A M. LE MARQUIS DE LA PIERRE. I
y avait encore sur la place 12,000 cadavres de chevaux, et 10,000 d'hommes; 5oo paysans travaillaient sans relâche à enterrer. 11 paraît que la gelée seule a empêché la peste. La petite ville d'Eylau a été prise et reprise jusqu'à trois fois, les rues étaient couvertes de cadavres. Les Français retranchés dans les maisons tuaient les Russes par les fenêtres; et ceux-ci à leur tour rompant les portes égorgeaient les Français dans leurs maisons : quel spectacle! La ville est à peu près détruite. Depuis le jour de cette épouvantable bataille, on se regarde de part et d'autre : les forces sont formidables : l'attente fait trembler. L'Empereur est présent avec toute sa Garde. Qu'arriverat-il? Probablement tout le contraire de ce qu'on imagine.!
Mon frère est très sensible à votre souvenir, Monsieur le Marquis, et me charge de vous faire mille compliments affectueux; la destinée qui nous a réunis ici est quelque chose d'étrange : je n'en crois pas mes yeux.
J'ai écrit en Sardaigne pour savoir le prix des vins; j'aurai l'honneur de vous instruire du résultat, qui se fera un peu attendre. Courage, Monsieur le Marquis, espérez toujours, mais surtout jouissez. Avec une bonne conscience, une bonne santé, une bonne femme, de bons enfants et une bonne maison, on peut parcourir gaiement le chemin de la vie ; et que le diable emporte Bonaparte ! Je n'en sais pas davantage. — ■ Evviva !
Tout à vous et à votre service, Monsieur le Marquis, et mille hommages à IMadame la Marquise.
A M^' Adèle de Maisîre.
Saint-Pétersbourg, 3 mai 1807.
Enfin, ma très chère Adèle, après un grand siècle, je sais que tu sais que ton portrait m'est arrivé. J'avais regret à la perte de cette lettre où je t'exprimais tout le plaisir que m'avait fait cette jolie image. Mais dismoi un peu, petite vaurienne, petite petite-fille d'Eve, que signifie cette grande crainte que le portrait ne me paraisse moins joli que toi? Est-ce que tu aurais de la vanité, par hasard, ou la prétention d'être jolie? Pas possible ! Jamais une demoiselle n'a eu de pareilles idées. Quoi qu'il en soit, le portrait a été trouvé fort joli par moi et par d'autres; permis à vous d'en être fâchée ou bien aise, à votre choix. Je loue infiniment ton goût pour la peinture, et j'approuve fort tout ce que tu me dis sur ce chapitre ; mais comme la vie est toujours mêlée d'amertumes, je suis un peu fâché que tu n'aimes pas le paysage. Il faut se soumettre; ton oncle, qui a tant de succès dans ce genre, me tourmente d'une autre manière, en refusant de mettre dans ses paysages des chèvres et des sapins, deux choses que j'aime par-dessus tout. A cela près, il est devenu ce qu'on appelle un grand peintre; si tu étais
ici, mon cher cœur, tu envierais bien son huile, mais je te contrarierais sur ce point.
Je suis fort content de ton jeune ami ; il se porte à merveille et court le monde dans ce moment, ce qui est fort bon à son âge. Dans la première lettre que tu m'écriras, il faudra être un peu bavarde et serrer les lignes, car ces lignes que tu espaces outre mesure seraient une preuve que tu n'es pas ma fille, s'il n'y avait pas une foule de preuves du contraire. Il faudra donc serrer les lignes et me parler un peu de tout, car je ne sais rien de rien. Pour moi, je n'ai rien de nouveau à t'apprendre. Tout ce que tu aimes ici se porte bien, et quant à moi en particulier, je dois te répéter ce que je t'ai dit si souvent : jamais climat ne m'a convenu davantage. Je ne me plains ni des éléments ni des aliments; l'air serait très bien, si telle et telle bouche le respiraient avec moi. Si jamais tu t'habitues à ne plus me voir, ne manque pas de m'en avertir. Pour moi, j'ai beau m'exerjcer, je ne profite point ; mais c'est que, dans le fond, je ne m'exerce pas, on m'exerce. J'embrasse tendrement la trinité féminine^ que j'aime de tout mon cœur. Un, deux, trois, quatre, cinq, six ans ! Ah ! mon Dieu, c'est terrible ! Adieu, mon Adèle,
l8o LETTRE
A M''' de Saint-RéaL
Saint-Pétersbourg, ii (23) juin 1807.
