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rAmiral, qui m'accordez beaucoup d'amitié et qui êtes fâché de voir que je me perds (ce qui est vrai dans un sens), vous seriez le premier à trouver que je n'ai point de grâce dans ma nouvelle carrière, et que je marche mal.
Mais, pour m'élever un peu plus haut, je n'ai pas de ces bras souples toujours prêts à s'étendre pour un nouveau serment. J'en ai prêté un à Dieu dans l'église catholique, j'en ai prêté un autre à mon Souverain en naissant dans ses États. Je l'ai confirmé librement comme Vassal, comme Magistrat, et comme Ministre. Tout est dit : je n'y ai mis aucune condition. Je n'ai point dit : à condition que vous sere^ heureux ; à condition que tout ira bien pour vous et pour moi, etc. Je n'ai rien dit de tout cela, et c'est une abomination d'ajouter des clauses de son chef à des actes clos et signés. Maintenant, si ce souverain me rejette, je tâcherai de me procurer une existence tolérable sous les lois d'un autre ; mais s'il croit toujours avoir besoin de moi, lui dirai-je non ? Jamais , Monsieur l'Amiral , jamais. On me dira comme on me l'a déjà dit : Mais c'est le chemin de VhôpitaL Premièrement, je n'en sais rien ; car dans ce monde, tout pervers qu'il est, la compassion n'est pas cependant éteinte. Mais mettons la chose au pire. Quand je mourrais dans un galetas, croyez-vous que ce grand événement influât sur l'année tropique ou sur l'année sidérale? Un homme n'est rien. Il n'importe nullement qu'il meure ou qu'il crève, mais ce qui importe beaucoup, c'est qu'il
n'y ait pas un vilain de plus dans le monde, car il y en a déjà beaucoup trop. Si de ces considérations majeures, tirées du devoir et du sentiment des convenances, nous descendons à quelque chose de plus grossier, que ferai-je, sans or, dans un sj^stème où Tor est tout, puisque les puissances morales sont détruites et qu'il s'agit de les refaire ? Un homme qui porte un de ces noms historiques capables de jeter de l'éclat sur un nouvel ordre de choses, fait bien (si d'ailleurs il n'est retenu pour rien) de se vendre et même de se faire marchander; moi, j'ai la noblesse qui distingue la personne qui la possède, mais nullement celle qui peut illustrer le corps ou le parti auquel elle appartient. Je n'ai donc rien à offrir à un nouveau système ; car pour les talents, je vous assure que je les donnerais pour un billet bleu, au change de 120 centimes. Tout ceci. Monsieur l'Amiral, n'est dit que d'une manière très subordonnée et pour [ rouver que j'ai raison sous tous les rapports, car je ne crois pas que ces considérations d'intérêt doivent influer dans ces sortes de cas sur les décisions d'un honnête homme.
Qu'en dites-vous. Monsieur l'Amiral? Il me semble que cette logique n'est pas extrêmement sotte, et je voudrais avoir le plaisir de vous l'entendre avouer. Toute la question se réduit donc pour moi à savoir dans quel pays je dois fixer ma demeure ; mais il me semble que cette question n'en est pas une, et la moindre réflexion me démontre que nulle part je ne serais mieux ni même aussi bien qu'ici. Il y a long-
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temps que vous m'avez écrit sur la liste de ceux qui aiment le Blondin. Nul sentiment n'a plus d'empire sur moi que celui de la reconnaissance ; et qu'est-ce que je ne lui dois pas ? Il m'a protégé certainement plus que je ne le mérite et probablement plus que je ne le sais. Cependant, à peine je suis connu de lui. Les circonstances le gênent, il est embarrassé avec moi, je le sens, et si les convenances le permettaient, je disparaîtrais tout à fait de chez hii. Si quelquefois il m'adresse un mot à la volée, autre embarras. Je n'ai pas l'ouïe fine, il parie bas, la crainte de ne pas l'entendre fait que je ne l'entends pas. Il me parle choux, je lui réponds navets. D'où vient donc, je vous prie, la bienveillance dont il m'honore et dont je ne puis avoir un meilleur témoin que vous-même, car souvent vous m'en avez assuré? Ma probité seule (et c'est le seul compliment que j'accepte) a pu me valoir ce bonheur. Or, dites-moi, je vous en prie, est-ce donc une légère qualité que ce tact qui reconnaît la probité et lui rend justice, même dans la personne d'un étranger qui n'a jamais pu rien mériter de lui? Je suis persuadé que sur ce point vous pensez comme moi. Je serais donc un écervelé d'abandonner cette protection, pour aller dans d'autres pays présenter ma jeunesse. A qui?... Ma foi ! je n'en sais rien. Je n'ai jamais eu, depuis le grand tremblement de terre, qu'une seule ambition réelle, celle d'influer sur le bien-être de celui à qui je suis attaché. Pour satisfaire cette ambition, je me suis exposé comme vous le savez. Je n'ai pu réussir; je ne demande plus aux hommes que l'oubli , et
comme c'est la chose qu^ils accordent le plus volontiers, j'ose croire que sur cet article au moins je ne serai pas éconduit.
