si je vous faisais sentir la main cachée qui me conduit visiblement , sans que je m'en mêle, vous approuveriez l'espèce de fatalisme raisonnable que j'ai adopté. Je serais bien fou

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de m'occuper de mes affaires, puisqu'on les fait sans moi bien mieux que moi. Je voudrais savoir au reste, Madame la Baronne, si l'on vous a dit le pour et le contre, comme doivent faire tous les bons mémoires. Puisqu'on a la bonté, à mon grand étonnement, de parler de moi si loin, on pourrait donc vous avoir récité quelques succès assez flatteurs. Je joins ici un petit billet doux dont je vous prie expressément de ne pas donner copie, et je termine par là, mourant déjà de honte d'avoir fait une grande mortelle lettre, toute sur moi.

Je voulais encore vous parler de romans, de littérature, de mes espérances, des vôtres, de ceci, de cela, et d'autres choses encore ; mais il n'y a plus moyen aujourd'hui. Adieu mille fois. Madame la Baronne ; mille tendres remerciements pour l'obligeante sollicitude que vous me témoignez. Ma reconnaissance sur ce point est sans bornes. Souvenez-vous cependant que les avis trop généraux sont à peu près inutiles. Si vous aviez la bonté de me dire : Dans tel endroit on vous depe^ passer à telle heiire^ il y a un serpent.^ vous pourriez m'être très utile ; mais si vous me dites en général : N^oiibliei pas qn^il y a des serpents dans „e monde, vous me ferez à peine regarder devant moi. Adieu encore. Je vous répète du fond du cœur mes félicitations au sujet de votre aimable fils. Tout à vous. Madame.

A M""' la Marquise de Pi^îero.

Août i8o5.

J'ai reçu avec un extrême plaisir, Madame la Marquise, votre lettre du 28 mai. J'yre'plique un peu tard, comme vous voyez ; mais que voulez-vous ? J'écris quand je puis. D'ailleurs, j'attends les occasions, au moins jusqu'à Vienne, autant qu'il m'est possible. Je ne saurais trop vous remercier. Madame, de toutes les précautions que vous avez bien voulu prendre pour faire arriver ces deux portraits jusqu'à moi. Je me résigne à les recevoir tard, pourvu qu'ils arrivent enfin. Quant au mien, il est probablement ce qu'on appelle flambé. Il est parti d'ici le 4 (16) décembre 1804, par un courrier de cabinet napolitain, qui avait pour instruction, dans le cas où il ne pourrait entrer à Florence, de le remettre à Rome au chargé d'aH^ires de S. M. Sicilienne. Le courrier, en effet, ne put passer à Florence, à cause de la maudite fièvre jaune ; mais, au lieu de remettre le paquet à Rome, il s'en alla droit à Naples, d'où leplico fut renvoyé à Rome. Dès lors, le duc de Serra-Caprioîa en a demandé compte officiellement, d'autant plus que le portrait était joint à beaucoup de lettres. Il n'a point encore de réponse.

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mais il a répliqué ses sommations, et il prétend que le paquet ne peut être perdu. Nous verrons.

Dimanche i3 (25), il m'estarrivé un petit secrétaire, précisément d'aussi bonne famille que moi, et que je n'avais pas vu depuis trois ans. Sa sœur s'appelle Adèle : vous le connaissezdonc. Vous voyez d'où vous êtes, Madame la Marquise, les transports de joie qui ont dû accompagner cette entrevue. La joie cependant est bien loin d'être pure (Eh mon Dieu ! y en a-t-il de telle ?). La séparation a fait tant de mal dans l'endroit où elle a eu lieu, que je n'ai pu sentir toute la douceur de la réunion qui s'est faite ici. Enfin, prenons ce qui nous vient. A cette belle époque, il ne faut pas être si diiïicile.

