‹ Lettres choisies de J. de MaistreChapitre 33 sur 60 · A M. L^ AMIRAL TCHITCHAGOF 24I · texte numérisé non relu

A M. L^ AMIRAL TCHITCHAGOF 24I

sens de tout mon cœur, même à mes dépens, puisque je ne vous verrai pas ; mais il peut y avoir des occasions où Ton doit sacrifier ses inclinations.

J'ai fait déjà une certaine connaissance avec votre successeur, ou, pour mieux dire, car il faut être clair, avec votre lieutenant. Il me traite et m'écoute, dans l'occasion, avec beaucoup de politesse ; cependant, ce n'est pas tout à fait la même chose, iipon myhoyiour. Saveli Saveliewitch est plus désappointé que moi, car il a perdu son appartement ; et, pour comble de malheur, il y a un ukase fondamental de Pierre P% qui défend de coucher à côté des livres ou autres collections de ce genre; de sorte qu'il faut se loger ailleurs, car l'on ne peut rien faire contre une loi fondamentale. La Surintendance de la Chancellerie pour les langues étrangères étant devenue un sine cura^ comme on dit à Londres, qui sait ce qu'il en arrivera (quoiqu'on n'ait prononcé encore aucun mot alarmant) ? Somme toute, le Brat me paraît un peu et même beaucoup en l'air. Son humeur en a beaucoup souffert ; déjà mélancolique par caractère, plus qu'on ne le croirait au premier coup d'œil, il l'est devenu beaucoup plus par ce point de vue sinistre, accompagné de plusieurs autres. Quant à moi, Monsieur l'Amiral, j'ai toujours cette égalité d'humeur que vous connaissez et qui ne se vend dans aucune boutique. Ce n'est pas que je ne voie tout ce que voient mon frère ou d'autres ; mais j'ai pour maxime que lorsqu'on est condamné à être fusillé, ce qu'on a de mieux à faire, c'est d'aller de bonne grâce au piquet,

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autrement les spectateurs se moquent de vous et ron n'en est pas moins fusillé. — AU is over ivith me. Je ne dois plus voir mes enfants : ce n'est donc plus vivre ; c'est tout au plus n'être pas enterré. Je ne vis plus que par mes souvenirs, par les lettres que je reçois et par celles que j'écris; et par Tétude, qui va son train, comme si j'étais au collège. J'ai entendu lire, du moins en partie, une charmante lettre de votre ftiçon, où vous donnez un fort bel aperçu du i^enommé village. Madame de Tchitchagof commence-t-elle à comprendre qu'on y puisse vivre ? Je désire de toutes les forces de mon cœur que le climat soit favorable à sa santé, mais ce qui me comblerait de joie (ceci entre nous, comme vous sentez), c'est que vous rapportassiez de ce pays un empêchement décisif à ce divorce dont vous me parliez dans votre dernière lettre ; je vous en prie, faites cela. Vous allez voir des fêtes qui me semblent devoir mettre toutes les imaginations en jeu. Quel bruit ! Quelle splendeur ! Je vous prie, Monsieur l'Amiral, de me raconter tout cela dans une longue lettre, ou bien de vive voix, la première fois que j'aurai l'honneur de vous voir, ce qui ne saurait tarder. — Je bouffonne avec ma plume, et ma tête est pleine d'idées sinistres. Cependant, il serait possible que nous vissions une ère nouvelle à certains égards. Qui sait ce que peut produire tel ou tel événement? Tout dans l'univers est dans une fluctuation continuelle,

Et rîen, afin que tout dure, Ne dure éternellement.

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Je me tiens donc prêt et résigné à tous les événements imaginables ; s'il arrive quelque chose de mieux que tout ce que j'ai supposé possible, corocho ! Mais dans aucune supposition je ne puis être surpris.

Madame de Tchitchagof veut-elle bien agréer mes tendres hommages ? Il me semble que l'expérience du soleil va commencer. Hâtez-vous, je vous en prie, de m'en apprendre le résultat. Pour célébrer ici l'heureuse entrée du soleil dans la constellation du Bélier, nous avons eu i8° de froid ; j'espère que vous aurez eu quelque chose de moins. J'ignore vos projets. Peut-être que vous vous approcherez encore du bel astre. Faites comme il vous plaira, mais raccommodez, s'il vous plaît, cette santé physique dont votre santé morale dépend en grande partie. Quelquefois, en prenant le thé,rappelez-m.oi à votre mém.oire. Supposez, si vous voulez, que je dors, et que je vous dis des demi-phrases en coq-à-l'âne ; pourvu que vous pensiez à moi, peu m'importe que vous vous en moquiez tant soit peu. Agréez, Monsieur et Madame, les respects de mon fils, et croyez-moi, pour la vie, votre très dévoué serviteur et ami.