J'ai cru devoir à votre amitié, Monsieur l'Amiral, cet exposé de ma conduite. J'espère que si vous réfléchissez bien, vous l'approuverez complètement ; il est vrai que ce système me conduit à une véritable mort civile, et me prive pour jamais de ma femme et de mes enfants ; c'est la plus épouvantable amertume qui puisse m'affliger : mais à cela point de remède honnête. Quand on est condamné à mort, ce qu'on a de mieux à faire, sans doute, c'est de marcher ferme au lieu de l'exécution, autrement les spectateurs se moquent de vous et l'on n'en fait pas moins le saut dans l'autre monde. J'ai voulu profiter d'une occasion sûre pour jaser un peu avec vous à cœur ouvert, afin que vous ne me croyiez pas un homme romanesque. Maintenant je passerai à d'autres objets.
J'ai été ravi de savoir que vous faites apprendre le latin à Mademoiselle votre fille : cette langue est à peu près le seul ou du moins le meilleur vaisseau sur lequel les habitants de l'Asie puissent aborder en Europe; mais qu'il est difficile de savoir les langues antiques au point où elles peuvent influer moralement sur vous, c'est-à-dire, jusqu'au point où elles pénètrent dans la moelle des os et se convertissent dans nous in siiccum et sanguinem! (M"^ Julie vous expliquera ces deux mots.) A propos de latin, je puis vous assurer, Monsieur l'Amiral, qu'on ne le sait presque plus au pays où vous êtes. J'en juge par les
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échantillons que je vois dans les papiers publics, mais surtout par les inscriptions mises sur le fronton d/i Palais du Corps Législatif à l'occasion du grand mariage : Napoleo MagJius, etc. Je n'ai lu rien d'aussi fade, d'aussi peu latin, d'aussi étranger au style lapidaire. Il y a même des lignes qui font rire l'oreille, comme : Adpacem orbis celeriter gradiens (marchant à grands pas vers la paix du monde), — et d'autres encore. — Mandez-moi, je vous prie, quand je pourrai adresser un poulet latin à M^^^ Julie : je n'y manquerai pas.
Il y a un article de votre lettre sur lequel je n'ai nulle envie de disputer : c'est celui où vous parlez du plaisir que vous goûtez tous les matins au milieu des anges, loin des sales teneurs de sales écritoires, de tous les autres animaux de ce genre. Il faut en convenir, c'est le plaisir par excellence. Je conçois à merveille que les anges semblent vous appartenir davantage. Au reste, mon très cher Amiral, voici la fin de toute cette vie patriarcale ; c'est que Dieu vous bénira dans le pays des miracles et de la galanterie, de manière qu'un beau matin vous mettrez le latin à sa place, et toutes vos raisons pour le faire apprendre à vos filles, tombant ainsi à terre, M^'^ Julie n'aura plus de raisons de fai"^ entrer cette chienne de langue dans sa tête.
Je vous remercie des nouvelles que vous me donnez de la Lune : je ne suis nullement étonné qu'on y ait vu une femme; il y en a partout. Mais si l'on y a vu une femme, tenez pour sûr qu'il y avait aussi un
homme. Si on ne l'a découvert, c'est qu'il était derrière. Je remercie affectueusement celle qui vous tient compagnie sur la terre, de ses bonnes intentions à mon égard ; je recevrai sa prose avec toute la reconnaissance imaginable; cependant, je ne veux pas qu'elle fatigue ses yeux déjà trop occupés. J'espère que cette lettre ne vous paraîtra pas faite en dix minutes. J'oublie volontiers le laconisme quand je vous écris ; le fait est cependant que ma correspondance est augmentée au point que j'en perds la tête. J'ai fait votre commission au frère Xavier, qui aura sans doute le plaisir de vous obéir, mais non que je sache par ce courrier, car il n'en a pas connaissance et je ne sais où le prendre. Bonjour, Monsieur et Madame ; rappelez-vous, je vous en prie, que je ne cesse de vous faire des visites. A votre tour, parlez quelquefois de moi le matin avec les anges. C'est l'heure des
pères et des amis. C'est la mienne.
Yours.
A M. le Comte de Schiilembourg.
Saint-Pétersbourg, 9 mai 18 10,
J'ai chargé très oouvent notre cher Duc, Monsieur le Comte, de vous témoigner combien j'étais sensible au souvenir obligeant dont vous n'avez cessé de me