A MONSEIGNEUR DE LA FARE I I
temporellement beaucoup mieux qu'on ne croit. Que les hommes ont la vue courte I Ils voient un brigand avec ses poches pleines de bijoux qu'il a volés : Qu^il est riche^ disent-ils, qu'il est hem^eiix ! Oui, mais Tannée prochaine il sera roué. On raisonne tout aussi bien en politique. Si l'on voit Frédéric II voler des provinces, se moquer du droit des gens, écrire contre rinfâîne, etc., on ne manque pas de dire : Vous voyez à quoi sert la justice ! Tout réussit à ce sublime disciple de Machiavel, qui réfutera ensuite Machiavel pour se divertir. Fort bien, mes frères ! Mais que diriez-vous si l'on vous révélait que dans 5o ans (une seconde de la vie des empires) le nom de Prussien sera une insulte grave, que la Prusse sera haïe et méprisée, même de ses amis (ceci n'est pas tout à fait un calembour) et que ce bel empire finira par..., etc. Il y a longtemps. Monseigneur, que je roule dans ma tête certains dialogues sur la Providence, où je ferais voir assez clairement, je pense, que toutes ces plaintes tant rebattues de l'impunité du crime ne sont que des ignorances ou des sophismes. Malheureusement, je suis atteint d'une fécondité stérile qui ne cesse d'imaginer sans exécuter. En vérité, c'est une maladie honteuse. ■ — C'en est peut-être une autre de s'aviser, comme je fais, d'envoyer un sermon à un Evêque. Pardon, Monseigneur : c'est ma plume qui fait des étourderies : Calamus scribœ velociter scribentîs. De quoi parler d'ailleurs, dans ce moment, si l'on ne parle pas de la Providence ? — Il faut cependant consacrer au moins la fin de la page à l'amitié ! Il n'en est
pas pour moi de plus précieuse que la vôtre, Monseigneur ; je vous ai suivi de l'œil, je vous ai plaint, je vous ai entendu. Je ne vous dis rien de moi : je suis malade, * comme vous, autant que vous. — Sperabamus, Agre'ez mon éternel attachement.
A M""' Huber-Alléon, à Genève.
Saint-Pétersbourg, i5 mai 1806.
Reconnaîtrez-vous cette écriture, Madame? En tout cas, croyez, sur ma parole, que c'est celle de l'un de vos plus anciens amis, qui ne vous a plus parlé depuis longtemps, parce qu'il n'a parlé à personne, mais dont les affections sont invariables au milieu de toutes les vicissitudes humaines. J'ai reçu deux ou trois fois de vos nouvelles, par Turin, avec un extrême plaisir. J'ai su que l'enfant de mon cœur vous avait écrit. Oest toujours moi^ comme dit Pygmalion. Quant au moi qui est ici, sa position est telle que vous pouvez l'imaginer. Vous aurez appris sans doute que mon fils était venu embellir ma solitude ; mais vous me comprendrez parfaitement, Madame, vous qui êtes du métier, lorsque je vous dirai que le premier effet de cette douce société est de me faire sentir plus
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vivement la privation de ce qui me manque. Nous ne cessons d'en parler ensemble, et c'est un renouvellement continuel de souvenirs amers et de projets fatigants. Notre vie est d'ailleurs extrêmement douce : vous savez que j'aime le travail; je me livre à ce goût plus que jamais. Il y a des dissipations inévitables qui tiennent à l'état : il en est d'autres qui tiennent à la qualité de père ; car c'est un de mes premiers dogmes, qu'il faut amuser les jeunes gens, afin qu'ils ne s'amusent pas ; cependant, comme mon disciple n'est pas du tout exigeant, et que d'ailleurs je veux aussi, et ^'pour cause, l'accoutumer à une vie occupée, il me reste assez de temps libre pour me livrer à mon goût dominant. Pendant plusieurs mois, j'ai fait une autre économie de temps tout à fait hideuse : j'ai interrompu toutes mes correspondances sans aucune exception que celle de ma femme. C'est abominable ; mais si vous ne m'avez excusé, ce sera bien pire... Mille fois je me suis dit ? Sûrement elle me gronde, il faudî-a do?ic lui écrire. Point du tout, je n'écris à personne ; il en arrivera tout ce qui plaira A Dieu : mon innocence me suffit.
