‹ Lettres choisies de J. de MaistreChapitre 42 sur 60 · DISSERTATION · texte numérisé non relu

DISSERTATION

ment jure à tout enfant qui naît sous ses ordres : protection, défense et justice ; et réciproquement l'enfant promet : obéissance, secours et fidélité jusqu'à la mort. — Anéantissez ce principe, il n'y a plus de société. — Une des intentions les plus visibles de la création, c'est que tous les pays soient habités ; il y a donc un charme général attaché à ce mot de Patrie, et ce charme est plus vif, peut-être, sous la hutte du Groënlandais et du Hottentot, que sous les lambris de l'Ermitage ou des Tuileries. — Et ce sentiment étant nécessaire, naturel et sacré, la conscience de tous les hommes l'a sanctionné puissamment, en réprouvant tout homme qui abdique sa patrie. — Il dira ce qu'il voudra, il s'excusera comme il l'entendra ; jamais il n'effacera cet anathème, et toujours on pensera mal de lui. — Qu'y avait-il de plus excusable, de plus louable même, au moins en apparence, que l'émigration des protestants français à la révocation de l'Edit de Nantes? Et cependant, dans les pays mêmes où ils ont été accueillis, ils font toujours une certaine caste séparée du reste de la nation, et je vois toujours un R majuscule sur leurs fronts. L'étranger ne doit jamais être que voyageur ; du moment où il se fixe, sa position devient fausse et désagréable. Cela est si vrai, que ce mot àiétrajiger a été pris pour synonyme de déplacé y et l'on dit à un homme : « Vous êtes étranger ici », pour lui dire : « Vous nedevrie:{pas y être )>. — Une exception incontestable à la règle générale est le cas de révolution ; en effet, lorsque la souveraineté à laquelle j'ai prêté serment est détruite, je suis libre d'en

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chercher une autre. C'est exactement le cas d'un mariage dissous par la mort de l'un des conjoints ; l'autre a sans doute le droit de se remarier, et cependant il faut bien y songer, même dans ce cas avoué par la conscience, avant de quitter sa patrie, et nous avons vu de beaux exemples des fautes qu'on peut commettre dans ce genre. — Mais, hors de cette supposition, rien ne peut excuser l'abandon de la Patrie. Les défauts du gouvernement seraient le plus mauvais des motifs, car chacun est obligé de servir et de défendre celui qui est établi chez lui, tel qu'il est. — Otez ce principe, l'univers sera plein de promeneurs qui voyageront pour chercher un gouvernement qui leur convienne. Exposer une pareille idée c'est la réfuter. Il y a partout du bien et du mal, et partout où l'on est sage, on peut vivre tranquillement.

For forms of government let fools contest ! Whatever is best administred^ is best.

On me dira : « Vous tenez ce discours sous Alexandre ; l'auriez-vous tenu sous un autre ? » — En premier lieu, je réponds oui^ sans balancer, — mais j'ajoute : la même forme de gouvernement n'a-t-elle pas produit Fabius, Scipion , les Gracques et les Triumvirs ? Montrez-moi un pays où il n'y ait pas eu d'horribles abus. — La nécessité d'aimer sa patrie et de la servir est si évidente^, que l'étranger même, qui devrait être indifférent, ne pardonne pas à l'homme qui parle mal de la sienne. — C'est autre chose en-

core dans le pays critiqué. — Que Torgueil national irrité s'élève avec force contre l'homme qui déchire sa patrie, l'amitié qui entend, qu'a-t-elle à répondre? Si elle disait : Il a raison^ elle ferait beaucoup de tort à elle et nul bien à l'autre. Elle doit répondre : « Oest un homme d'esprit et de mérite qui a tort comme voiis^ Monsieur et Madame, qui ave\ aussi de l'esprit et du mérite , et qui, une fois le jour, vous trompei sûrement sur quelque chose. -i^ — Or, qu'est-ce qu'un sentiment sur lequel l'amitié, même courageuse, doit passer condamnation? — Donc, après qu'un homme distingué de toutes manières a suffisamment changé d'air, qu'il a mangé assez de pêches et de raisins , et que sa femme a fait un garçon , il doit revenir dans sa patrie. Ce qu'' il fallait démontrer.

