A M. L*AMIRA.L TCHITCHAGOF
faire tourner le feu autour du rôti. » Il n'y a rien à répliquer, comme vous voyez, et j'espère que vous me remercierez.
Mon frère est toujours où vous l'avez mis, et il est charmé d*étre confondu avec moi dans votre cœur et dans vos pages ; il me charge très expressément de vous offrir ses hommages. Nous voulons être confondus auprès de Madame, que nous honorons et chérissons fort, quoique vous nourrissiez contre elle des projets sinistres. C'est encore un point sur lequel vous nous trouverez toujours prêts à disputer, au risque de vous choquer. Nous vous remercions ensemble de ce que vous avez la bonté de nous appeler souvent à vos conversations, et nous espérons un peu que Madame Tchitchagof, voyant que nous tenons si fortement son parti, daignera nous accorder quelques phrases de plus. C'est un grand plaisir pour moi que celui de parler de vous avec mes amis, ce qui m'arrivera aujourd'hui à dîner. J'ai parlé aussi quelquefois avec d'autres personnes, comme je dois et comme je pense, mais toujours en désirant que vous soyez ici. Au reste. Monsieur l'Amiral, soyez ici ou soyez là, de loin ou de près, ma reconnaissance et mon attachement vous suivront fidèlement, et j'espère que vous n'en doutez pas. Je prie Madame votre épouse d'agréer mes tendres et respectueux compliments : je fais mille vœux pour sa santé et pour celle de ses aimables enfants. Tout à vous. Monsieur l'Amiral : je vous embrasse de tout mon cœur.
A M^^' Adèle de Maistre.
Saint-Pétersbourg, 1 3 mars 1810.
Ton carnaval a passé, ma très chère enfant : il y a douze jours que tu jeûnes, et moi j'en suis au mardi gras. Je veux donc faire comme tout le monde, et me procurer aujourd'hui quelque plaisir remarquable. Je m'arrange en conse'quence devant mon pupitre, pour répondre ce qu'on appelle une lettre à ton billet du i^^ janvier. Il ne tiendrait qu'à moi de commencer par une querelle ; car, en examinant les dates démon inexorable registre, je vois toujours de votre côté im grand mépris des lois. Jamais je n'ai dit, Mesdames, que je voudrais recevoir une lettre de vous tous les quinze jours ; j'ai dit que je voulais et entendais que vous écrivissie:[ tous les quinze jours, ce qui est bien différent. Je n'exige point que vous m'apportiez vos lettres, il y aurait de l'indiscrétion ; écrivez seulement : le reste dépend des puissances et surtout des postillons. Mais j'oubliais que je ne veux pas quereller aujourd'hui. J'aime tout dans ton billet, ma chère Adèle, excepté le mot py^obablement, que tu as placé indignement, presque à la première phrase. Je lui remettrai probablement ; et pourquoi probablement ?
On ne trouve pas tous les jours des gens de bonne volonté qui s'en aillent droit de Turin à Saint-Pétersbourg ; et quand on les rencontre, il faut les charger certainement de la pacotille destinée à votre bon papa. Voilà, ma très chère, ce qui me déplaît dans ta dépêche : le reste est à merveille. Tu fais bien dWorjr la peinture, il faut bien adorer quelque chose. Ce n'est pas que je me trouve tout à fait en harmonie avec tes idées sublimes. Je voudrais que ton talent fût un peu plus femme. J'honore beaucoup tes grandes entreprises : cependant c'est à elles que je dois le malheur de ne point voir encore sur ma muraille / sospirati quadri, que j'appelle depuis si longtemps. Je n'ai pas reçu un morceau de papier que je puisse mettre sous glace. Ah ! si je pouvais te jeter dans le paysage, quand même tu ne ferais pas mieux que Claude Lorrain ou Ruysdael, je t'assure que j'en prendrais mon parti. Je comprends fort bien tes dégoûts, quoique je ne sois point artiste : ton oncle est sujet plus que personne à cette maladie ; mais, dans les intervalles des paroxysmes, il enfante de jolies choses ; j'espère que tu feras de même. Si j'étais auprès de toi, je saurais bien te faire marcher droit, mais ta mère est trop bonne, je suis persuadé qu'elle ne te bat jamais ; sans cela il n'y a point d'éducation. Quel est ce peintre français dont tu veux m'envoyer les pensées extravagantes ? J'imagine que tu ne veux pas parler dv,s triumvirs du grand siècle : Lebrun, Lesueur, le Poussin. Ces trois-là en valent bien d'autres. Le troisième surtout (à la vérité tout à fait italianisé) est mon hé-
ros ; il n^a pas de peinture que je comprenne mieux. Quant aux artistes français modernes, je te les livre. Alfieri a une tirade à mourir de rire sur les nations qui se font admirer à coups de canon. Il met à l'ordinaire beaucoup d'exagération dans ses idées, mais tout n'est pas faux. Voltaire disait sans façon au roi de Prusse : Uri poète est toujours fort bon à la tête de cent mille hommes. En suivant cette idée, je trouve que, lorsque huit cent mille hommes armés s'écrient ensemble qu'ils possèdent les plus grands artistes du monde, chacun fait bien de répondre : Vous ape:( liaison. Cette époque, d'ailleurs si brillante, n'est cependant pas favorable ni à la poésie ni aux beaux-arts. Je t'expliquerai ma pensée la première fois que j'aurai l'honneur de te voir ; c'est dommage, au reste, car la poésie et les arts d'imitation auraient beau jeu dans ce moment.