Pendant que je t'écrivais mon billet non numéroté du 8 (20), pour te donner à la hâte la nouvelle de la bataille de Heilsberg du lo juin, un triste courrier avait déjà apporté la nouvelle de celle de Friedland donnée le 14, et décisive contre nous. Cette épouvantable bataille a duré 18 heures et l'on ne parle pas moins que de 5o,ooo morts. Les Français ont attaqué douze fois comme des enragés. Ils ont constamment l'avantage du nombre, Bonaparte recrute dans toute l'Europe; l'Autriche n'a pas voulu se décider, elle le paiera cher. Les Russes se sont battus comme des lions, et se sont retirés en bon ordre, sans perdre ni canons ni drapeaux; d'abord ils sont venus à Allebourg sur la Pregel, ensuite à Tilsitt sur le Niémen. Le lendemain de la bataille, i5. Murât est entré à Kœnigsberg; ainsi voilà le Roi de Prusse définitivement culbuté de son trône. Les suites de la bataille de Friedland n'ont point de bornes. Les lamentations seraient inutiles, et servent seulement à décourager. Tu sais ce que cette Révolution a de plus cruel pour moi, tu le vois dans ton cœur ; ainsi n'en parlons plus. Je n'entends rien
A M"ie DE SAINT-RÉAL l8l
à ce qu'on appelle les affaires; je ne suis nullement fin, et je ne vois pas au bout de mon nez : cependant il est toujours arrivé, je ne sais comment, que je me suis tiré d'affaire sans employer dans les cas difficiles d'autre moyen que la bêtise. J'espère que le bonheur m'accompagnera et que je vivrai jusqu'à la morty comme disait Marie Carletti.
Voilà un papier de Xavier pour ton mari. La physique va son train, mais quoique ce soit sa meilleure consolation, cependant elle n'est pas suffisante. Pour lui comme pour moi, les souvenirs de famille sont ineffaçables. L'occupation et quelques amis nous sauvent du découragement absolu.
La garde impériale a donné dans cette malheureuse affaire du 14, elle a bravement couvert la retraite et a beaucoup souffert. Mais, je ne sais comment, les Chevaliers-Gardes ont encore été tenus en réserve ; 'c'est le régiment de tous les Princes, de tous les aînés, de tous les enfants gâtés. A te dire la vérité, la gloire est belle, mais mon fils est bon. Cependant le moment viendra. Si tu savais quelles nuits je passe ! Adieu ; souvent je ne t'écrirai que de petites pages. J'embrasse ton cher ami. Adieu^ adieu.
l82 LETTRE
A M, le Comte Théodore Golovkin, à Moscou.
Saint-Pétersbourg, i8 (3o) juin 1807.
Quelle mauvaise nouvelle vous m'avez fait donner, Monsieur le Comte ! Voilà donc ma pauvre amie, Madame Huber, partie pour l'autre monde ! On peut dire qu'à son âge elle avait fini son bail avec la nature ; mais les amis sont comme les parents : le jour de leur mort, on ne les trouve jamais vieux. Depuis longtemps, je ne lui écrivais jamais sans me dire tristement : Recevra-t-elle cette lettre? Elle, de son côté, ne m'écrivait jamais sans me dire impitoyablement : Mon cher ami, c'est probablement la dernière. J'avais fini par lui dire que, si elle me répétait encore cette cruelle phrase, je ne lui écrirais plus. Qui sait si elle a reçu la lettre où je disais cela? C'est celle que vous eûtes la bonté d'acheminer vous-même. Monsieur le Comte ; mandez-moi, je vous prie, si cette lettre est arrivée avant sa mort : je veux tout savoir. Est-ce le fils genevois ou le fils romain qui vous a fait part de ce funeste événement ? Vous ne sauriez croire à quel point cette pauvre femme m'est présente ; je la vois sans cesse, avec sa grande figure droite, son léger
A M. LE COMTE THÉODORE GOLOVKIN. l83
apprêt genevois, sa raison calme, sa finesse naturelle, et son badinage grave. Elle était ardente amie, quoique froide sur tout le reste. Je ne passerai pas de meilleures soirées que celles que j'ai passées chez elle, les pieds sur les chenets, le coude sur la table, pensant tout haut, excitant sa pensée et rasant mille sujets à tire-d'aile, au milieu d'une famille bien digne d'elle. Elle est partie, et jamais je ne la remplacerai. Quand on a passé le milieu de la vie, ces pertes sont irréparables (et je l'ai passé depuis longtemps très probablement). Séparé sans retour de tout ce qui m'est cher, j'apprends la mort de mes vieux amis; un jour les jeunes apprendront la mienne. Dans le vrai, je suis mort en 1798; les funérailles seules sont retardées. Ces idées lugubres ne contrastent pas du tout avec les événements publics, qui ne sont pas, comme vous voyez, couleur de rose. Quelques étrangers ingrats sont peut-être tristement Russes ; moi, je suis russement triste I
Bonjour, Monsieur le Comte, je ne sais plus tenir la plume; permettez-moi de finir sans compliment, en me recommandant à votre bonne soutenance,
P, S, — Je me flatte que vous avez reçu la lettre où je vous remerciais des nouvelles que vous m'aviez données de cette pauvre veuve, dont le mari n'est pas mort.