Mille grâces, Madame la Marquise, pour tous les soins que vous avez bien voulu vous donner autour de cette lettre essentielle. J'ai déjà la certitude qu'elle est parvenue. Je vous vois d'ici rire, ma lettre à la main, de cette chose qui devait nécessairement produire quelque chose ou jnen. Avouez qu'il fallait beaucoup de pénétration pour deviner aussi juste I

C'est donc vous. Madame la Marquise, qui avez promené la Science en jupon (i) ! Je vous en félicite, et je suis charmé que vous ayez pu, comme moi, examiner de près cette femme célèbre, ou fameuse, qui aurait pu être adorable, et qui a voulu n'être qu'extraordinaire. Il ne faut pas disputer des goûts ; mais, suivant le mien, elle s'est bien trompée. Je trouve que vous la jugez parfaitement bien, excepté dans l'endroit où

(i) M»» de Staël.

VOUS dites que souvent elle dit des choses qu^elle ne pense pas. Oh ! pardonnez-moi, Madame la Marquise. Elle dit fort bien ce qu'elle veut dire. Je ne connais pas de tête aussi complètement pervertie ; c'est l'opération infaillible de la philosophie moderne sur toute femme quelconque, mais le cœur n'est pas mauvais du tout. A cet égard, on lui a fait tort. Quant à l'esprit, elle en a prodigieusement, surtout, comme vous le dites fort bien, lorsqu'elle ne cherche pas à en avoir. N'ayant étudié ensemble ni en théologie ni en politique, nous avons donné en Suisse des scènes à mourir de rire, cependant sans nous brouiller jamais. Son père, qui vivait alors, était parent et ami de gens que j'aime de tout mon cœur, et que, pour tout au monde, je n'aurais pas voulu chagriner. Je laissai donc crier les émigrés qui nous entouraient, sans vouloir jamais tirer l'épée. On me sut gré de cette modération, de manière qu'il y a toujours eu entre cette famille et moi paix et amîtie\ malgré la différence des bannières. Si vous entretenez quelque correspondance avec la belle dame, je vous prie de la remercier de son souvenir, et de l'assurer du mien (Ah ! pour cela je ne mens pas) ; ajoutez, si vous voulez, Madame la Marquise, que dans l'exil de Sardaigne, je me souvins, il y a trois ou quatre ans, de nos soirées helvétiques, et que je chargeai ma vieille amie, Madame Hubert, de lui envoyer des assurances formelles. Malheureusement cette lettre se perdit ; mais Madame Hubert m'écrivit que c'était égal, parce que ma passion était

connue.

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Vous verrez, Madame la Marquise, par le timbre de cette lettre, que j'ai voulu parer aux petits inconvénients qui s'opposent quelquefois à la marche des lettres. En vérité, on devrait bien avoir une considération particulière pour les gens de bien, tels que nous, qui s'écrivent comme les anciens Romains : Si vous vous porte:[ bien^ c'est fort bien; pour moi, je me porte bien. Si par hasard vous trouvez une incluse sous cette enveloppe, je vous prie de lui donner cours.

Agréez, Madame la Marquise, les nouvelles assurances des sentiments pleins de regret et de dévouement avec lesquels je suis, pour la vie.

Votre très humble et très obéissant serviteur.

A M"'^ la Baronne de Pont.

Saint-Pétersbourg, 3o août(ii septembre) i8o5.

Mille et mille grâces, Madame la Baronne, de l'extrême bonté avec laquelle vous avez reçu, hébergé, choyé mon pauvre petit Rodolphe : en vérité, c'est beaucoup trop ; je crains que ce grand conseiller d'ambassade ne vous ait gênée. Enfin, Madame, vous l'avez voulu. Quand pourrai-je payer cette lettre de change à votre cher Alphonse ? Mon fils est arrivé.

tout enchanté de vos politesses. Il me charge de vous renouveler ses plus vifs remerciements. Vous avez été pour lui, Madame, une nouvelle connaissance. Il vous avait beaucoup vue à Lausanne ; mais il y a dix ans, et il n'en avait que six. Comme ils arrivent ! Comme ils nous poussent ! Ou plutôt comme nous passons tous !