A M^^^ Constance de Maisire-

Saint-Péterbourg, 18 décembre 1810.

J'ai reçu avec un extrême plaisir, ma chère enfant, ta lettre du 4 novembre dernier, jointe à celle de ta mère. Je ne sais cependant si je m'exprime bien exactement, car au lieu d'un extrême plaisir, je devrais dire douloureux plaisir. J'ai été attendri jusqu'aux

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larmes par la fin de ta lettre, qui a touché la fibre la plus sensible de mon cœur. Je crois, en effet, qu'il ne me serait pas impossible de te faire venir ici toute seule, malgré les embarras de l'accompagnement indispensable ; mais, enfin , supposant que je parvienne à surmonter cette difficulté , tu serais ici pour toujours ; car tu comprends bien que ces deux ans dont tu parles sont un rêve. Et comment feraistu goûter cette préférence à tes deux compagnes et même au public ? La raison que tu dis serait excellente si nous étions à soixante lieues l'un de Tautre : à huit cents lieues , elle ne vaut plus rien, et j'en sèche. Parmi toutes les idées qui me déchirent, celle de ne pas te connaître, celle de ne te connaître peutêtre jamais, est la plus cruelle. Je t'ai grondée quelquefois, mais tu n'es pas moins l'objet continuel de mes pensées. Mille fois j'ai parlé à ta mère du plaisir que j'aurais de former ton esprit, de t'occuper pour ton profit et pour le mien ; car tu pourrais m'être fort utile, col sen?îo e colla mano. Je n'ai pas de rêve plus charmant; et quoique je ne sépare point ta sœur de toi dans les châteaux en Espagne que je bâtis sans cesse, cependant il y a toujours quelque chose de particulier pour toi, par la raison que tu dis : parce que je ne te connais pas. Tu crois peut-être, chère enfant, que je prends mon parti sur cette abominable séparation ! Jamais, jamais, et jamais ! Chaque jour, en rentrant chez moi, je trouve ma maison aussi désolée que si vous m'aviez quitté hier; dans le monde, la même idée me suit et ne m'abandonne presque

pas. Je ne puis surtout entendre un clavecin sans me sentir attristé : je le dis, lorsqu'il y a là quelqu'un pour m'entendre, ce qui n'arrive pas souvent, surtout dans les compagnies nombreuses. Je traite rarement ce triste sujet avec vous ; mais ne t'y trompe pas, ma chère Constance, non plus que tes compagnes, c'est la suite d'un système que je me suis fait sur ce sujet. A quoi bon vous attrister sans raison et sans profit? Mais je n'ai cessé de parler ailleurs, plus peut-être qu'il n'aurait fallu. La plus grande faute que puisse faire un homme, c'est de broncher à la fin de sa carrière, ou même de revenir sur ses pas. Je te le répète, mon cher enfant, quoique je ne parle pas toujours de cette triste séparation, j'y pense toujours. Tu peux bien te fier sur ma tendresse; et je puis aussi t'assurer que l'idée de partir de ce monde sans te connaître, est une des plus épouvantables qui puissent se présenter à mon imagination. Je ne te connais pas; mais je t'aime comme si je te connaissais. Il y a même, je t'assure, je ne sais quel charme secret qui naît de cette dure destinée qui m'a toujours séparé de toi : c'est la tendresse multipliée par la compassion. Tout en te querellant, j'ai cependant toujours tenu ton parti, et toujours bien pensé de toi. Je ne te gronde point dans cette lettre sur ta gloriomanie : c'est une maladie comme la fièvre jaune ou la pleurésie; il faut attendre ce que pourront la nature et les remèdes. D'ailleurs, je ne veux point te faire de chagrin en répondant à une lettre qui m'a fait tant de plaisir. Quoiqu'il y ait un peu, et même plus qu'un peu de