Tout annonce. Madame, que je n , quitterai plus ce pays. Je le trouvais délicieux lorsque je n'y étais qu'un oiseau de passage : depuis qu'il ne m'est plus permis de regarder ailleurs, il n'a plus pour moi les mêmes agréments. Le jamais ne plaît jamais à l'homme ; mais qu'il est terrible, lorsqu'il tombe sur la patrie, les amis et le printemps ! Les souvenirs, dans certaines positions, sont épouvantables; je ne vois au delà
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que les remords. Si par hasard, Madame, vous avez envie de me gronder sur mon silence, perdez ce projet, je vous en prie; ou du moins soyez extrêmement brève si vous ne voulez pas me courroucer prodigieusement.— Voilà un de vos compatriotes qui s'en va droit à Genève; je profite de cette occasion pour sortir de mon tombeau et me rappeler à votre souvenir. Je lui donne cette lettre ouverte, dont il fera ce qu'il jugera convenable. Je veux m'arracher un instant de ma léthargie pour donner signe de vie à mes amis de Genève, et je commence par vous, comme bien juste. Au commencement de la quatrième page, je ne vous ai pas dit un mot de ce que je voulais vous dire ; mais c'est égal, on ne lit rien plus couramment que ce qui n'est pas écrit.
Mon frère adresse à votre excellent fils une longue épître scientifique; je ne lui envoie pour mon compte que des tendresses; donnez-moi de ses nouvelles et de celles de Madame votre belle-fille, à qui je présente mes hommages. QuefaitMonsieur votre fils, Tltalien? Assurez-le, je vous prie, de mon constant souvenir. Je ne parle presque plus, mais je n'ai pas encore perdu la connaissance ; je sens et je pense encore, je connais tout le monde ; de près, je serre la main, et de loin Je dis : Tout à vous, pour toujours I
Au Chevalier Nicolas de Maistre^ son Frère.
Saint-Pétersbourg, 10 (22) juin i8o5.
Mon très cher ami, s'il y a quelque chose d'inhumain dans le monde, c'est de rappeler un chagrin cruel que le temps a commencé d'adoucir; mais ce serait aussi une autre inhumanité à toi, si tu ne voulais pas me permettre de te parler de celui que m'a causé la mort de ton fils. Je chargeais déjà, dans mon cœur, cette innocente créature de tenir auprès de toi la place de deux frères, qui ne peuvent plus te payer que de loin une dette dont ils ne pourront jamais s'acquitter. Nous voilà trompés. Je souhaite, si tu le souhaites, que ta bonne amie remplace bientôt cette perte. Agrée ces lignes lugubres, ou bien pardonne-les. Entre personnes placées aux deux extrémités du monde, les lettres arrivent toujours mal à propos ; mais l'amitié qui écrit ne saurait jamais être tout à fait insupportable à l'amitié qui doit la lire.
Je me porte toujours à merveille, mon cher ami. Quelle bizarrerie ! Jamais climat ne m'a convenu davantage, et cependant je ne me gêne guère pour lui, je t'assure. Il s'en faut de beaucoup que les gens du pays voulussent prendre avec lui les mêmes libertés ;
mes dents seules en souffrent un peu : mais il y a une autre raison tirée des registres de la paroisse de Saint- Léger, D'ailleurs, comme les naturels sont beaucoup plus maltraités sur ce point, je n'ai pas de motif pour me plaindre. Du reste, je vieillis ici doucement, et je m'en vais par un chemin qui ne me paraît pas plus raboteux que cent autres. Ma vie a sans doute des côtés bien amers. Ce divorce ne finit plus : je ne connais pas mes enfants, du moins tous. L'idée de cette fille orpheline d'un père vivant me crucifie : tout le reste est supportable. Malheureusement on ne ferait pas un trop mauvais calembour en appelant ce reste le reste de tout. Brisons là-dessus, mon cher ami, d'autant plus qu'il me serait impossible de te dire sur ce chapitre quelque chose que tu ne saches et que tu ne sentes pas.
Devine, je t'en prie, quelles sont les deux personnes que nous avons ici, que nous promenons, mon frère et moi, que nous présentons, que nous recommandons ? Qiieliîion et Fanny Binet^ mon cher ami. Jeux bizarres de la fortune en mauvaise humeur I Qui m'aurait dit que ce serait ici où je pourrais enfin payer la dette contractée il y a douze ans dans les prisons de Carouge? Je vois toujours notre chère Thérésine en prison, ou pour mieux dire dans son cachot, avec un enfant de trois jours dans les bras et toujours ujie Binet a la porte. C'est donc ici que je devais rencontrer ces bonnes personnes et leur témoigner ma reconnaissance. Je crois bien que je ne leur ai pas été tout à fait inutile. Aujourd'hui, Taînce entre chez M. le