A M. LE COMTE HENRI COSTA DE BEAUREGARD
sait gré. Cher et malheureux ami, que ne puis-je me partager, que ne puis-je pleurer à Nyon et à Coni. J'ai peur que personne ne vous entende et que vous soyez forcé de renfermer votre douleur. Si mes devoirs et ma fortune me permettaient de voyager, je ne me refuserais pas le triste plaisir d'aller vous embrasser, et vous dire une petite partie de ce que je sens, et qu'il m'est impossible d'exprimer à mon gré. Si quelque chose pouvait augmenter la tendre amitié que j'ai pour vous, c'est le malheur. Il me semble que vous m'êtes plus cher, depuis que je ne vois rien dans ce monde de plus infortuné que vous. Je n'entreprendrai pas de vous consoler. Mon Dieu, peut-on consoler un père qui a perdu ce que vous venez de perdre. Je ne puis cependant pas m'empêcher de vous dire que votre excellent enfant est parti du monde au moment où il est bien triste de l'habiter. Ou je me trompe fort, mon cher ami, où nous touchons à un moment épouvantable. Tout va de mal en pis. Heureux ceux qui ne verront point tout ce qui s'apprête. Je ne compte pas quitter Madame de Costa avant deux jours, et j'espère même l'emmener à Lausanne. Ma maison, celle de Madame Hubert, et Madame Marie de Divonne lui rendront la vie plus supportable ; que ferait-elle ici ? et à qui pourrait-elle parler ? Je suis venu à Nyon toute affaire cessante, mon cher ami, comme si vous m'en aviez donné la commission ; je continuerai de même à m'acquitter des tristes devoirs de l'amitié. Je ne quitterai pas votre femme tant que je pourrai lui être utile. Je lui donnerai tous les soins qui dépendent de mes
faibles pouvoirs. Je croirai que vous êtes là et que c'est aussi à vous que je les rends. Madame de Costa est au lit; elle est aussi tranquille qu'elle peut l'être dans cette circonstance fatale. Nousnecraignonspaspour sa santé! Un prêtre respectable qui a sa confiance, la fidèle Cha et moi, voilà les entours qu'elle préfère; le reste est à quelque distance. Je passerai la nuit auprès d'elle. Si je puis, je l'emmènerai moi-même. Je finis par force: que puis-je vous dire encore? A moins de perdre mon fils ou mes frères, mon cœur ne pouvait recevoir de blessure plus douloureuse que l'affreuse nouvelle de la mort de votre fils, si bon, si chéri, si digne de l'être. Pauvre ami, pleurez, pleurez, mais conservez-vous...
Au Même,
Lausanne, 14 juin 1794.
Par quelle fatalité, cher ami, votre femme n'a-t-elle point reçu de vos nouvelles par ces deux derniers courriers ? C'est sûrement la faute des postillons ou des commis. Nous attendons vos lettres avec la dernière impatience, car Madame de Costa ne peut absolument s'en passer. Avant-hier, elle nous a quittés. Je répugnais beaucoup à cette séparation. Vous ne sauriez