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ta folie ordinaire, il y a cependant un amendement considérable. Elle est d'ailleurs beaucoup mieux écrite, dans les deux sens du mot. Je suis bien aise que tu deviennes grammairienne. N'oublie pas les étymologies, et souviens-toi surtout que Babylone vient de babil. Je suis bien aise que tu aies découvert une des plus grandes peines du mariage, celle de dire aux enfants : Taise:{-vous. Mais si toutes les demoiselles s'étaient arrêtées devant ces difficultés, combien de demoiselles ne parleraient pas ! Au reste, mon enfant, comme il y a peu de choses qui écartent les hommes autant que la science, tu prends le bon chemin pour n'être jamais obligée d'imposer silence à personne. Le latin n'est pas des choses qui me choqueraient le plus, mais c'est une longue entreprise.

Hier, on a célébré chez la Comtesse... la fête de sainte Barbe, fort à la mode ici, et qui est la patronne de la dame. Il y a eu bal, souper et spectacle. Ton frère, seul acteur de son sexe, a eu tous les honneurs, car il était, comme Molière, auteur et acteur. C'était une nouvelle édition de sa Cleopâtre. Il s'est tué en chantant un vaudeville; puis, au grand contentement de tout le monde, il s'est relevé pour chanter à la Comtesse les couplets ci-joints, qui ont été applaudis à tout rompre. Je n'ai pas répondu à la moitié de ta lettre; mais ^c plus de quai? e pages je ne puis écrire ce soir ». Je t'embrasse tendrement, ma très chère Constance; jeté serre sur mon cœur, où tu occupes une des premières places. Le reste, à l'ordinaire prochain.

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Au Chevalier de Maistre.

Saint-Pétersbourg, 7 (19) décembre 1810.

Je viens, mon cher ami, de voir mon

fils passer alternativement de deux nuits Tune au quartier pendant vingt jours. Son exactitude obstinée, et d'autres raisons encore tirées de la sagacité du jeune homme, ont touché le cœur du Grand-Duc, qui Ta remarqué. Uauire jour, à l'exercice, il le montra aux généraux qui l'environnaient, en leur disant : Qiie dites-vous de notre petit Italieîi? Puis il lui dit à luimême : Comment ape:{-vous si bien appi^is le 7^usse ? — Mo?îseigneiir^ il n]/ a rien d'clonnant^ puisque je sers la Russie depuis quatre ans. Le Grand-Duc continua à le montrer à ses officiers. Peu de jours après, il en parla à table sur un tel ton, que le Prince Serge Dolgorouki, qui dînait là, lui dit : Monseigneur, voule\-vous permettre que je répète aupere du jeune homme^ qui est de mes amis, ce que V, A. I. vient de dire? — Volontiers^ dit le Grand-Duc. — Le Prince Dolgorouki m'a donc rendu ce discours. Je pourrais tirer