A M"'' de Saint'Réal
Saint-Pétersbourg, 17 juillet 1807.
Ta lettre du 29 octobre 1806, ma très chère petite sœur, m'est arrivée sans délai le 5 juillet 1807. Après cela, j'espère que tu ne te fâcheras pas contre les courriers, qui font leur devoir à merveille, comme tu vois. Vargas est devenu de l'histoire ancienne. J'ai dû répondre depuis longtemps à cette lettre, qu'il annonce dans la sienne de Livourne. Précédemment, je t'en avais envoyé une autre d'un style un peu différent, et que tu as remise, si tel a été ton bon plaisir. N'en parlons plus : il y a bien d'autres choses à dire !
La bataille de Friedland n'a pas été aussi meurtrière qu'on l'avait dit d'abord. Dix mille hommes environ ont péri de notre côté. Les Français, suivant les apparences, ont perdu beaucoup plus; mais la perte des hommes n'est rien... Vai?icre, c'est avancer. Les Français ont avancé, ils ont vaincu, c'est-à-dire ils ont passé : rien de plus ; mais Bonaparte, qui sait très bien ce qu'il en coûte pour vaincre les Russes, s'est hâté de proposer un armistice, qui a été refusé par le Général russe, et accordé par l'Empereur. De ce moment, Bonaparte s'est jeté dans les bras d'Alexandre; il l'a
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comblé de marques de déférence, il dit qu'il ne peut rien lui refuser, etc. Je ne me fie pas trop, comme tu sens, à cette belle tendresse. En attendant que nous en sachions davantage, on ne voit pas encore que rien soit signé. Qui sait comment l'on finira, et même si Ton finira? Il faut toujours se trouver prêt à tout. Quels jours j'ai passés, ma pauvre amie ! Quelle nuit que celle du 21 au 22, que je passai tout entière avec la certitude que mon cher Rodolphe avait été tué à Friedland; seul, du moins sans autre compagnie qu'un fidèle valet de chambre qui pleurait devant moi, me jetant comme un fou tantôt d'un sopha sur mon lit, et tantôt de mon lit sur un sopha, pensant à la mère, à toi, à tous, à je ne sais qui enfin ! A neuf heures du matin, mon frère vint m'apprendre que les Chevaliers- Gardes n'avaient pas donné. Tu me diras : « Et où avais-tu donc pris cette certitude? » Je l'avais prise, ma chère, sur le visage de vingt personnes qui m'avaient fui évidemment le jour où la nouvelle arriva : c'était pour ne pas parler de la bataille; je crus tout autre chose, et je lus sur leurs fronts la mort de Rodolphe,comme tu lis ces lignes. Voilà ce que c'est que la puissante imagination paternelle. Enfin, mon cœur, je me rappellerai cette nuit. A la bataille de Heilsberg, les Chevaliers-Gardes ont trotté quelque temps sous les boulets français, mais sans savoir pourquoi, et nul officier n'a été tué. Ma trêve est signée ; me voilà tranquille pour quelque temps. Je me trouve bien heureux quand je songe à une dame de ma connaisance (la comtesse Ogeroffsky), qui a perdu deux
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fils dans cette infernale bataille. L'un a disparu sans qu'il ait été possible ni aux Russes ni aux Français d'en trouver la moindre trace. L'autre devait suivre ailleurs le Grand-Duc en qualité d'aide de camp; il voulut se battre. L'aîné de ses frères, qui est colonel (ils étaient trois), lui représenta qu'il devait suivre sa destination, et que c'était désobéir que de se battre. Le jeune homme ne voulut rien entendre, et prit place. A quelques pas de là, il fut blessé et tomba de cheval. Des soldats l'emportaient hors de la mêlée, lorsqu'un boulet de canon le partagea par le milieu et tua un des soldats. Cette pauvre mère fait compassion. Les premiers noms de la Russie ont combattu là, à pied, en qualité de bas-officiers. Sous ce point de vue, je suis encore fort heureux, ma chère amie; j'ai fait ce qu'un bon père devait faire ; je pourrai m'en affliger sans doute, mais jamais m'en repentir. Un jour, peut-être, tu en sauras davantage.
A M, le Comte de Vargas^ à Cagliaî'i,
Saint-Pétersbourg, 20 Octobre (i" novembre) 1807.
Monsieur le Comte,
Au moment où je reçus votre lettre du 14 juin, j'avais précisément chez moi le docte Comte Jean Potocki, qui m'honore de son amitié et qui a mille