À M*"* LA COMTESSE TRISSINO DE SALVI IO
et même une omelette^ pour V amour de Dieu! ^^ Je suis bien sûr que vous vous laisserez toucher, mais vous ne le reconnaîtrez plus. Ah ! que Pctersbourg est loin de Vicence, Madame la Comtesse ! Je sens fort bien que j'ai moins de raisons que mille autres de me plaindre de ma situation. Secoué à l'excès par l'infernale Révolution, j'ai trouvé ici la tranquillité la plus honorable et les bontés les plus flatteuses. Cependant, Madame, il y a deux choses dont le souvenir s'efface difficilement, ou ne s'efface point du tout : le soleil et les amis. Voyez encore ma résignation ! Je sacrifierais sans beaucoup de peine le soleil, si mon cœur était tranquille sur l'autre point. A propos de cœur, vous saurez, Madame la Comtesse, que, depuis deux mois environ, ma rigoureuse solitude a cessé. Mon fils est venu me joindre. On l'a attaché à moi d'une manière flatteuse, et il commence à s'exercer sous les ordres du père, en attendant qu'il puisse voler de ses propres ailes. Ma femme et mes deux filles sont demeurées au milieu de la fumée ; jugez si j'ai souffert! Mais il n'y a point de remède :
Du destin qui fait tout tel est l'arrêt cruel 1
Pendant quelque temps j*ai cru qu'elles se rapprocheraient de Venise, et dans cette idée je leur avais donné votre adresse, Madame la Comtesse, pour leur procurer le plaisir de faire connaissance avec vous en passant : mais la dame a prétendu qu'il valait mieux se tenir tranquille, et elle a donné de fort bonnes
raisons. Enfin, Madame, que voulez-vous? C'est un grand bonheur, à cette époque, de n'être que me'diocrement malheureux. Au reste, quelques soucis que me cause ma famille, elle ne peut me distraire de mes amis, parmi lesquels vous tenez une place si distingue'e. Je hais l'oubli, Madame la Comtesse, au-delà de toute expression. C'est une honte pour l'espèce humaine que l'attachement et la reconnaissance se mesurent par la distance; et comment pourrais-jeêtre moins votre ami à Saint-Pétersbourg que je ne le serais à Vérone ou à Brescia? Je ne trouve pas dans ma mémoire de souvenir plus agréable que celui des politesses dont vous m'avez comblé à Rome. C'est par vous. Madame, que je ne m'y suis point trouvé étranger. Votre idée se mêle bien justement à celle des chefs-d'œuvre que nous avons visités ensemble ; et lorsque je pense à la villa Borghèse, je vois toujours à côté de chaque statue la figure de mon aimable introductrice. Voulez-vous bien, Madame la Comtesse, me permettre de faire ici mes compliments à Monsieur le Comte et au Docteur Thouvenel, qui, je l'imagine, est toujours votre inséparable? Je me recommande à vos bonnes grâces. Madame, en vous priant d'agréer l'assurance de mon éternel et respectueux attachement. Si les mouvements militaires amenaient près de vous le régiment des cuirassiers de l'Empereur, je vous préviens que le colonel, M. le Comte du Noyer, Chambellan de Sa Majesté Impériale, est mon oncle. Vous pouvez lui faire mes compliments, et vous adresser à lui si l'occasion s'en présente.
A M"^' de Sainl-Réalj sa Sœur,
Saint-Pétersbourg, 2 (14) avril 180G.
Je ne laisse jamais partir un courrier, ma chère amie, sans te donner de mes nouvelles. Je me flatte que tu as reçu mes longues de'pêches du 5 (17) novembre ; elles n'étaient pas couleur de rose : que veux-tu, ma chère ? Les lettres sont toujours couleur du temps. Depuis cette lettre et les autres d'une date postérieure que j'y avais jointes, autant qu'il m'en souvient, il ne s'est rien passé d'extraordinaire dans le Nord, et quant à ce qui est arrivé dans le Midi, tu le sais mieux que moi, du moins tu l'as su plus tôt que moi. Je suis tous les jours plus Russe : nul espoir pour moi de changer de place. On meurt fort bien partout ; cependant je t'avoue qu'il n'y a pas d'idée qui ébranle ma philosophie comme celle de mourir ici : je ne m'étais point arrangé pour cela. Si j'avais seulement toute ma famille, je prendrais patience; mais n'avoir ni femme, ni filles, ni frères, ni sœurs, ni cousins, ni cousines, ni beaux-frères, ni compères, ni commères ! — C'est épouvantable. Tu vas me dire : n'as-tu pas un fils et un frère ? A l'égard du frère, je t'assure, ma chère amie, que je ne l'ai point autant que je le voudrais ;
IIO LETTRE
malgré nos bonnes intentions, il ne nous a pas été possible de nous loger ensemble, et je ne sais pas trop si nous pourrons y parvenir. Le matin, il va chez son Ministre; moi, je suis attaché à ma table avec mon poupon, de manière que nous ne pouvons pas même nous voir tous les jours. Quant à mon fils, il me donne plus de plaisir et de chagrin que je n'en avais. Je crois que tu comprendras cela parfaitement ; j'ai, comme tu sens, un grand plaisir de l'avoir, mais nous nous chagrinons davantage en parlant des autres, qui me manquent encore plus, précisément parce qu'il est là. Il me serait impossible de te dire combien cette situation doit durer, mais elle me dure bien. Rien de si monotone que ma vie, jamais je n'ai travaillé autant. Mais pour en revenir aux frères et aux sœurs, nous sommes convenus avec S. E. M. le Directeur du Musée, qu'une maison sans femme est toujours sotte, et je suis sûr que nous avons raison. Il y a une harmonie particulière dans le bruit que fait leur robe en passant aux portes, surtout lorsqu'elles se tournent court, comme la femme Alexis. Je ne crois pas qu'il y ait dans ce sentiment rien contre la bonne morale, d'autant qu'il ne s'agit que de sœurs et tout au plus de cousines ; d'ailleurs nous sommes vieux : partant, je me crois en sûreté de conscience sous tous les rapports.
Entre les agréments dont les circonstances actuelles me font jouir, je compte celui d'être privé depuis trois mois des lettres de ma famille : je soupçonne que ma chère moitié se sera dit dans sa sagesse : « Vous verrez