grand parti de cette belle inclination, mais il faut aller doucement. Je me rappelle un vers fameux sur le théâtre français : Honore:{-moi^ Monsieur^ de votre indifférence. J'ai dit au Prince que je le priais de te'moigner à S. A. I. ma profonde reconnaissance, et de l'assurer que, dans d'autres circonstances, je lui aurais demandé la permission d'aller le remercier moi-même. — Basta cosi. — Au milieu des privations les plus fatigantes, je trouve une grande consolation dans le chemin que tient Rodolphe; des dames tout à fait collet monté l'admettent même dans la société de leurs filles : il vient de faire grande figure dans une fête de famille chez la comtesse..., qui s'appelle Barbe (nom fort à la mode ici). Comme il fallait un spectacle sans amour, Rodolphe a traduit en vers français, et totalement purifié une inconcevable farce du théâtre allemand de Kotzebue, intitulée Antoine et Cléopâtre. A la fin, il a chanté à la Comtesse des couplets assez bien tournés, qui étaient uniquement des jeux de mots sur ce mot de Barbe. Lorsqu'il a dit en finissant : Smis approfondir., — chacun doit choisir — nue Barbe sans barbe., — ■ le salon a retenti d'applaudissements. Si j'étais plus près de toi et de meilleure humeur, je te conterais d'autres succès de société; mais le moyen de remplir ainsi des pages dans les circonstances actuelles ? Ce que je puis te dire en général (car ce n'est point à moi qu'il appartient de tout dire), c'est qu'il n'y a peut-être rien de plus extraordinaire que ma situation, et ma situation., la figure que je fais, et la figure que je fais. Voici le second hiver que je passe

sans pelisse; c'est précisément comme de n'avoir point de chemise à Cagliari : au sortir de la Cour ou de chez le Chancelier de l'Empire, au milieu de toute la pompe asiatique, un fort vilain laquais me jette sur les épaules un manteau de boutique. Le service d'un seul laquais étant réputé impossible ici, à raison du climat et de la fatigue, pour en avoir un second j'ai pris un voleur qui allait tomber dans les mains de la justice : je lui ai proposé de devenir honnête homme, à l'ombre de mon privilège de Ministre; depuis quelques mois cela va. Le traiteur qui me nourrissait ou qui m'empoisonnait ayant changé d'habitation, je ne puis l'atteindre; j'ai pris le parti de partager la soupe de mon valet de chambre. Le défaut de domestiques, dans ce pays et dans ma position, est un des plus singuliers supplices qu'il soit possible d'imaginer, et dont tu ne peux te former l'idée à la place où tu es. Cependant, mon cher ami, je ne vois point que je sois mépris J, au contraire; mais ce qui m'amuse excessivement, c'est quand on vient se recommander à mioi, ce qui arrive assez souvent.

Une dame excessivement marquante dans ce pays est la Comtesse Potocka, qui a quatre-vingt mille paj^sans et deux cent mille sequins de revenus : elle avoue trente-neuf ans, comme un assassin convient d'une rixe; cependant elle est encore très séduisante. La tête du Comte de Saint-Julien, Ministre d'Autriche, n'a pas tenu contre cette sirène; elle part (j'entends la tête), quoiqu'elle ne soit guère plus jeune que la mienne. Je suis fort bien dans cette Cour, et j'y

parle assez haut. La Comtesse veut faire bâtir une ville en Crimée, sur un terrain charmant qui lui appartient. Le Duc de Richelieu est grand promoteur de cette entreprise. Le programme est imprimé, et la mode est de s'inscrire pour bâtir à Sophiopolis (la Comtesse s'appelle Sophie). L'autre jour, elle me demanda: à table, devant beaucoup de monde, si je ne voulais pas aussi une maison à Sophiopolis. Je lui répondis ,

— Oui, Madame; mais je veux qu'elle soit sur quatre roues, comme celles de certaines nations nomades. — Et pourquoi donc? — Comment, pourquoi? La chose saute aux yeux : si je vais à Sophiopolis, c'est pour vos beaux yeux, c'est parce que vous êtes charmante; mais vous n'aurez pas demeuré là huit jours, que vous en partirez pour aller vous faire adorer ailleurs ; et ceux qui auront bâti à chaux et à sable seront dupes, au lieu que moi je vous suivrai sur mes quatre roues.

