‹ Lettres choisies de J. de MaistreChapitre 31 sur 60 · A LA REINE MARIE-THERESE D ESTE · texte numérisé non relu

A LA REINE MARIE-THERESE D ESTE

lente Clémentine, je vous remercie de nouveau de

votre aimable lettre. Ne doutez jamais de mon tendre

et éternel attachement.

Joseph.

Si je puis être utile à Monsieur Termain, il est bien recommandé. N'écrivez-vous pas à votre excellent frère? Parlez-lui de moi. Je ne sais pourquoi je ne lui écris pas. Lui, de son côté, ne dit mot. Le sacré baptême et l'auguste mariage sont entrés je ne sais combien de fois chez lui sans qu'il m'ait invité. Pensez si je serais allé î — Dieu le bénisse et tout ce qui l'intéresse; il sera toujours pour moi au premier rang de tout ce que j'aime et de tout ce que j'estime le plus dans l'univers.

A la Reine Marie-Thérèse d'Esté^ Reine de Sardaigne,

Saint-Pétersbourg, décembre 1809.

Madame ,

Londres et Trieste m'étant fermés, il ne me reste d'autre voie que celle de Constantinople pour faire arriver une lettre en Sardaigne. Dans cette position embarrassante, j'ai pensé que je ne pouvais rien ima-

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giner de mieux que de faire parvenir cette lettre sous le couvert de Votre Majesté, entre les ffîains de son auguste sœur l'Impératrice d'Autriche. J'y trouve moi-même l'occasion très flatteuse de me mettre aux pieds de Votre Majesté, et de lui présenter directement l'hommage de mon très respectueux dévoue-' ment.

Ce n'est point sans une profonde douleur, Madame, que nous avons vu s'évanouir un nouvel espoir, en apparence si fondé : cependant, au milieu de si grands malheurs, on peut encore féliciter Votre Majesté de ce que les choses ne sont pas allées aussi mial qu'on a pu le craindre légitimement. François l" disait : Tout est perdu^ fors Vhomieur; François II a sauvé, avec l'honneur, dix-huit millions de sujets fidèles, et ses armées n'ont succombé qu'à la magie, heureusement passagère, qui entraîne tout.

Je suis mortellement fâché de voir Votre M. esté confinée d'une manière si peu digne d'Elle ; mais d'un autre côté. Elle est indépendante, et n'est point exposée à faire le voyage de Paris. A cette consolation, qui est certainement très grande. Elle en joint une autre encore plus chère à son cœur, faite pour adoucir tous les chagrins : la réputation de son auguste fille. Madame Béatrix, s'étend déjà de tous côtés ; son esprit, ses grâces, sa bonté, sa pénétration, ont fait l'admiration de tous ceux qui ont eu l'honneur de l'approcher. En prêtant une oreille avfde aux louanges les plus désintéressées, je me suis souvent rappelé avec un extrême intérêt le temps où j'amusais son

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aimable enfance, lorsque, avec ma vue basse, je rencontrais sa poupée suspendue dans l'embrasure d'une porte. G'e'tait hier, à ce qu'il me semble; aujourd'hui elle pourrait commander à des hommes, et même les instruire. J'exprimerais difficilement à Votre Majesté la part que je prends au plus grand bonheur dont Elle puisse jouir.

Je n'ai point l'honneur d'être personnellement assez connu de Votre Majesté, pour me permettre d'ajouter d'autres considérations sur un état de choses que je ne crois point sans remède, malgré l'aspect lugubre qu'il présente dans ce moment. Je me borne donc à supplier Votre Majesté de vouloir bien agréer, avec sa bonté ordinaire, l'intérêt sans bornes que je ne cesserai de prendre aux moindres événements liés de quelque manière à son sort et à son bonheur, et le très profond respect, etc.

A M. r Amiral Tchitchagof,

Saint-Pétersbourg, 17(29) janvier 1810.

Monsieur l'Amiral,

J'ai reçu avec un extrême plaisir votre charmante épître du 20 décembre dernier. Je commençais à craindre que la mienne ne vous ayant plus trouvé à

