A M. LE COMTE DE SCHULEMBOURG
donner des preuves dans toutes les lettres que vous lui avez écrites depuis notre séparation ; mais je ne puis résister à l'envie de vous témoigner ma reconnaissance en main pj^opre, comme dit Jeannot. Oui, mon très cher Comte, je place au premier rang des agréments de ma vie les sentiments que j'ai pu vous inspirer, et que vous m'avez attestés si souvent et d'une manière si aimable. Plus d'une fois j'ai pensé qu'il ne tiendrait qu'à "moi de vous faire venir ici, si je l'avais bien résolu, sauf à vous de repartir le lendemain de votre arrivée, si vous le jugiez convenable. La veille de votre départ, nous étions ensemble en voiture. Vous pensâtes à je ne sais quelle jolie anecdote sur le compte, si je ne me trompe, de Madame A... Conteimoi dojic cela^ vous dis- je, je vous en pyne. Vous me répondîtes en propres termes : Je vous promets de ne pas partir sans vous le dire. Là-dessus, nous nous séparâmes, et je ne vous ai plus revu. Und so, s'il me plaisait de vous sommer dans les formes de venir ici me raconter cette histoire (car il n'a jamais été question d'écriture entre nous), ou vous n'êtes pas gentilhomme, ou vous seriez obligé de venir, mais comme le chemin est long et le temps détestable, car il a neigé hier de très bonne grâce, je ne veux pas agir avec vous en toute rigueur. Je dois vous avouer cependant que, plus d'une fois, j'ai été tenté, tant il m'en coûte de renoncer tout à fait au plaisir de vous revoir. Mais puisque le nom de Madame A... s'est trouvé sous ma plume, je veux vous conter un succès qui me couvre de gloire, si je ne me trompe infini-
ment. Il est impossible que vous ayez oublié la magnifique histoire du poisson^ que je trouvai un jour au fond de ma mémoire, et qui obtint de vous un cri d'admiration. La belle dame que je vous ai nommée voulut, comme vous savez, toute grimace cessante, la tenir de ma bouche même. Or, voici ce qui est arrivé, mon cher Comte. Une dame qui était présente manda cette histoire à Vienne, et, de Vienne, on a écrit mirabilia. Ce n'est pas tout : une autre dame l'a racontée ici à une amie anglaise, et celle-ci l'a mandée à une amie de Londres. Au moment où cette dernière reçut la Ijttre, elle écrivait elle-même à une amie de Calcutta. Elle jugea à propos d'orner sa lettre de mon anecdote allobroge ; et, deux ans après, on a écrit de Calcutta à Londres : Miracle! il n^y a rien de si beau; votre anecdote a fait la joie des grandes Indes. — Et ces applaudissements flatteurs me sont revenus de Londres. Je vous demande si l'on peut se figurer une gloire plus pure, et s'il devrait y en avoir de plus étonnante. Mais peut-être que vous n'en aurez point ouï parler, tandis que tout le monde s'entretient de la bataille de Wagram et de cent misères de cette espèce, tant les hommes ont peu de tact et de connaissance du vrai beau! — Voulezvous par hasard, Monsieur le Comte, que je vous dise quelque chose de moi ? Eh ! mon Dieu, que vous dirai-je? Ne savez-vous pas tout? Je dis quelquefois que je serais heureux si je n'étais pas malheureux, et ce mauvais calembour explique assez bien ma situation. Je suis fort bien ici, je vous assure ;on