Lxxin

A Af. l'Amiral Tchitchagof.

Saint-Pétersbourg, 6 mai {n. s.) 1810.

Votre lettre du 8 avril, Monsieur TAmiral, m'est parvenue avant-hier. Je vois qu'à la date de cette longue et aimable épître, vous n'aviez point encore reçu la mienne du 3 avril dernier; mais j'espère que depuis longtemps elle vous sera parvenue. Elle vous aura prouvé que je n'ai point attendu vos douces semonces pour songer à vous écrire. Pour vous répondre par ordre, j'approuve d'abord infiniment votre équation conjugale : Je — Nous. Ainsi, dans tout ce que vous pourrez me dire d'obligeant , je sous-entendrai un facteur caché qui change le singulier en pluriel. C'est bien mon intérêt d'ailleurs de l'entendre ainsi ; vos lettres, déjà si agréables en elles-mêmes, le deviennent encore davantage par cette supposition. On a beau être sévère et uiéme un peu sauvage.^ comme vous, comme moi, comme feu Hippolyte, une femme cependant ne gâte rien. Un autre avantage de ce facteur^ c'est que je n'ai jamais l'envie de me battre avec lui. Nos ancêtres se brouillèrent pour certaines questions de quelque importance, sans nous consulter (notez bien ce point capital). Cet article excepté,

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nous sommes d'accord sur tout : au lieu , qu'entre vous et moi, il y a guerre personnelle et combats terribles, qui feraient pâlir les plus intrépides, si les combattants n'avaient pas toujours fini par s'embrasser. Je crois cependant que, plus d'une fois, il m'est arrivé dans nos querelles de n'être pas entendu parfaitement. J'en vois encore un exemple dans mon insecte auquel je ne veux sûrement point faire plus d'honneur qu'il en mérite. Toute ma métaphysique porte sur ce principe inébranlable, que tout a été ï'àit par QX pour l'intelligence. La matière même, à proprement parler, n'existe pas indépendamment de l'intelligence. Essayez, Monsieur l'Amiral, de vous former l'idée du monde matériel, sans intelligence, jamais vous n'y parviendrez. J'ajoute que la vie seule est encore un infiniment grand, comparée à la matière brute qui n'est rien, et qu*un insecte est mille fois plus admirable que l'anneau de Saturne. Je ne prétends pas cependant faire tourner le monde autour d'un insecte, mais je dis que s'il n'y avait que lui et la m.atière brute dans l'univers, il n'y aurait pas la moindre raison de lui refuser cet honneur. En vérité, Monsieur TAmiral, il me semble que cela est très clair et très plausible.

Il serait inutile, je crois, de vous dire combien j'ai été charmé d'apprendre que le changement de climat agit merveilleusement sur la santé de Madame votre épouse. Tirez tout le parti possible de cette influence : sur cet article, nous ne disputerons pas. Voyez même cjuel pcids j'accorde à cette considération. S'il faut,

pour que M"^^ de Tchitchagof se porte bien toujours, qu'elle vive toujours hors de votre patrie, soyez toujours absent : je n'ai rien à dire. Je crois, en thèse générale, que tout homme est tenu de servir son souverain et son pays tels qu'ils sont; mais s'il doit s'éloigner pour sauver sa vie et à plus forte raison celle de sa femme, pour moi, je l'absous de tout mon cœur. Je suis bien aise que vous ayez approuvé ma comparaison du bal : vous m'échappez cependant, à votre ordinaire, car, dans l'Europe, l'Asie, l'Afrique, l'Amérique, la Polynésie et l'Australie, vous n'avez point d'égal pour la riposte ; cependant, comme disait Dacier et ensuite Voltaire, ma remarque subsiste. Je répète que j'admets Vexception de la femme,.. Sornettes que tout cela. Voilà donc un cas irréductible sur lequel nous ne pourrons jamais nous accorder. Je doute qu'il en soit de même du suivant, si vous me donnez, du moins, comme je l'espère, un moment d'audience. Vous croyez que les circonstances finiront par nous réunir ; moi, je n'en crois rien, et voici mes raisons.

L'homme porte en lui deux juges plus ou moins intègres : la conscience, et le goût, qui est aussi une espèce de conscience, surtout si on le prend comme je le fais ici dans son acception la plus étendue, car le goût n'est que la conscience du beau , comme la conscience n'est que le goût du bon, A ne consulter d'abord que cette conscience secondaire, elle m'apprend qu'à mon âge tout changement est ridicule et mal interprété par l'opinion. Vous-même, Monsieur

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