Francfort n'eût fait fausse route, ou qu'elle se fût tenue en panne, ou qu'elle se fût amusée à courir des bordées ridicules. Me voilà tranquille sur tous ces malheurs. Elle a mouillé aux Tuileries et vous la tenez. Aujourd'hui, je dîne chez vous, mais vous n'}» serez pas. Quelle idée avez-vous eu d'aller dîner ailleurs ? Je ne change sur rien, comme vous savez. Mes systèmes ne sont pas plus variables que mes afiections ; ainsi, je ne m'accoutume point à ne pas vous trouver chez vous, et toujours je suis tenté de vous laisser des billets, avec la magnifique devise : Pour fairevisite. Revenez, Monsieur l'Amiral, revenez, pour épargner mes billets. Puisque, tôt ou tard, vous devez me donner raison, pourquoi ne pas me croire tout de suite ? Quelque parti que vous preniez, vous ne devez pas craindre que je vous oublie. J'ai dans l'idée qu'une fois ou l'autre je sommeillerai encore dans un de vos fauteuils, et que, dans les entr'actes, nous disputerons moins. Voltaire a dit : Etes-voiis disputeurs^ mes amis ? Vqyagei. Or, à cette époque que j'entrevois dans l'avenir, nous aurons l'un et l'autre beaucoup voyagé, de manière que nous disputerons peu et je dormirai davantage. Quoi que vous en disiez. Monsieur l'Amiral, je ne suis pas tranquille sur la moitié de vous-même. Il me paraît qu'elle n'est pas bien couchée et qu'elle a froid. Croyez-moi encore, enveloppez-la bien et ramcnez-la-nous ; ou bien je vous conseille de vous écarter un peu des règles, et de brusquer le divorce (que j'ai trouve au reste parfaitement fondé). Quand elle aura la bride sur le cou.

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il faudra bien qu'elle aille ici ou là, et certainement elle choisira la place la plus convenable à sa santc'. Dès qu'elle aura pris poste, vous lui courrez après, et, comme je vous connais, Monsieur l'Amiral, vous l'e'pouserez de nouveau. Je n'ai jamais fait l'expérience, mais je n'imagine rien de plus exquis, que le plaisir d'épouser sa femme. Ce conseil, que je crois bon, est cependant toujours subordonné à celui de revenir dans ce grand pays, où il y a, comme ailleurs, de l'air, de l'eau, du feu, du vin, des amis, des dames ; en un mot, tous les éléments. Je suis grandement fâché que vous n'ayez pas assisté à la grande organisation qui s'opère dans ce moment. Une place vous était due parmi les pères de la patrie. Votre demi-successeur est assis là ; il est né gentilhomme français, dans les Antilles. C'est un saut assez singulier. Il passe généralement pour un homme également actif et honnête; il regrette sans doute, et tous les jours il regrettera davantage la tranquillité de Nicolaief ; mais l'homme doit-il (c'est-à-dire peut-il) faire ce qui lui plaît ? Souvent je me rappelle le mot qui fut dit à Philadelphie, dans un bal, à une jeune demoiselle qui s'amusait à jaser avec un jeune homme, au lieu d'aller prendre sa place marquée dans une contredanse. Je ne sais quel maître de cérémonies, usité dans ce pays, lui dit de l'air le plus sévère : : « Mademoiselle ! Croye:{;-vous être ici pour vous amuser ? )> Il en est du monde précisément comme du hdX. Nous yi'j sommes point pour uous amuser, mais pour danser, suivant notre talent, Tun le menuet, l'autre la valse, etc. Nous avons

beau dire : Je suis fatigué, je suis mal accompagné, mon partner est un lourdaud, l'orchestre joue faux, etc. ; tout cela ne signifie rien : il faut danser, sans excuse valable que celle de ne pas savoir danser. Vous ne sauriez croire, Monsieur l'Amiral, combien je suis fâché d'être beaucoup plus âgé que vous ; car, peutêtre, lorsque vous serez de mon avis sur tout ce qui arrivera certainement une fois, moi je radoterai ; mais j'espère que vous direz à mon fils : <c Feu Monsieur votre père j qui se porte à merveille^ grâce àDieUyavait bien raison lorsqu'il me disait..,, etc.

Sur les Te Deum, jamais nous ne disputerons : ils ont véritablement grand besoin de pardon. Je disputerai encore moins sur le système de Copernic, que vous me citez fort à propos, quoique vous vous trompiez beaucoup dans l'argument que vous tirez de la grandeur respective des corps : c'est un sophisme moderne qu'il faut abandonner. La matière seule n'est rien et n'a aucune valeur, aucune dignité quelconqu^i. Le plus infime insecte est mille fois plus admirable que l'anneau de Saturne, et si une intelligence animait un grain de sable dans l'espace, il n'y aurait rien d'étonnant de voir tourner tous les corps célestes autour de ce grain de sable, en supposant ces corps inanimés et dépourvus d'habitants. Heureusement, il y a d'autres raisons, pas meilleures cependant que celles qui me furent dites jadis par un horloger de mon pays. «Je me suis convaincu, me dit-il, que c'est la te rre qui tourne et non le soleil, par un j raison bien simple, c'est qu'il est absurde de vouloir

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