Tu fais bien, ma chère enfant, de te jeter dans la bonne philosophie, et surtout de lire saint Augustin, qui fut sans contredit l'un des plus beaux génies de l'antiquité. Il a de grands rapports avec Platon. Il avait autant d'esprit et de connaissances que Cicéron : vraiment il n'écrit pas comme Marcus Tullius, mais ce fut la faute de son siècle. D'ailleurs que t'importe? Tu n'es pas appelée à le lire dans sa langue. Une demoiselle ne doit jamais salir ses yeux ; mais si tu pouvais lire les Confessions de Rousseau après celles de saint Augustin, tu sentirais mieux, par le contraste, ce que c'est que l'espèce philosophique.
Adieu, cher enfant de mon cœur ! Je t'ai parlé
A M. l'amiral tchitchagof 2^9
quelquefois de ma correspondance: c'est une chose qui ne peut s'exprimer : je ge'mis, je succombe sous le faix. Ah ! si tu étais ici pour m'aider ! Au reste, mon cher rnfant, tiens pour sûr que, de toutes mes correspondances, il n'y en a point dont j'aie autant d'envie de me débarrasser que de la tienne.
A M. r Amiral Tchitchagof*
Saint-Pétersbourg, 22 mars (3 Avril) 8ro.
Monsieur l'Amiral,
Je ne veux point attendre une de vos lettres pour répliquer. Je trouve une occasion, j'en profite. Quand même je vous croiserais en chemin, le mal sera léger. Hier, pour la dernière fois, j'ai mis le pied dans votre maison paternelle. J'ai été voir l'excellent Basile Vasiliev^itch, qui venait de la vendre et qui était sur le point de partir. Je l'ai embrassé tristement, en lui souhaitant toute sorte de bonheur. Toutes les choses qu'on fait pour la dernière fois sont tristes ; or, il est bien certain que je ne rentrerai plus dans cette maison. Il m'a promis do me donner de ses nouvelles, mais qui sait si et quand je le reverrai. Dieu sait combien nous avons parlé de vous et de tout ce qui peut vous intéresser. Je me suis rappelé tant de discours
que j'ai tenus avec vous sur le papier-monnaie. Vous me prouviez, en riant, que c'était de l'or en barre. Aujourd'hui, mon incrédulité, qui n'a jamais trop cru aux lingots de papier, devient encore plus impertinente, et je ne cesse de penser à vous. Je vais souvent dans la maison que vous occupiez, et quoiqu'elle soit habitée aujourd'hui par de fort aimables et excellentes gens dont je reçois beaucoup de politesses amicales, j'y trouve cependant beaucoup de souvenirs tristes, et toutes ces idées s'engrenant l'une à l'autre comme des grains de chapelet, il se trouve qu'à la fin j'en ai fait une fatigante collection. Quelquefois je pense que si je me déguisais en Feld-Jœgej^,]Q pourrais fort bien obtenir une commission de courrier et aller vous faire visite sans le moindre inconvénient ; mais bientôt je me dégoûte en pensant combien je possède peu les talents d'un postillon. Un aveugle n'est bon ni à pied ni à cheval : assis, tout au plus, il peut faire sa figure. Ce que je fais souvent, c'est de penser au plaisir que j'aurais, si j'allais vous surprendre dans ce renominé village de Paris, situé sur le ruisseau de Seine ^ comme disait notre ami Voltaire. Du pied de l'escalier, je commencerais à crier : C'est moi ! Oest moi /.Et votre adorable moitié, qui a les nerfs délicats, crierait à son tour. — Shiit the door ! Loch it up ! C'est un fou qui veut entrer par force ! En vérité, je m'amuse souvent à penser à cette entrevue.
Quoique je vous aie dit dans ma dernière lettre: revenez, Monsieur l'Amiral, revenez, il est bien entendu que si vous pouvez revenir en restant, j'y con-