Sans doute. Madame la Baronne, il faut nous écrire de temps en temps. Quand on professe les mêmes dogmes, il est doux de répéter ensemble le symbole commun. Votre tirade sur la Suisse est très bonne, je vous assure ; je l'ai fait lire en très bon lieu, et quoique vous ne parussiez pas instruite, en l'écrivant, de certaines transactions qui s'opposaient tout à fait à la réunion, votre lettre n'est pas moins pleine de réflexions sages et surtout pratiques. Il n'y a, dans cette partie du globe qui vous intéresse par-dessus tout, que les Suisses et les Piémontais capables d'un grand coup de collier. Reste à savoir si l'on saura se servir d'eux. C'est votre doute et c'est le mien. Rien n'égale, je vous l'assure, l'intérêt que je prends à vos bons Helvétiens, qui, cependant, avaient été trouvés beaucoup au-dessous d'eux-mêmes par les deux gangrènes modernes, l'esprit philosophique et l'esprit de commerce. Ce reproche, au reste, ne tombe nullement sur les montagnards, qui étaient demeurés purs, et qui l'ont bien fait voir. Mais je ne puis vous cacher, Madame, une opinion fort enracinée dans mon esprit : c'est que jamais une république détruite ne peut se relever. Je n'ai pas le temps d'entrer dans les dé-

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tails ; mais réfîéchisscz-y bien, et vous sentirez que les éléments d'une constitution républicaine (de la vôtre surtout), s'ils étaient une fois dissipés, ne pourraient plus être rassemblés. Je suis bien trompé si vous n'en trouvez pas la preuve dans votre cœur, si vous y regardez attentivement. Vous me dites : v< Que deviendrons-nous donc ? )) Mai foi. Madame, je n'en sais rien. En général, cependant, vous obéirez à un ou k plusieurs ; si c'est un malheur, j'en suis fâché. Souvenez-vous, Madame la Baronne, de ma prophétie chérie. Cette immense et terrible révolution fut commencée, avec une fureur qui n'a pas d'exemple, contre le catholicisme et pour la démocratie. Le résultat sera pour le catholicisme et contre la démocratie. Si vos petits cantons peuvent faire une exception quant à la république, j'y consens de tout mon cœur. La résistance qu'ils firent en 1798 serait bien digne de ce prix; mais, à vous dire la vérité, j'y crois peu : vous m'en direz votre avis, et ensuite nous verrons ce qui arrivera.

J'en étais ici de cette lettre lorsque j'en ai reçu une de Sa Majesté, mon bon Maître, qui accorde au grave Rodolphe quatre cent sequins de pension et la croix de Saint-Maurice, avec dispense d'âge et autres, jusqu'à des temps plus heureux. Cette grâce, dans ce moment, m'a pénétré de joie et de reconnaissance; je m'empresse de vous en faire part, Madame, eu égard à notre parenté.

Adieu, Madame la Baronne ; ne m'oubliez jamais, je vous en prie, sous aucun prétexte, et croyez à mon éternel et respectueux attachement.

A M""'' la Comtesse Trissîno de Salvî, à Vicence.

Saint-Pétersbourg, 8 (20) novembre i8o5.

OÙ êtes-vous, Madame la Comtesse, et que faitesvous à cette bruyante époque ? Je crains que le bruit du canon ne vous ait chassée de vos pénates; je crains que vous n'ayez perdu le repos; enfin, je crains tout, et je viens vous prier de me tranquilliser ou de m'effrayer davantage, car je veux partager tous vos sentiments. Depuis longtemps on voyait arriver cette nouvelle tempête, et je ne doute pas que vous n'y fussiez préparée; votre ville est placée de manière à me donner des craintes particulières. J'espère que vous aurez la charité de m'apprendre exactement quelle est votre situation. Pour moi. Madame la Comtesse, je suis toujours le même et toujours à la même place. J'ai à peu près perdu l'espoir de revoir // bel paese ch'Apeîini?i parte^ e'I mar circonda e VAlpi, Du moins, si je les revois, je ne serai plus de ce monde. Un beau matin, vous verrez un pauvre vieillard à votre porte, dans une attitude suppliante; vous direz: « Qii* est-ce donc que ce bonhomme? » Et lui vous répondra : « Une tasse de café^ Madame la Comtesse^

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