— Elle riait à gorge déployée. Ensuite on demanda si les habitants s'appelleraient Sophieiis^ ou Sophéens ; moi, je dis Sophistes. — Nouveaux éclats de rire. — Le Comte de Saint-Julien et le Prince Gagarin ont imaginé un anneau que tout associé devra porter en signe d'association : la bague doit porter extérieurement une devise grecque, parce que la ville est grecque et la dame grecque {elle est née à Constantinople), et une devise française dans l'intérieur. Le Comte de Saint- Julien est venu chez moi pour ces deux devises; je lui ai donné pour la première Ssjoç'.jjAivov xoivov (5esophisménoft koi?ion)^ mot à mot, Association des Sophistisés; mais comme Sophie, en grec, signifie sagesse.,

Sesophîsménos, au passif, signifie également pénétré par la sagesse^ instruit par la sagesse^ ou possédé par Sophie, comme qui dirait Ensophîé^ dans le sens d'ensorcelé. Ce double sens m'a paru piquant. Quant à la devise intérieure, aui doit toucher la chair^ j^ai donné : Dans sa cité^ tout cœur noble est esclave. Le Comte de Saint-Julien a été fort content; et pendant que je t'écris, des artistes anglais gravent ces anneaux. Pendant que la terre tremble sous nos pieds et que la foudre gronde sui la tête, voilà ce que l'on fait ici.

Le Comte de Saint-Julien avait d'abord assez mal réussi ici : on trou-^ait qu'il parlait trop; mais, en y regardant de près, on a trouvé que -"'était de la franchise militaire; en effet, il paraît être un loyal personnage. D'ailleurs l'Empereur, qui a besoin de l'Autriche ou qui la craint, ayant caressé son ministre, il est devenu sur-le-champ à la mode d'en faire autant : ï\ est fort bien vu. L'Empereur lui a laissé le droit d'aller à l'Ermitage, "e qui a fort choaué les autres Ministres, qui en vont tair^ des relations très sérieuses à leurs Cours; il a même été question de remontrances formelles. Saint-Julien a un aide de camp, jeune Flamand, nommé le ^^aron de Maréchal, qui est aussi admis à l'Ermitage. L'autre joui, le Comte me dit : Je vais prendre Maréchal pour le mener à VEr^nitage. — Y va-t'il? lui dis-je, comme si je n'en savais rien. —

Oui, il y va comm et il balança un moment pour

trouver le mot. Pendant qu'il délibérait, je lui répondis vite • Oui comme un bouton de votre habit. Nous sommes toujours tort bons amis, je le mène partout;

souvent il vient le soir me chercher pour aller avec moi dans le monde. Ses brillants laquais montent mon escalier en tâtonnant, et nous descendons précédés d'un paysan qui porte luminare minus ut prœesset nocti. Je suis persuadé qu'ils font sur moi des chansons en patois autrichien. Pauvres gens! Je suis bien aise qu'ils s'amusent.

Mo de Saint-Julien, qui a sa dose de l'humilité nationojî, est assez vivement fâché de n'être pas Ambassadeur : il a pour se consoler vingt mille sequins d'appointements, mais jamais l'Autriche ne peut avoir d'Ambassadeur où la France en a un. Au reste, c'est l'Autriche qui dit jamais^ ce n'est pas moi. Il y a près de trois cents ans que l'un des fondateurs de la langue dont je me sers ici se moquait des politiques rêveurs,

De qui le cerveau s'alambique A chercher l'an climatérique De l'éternelle fleur de lis.

A ce mot d^éternelle, je réponds de tout mon cœur Amen^ suivant la coutume de mon Eglise; mais, quoi qu'il en soit de la Jleur de lis^ la suprématie de la France est éternelle autant que les choses humaines peuvent l'être. Toute idée d'égalité est un rêve, du moins pour des siècles; et toute idée de supériorité me paraît plus qu'un rêve. Nous sommes fondés à croire que cette inévitable suprématie produira une fois plus de bien qu'elle n'a causé de mal, et c'est beaucoup dire.

A M. le Vicomte de Bonald^ à Paris.

Saint-Pétersbourg, 20 avril (2 mai) 1814.

Monsieur,

Quand on écrit comme vous, il faut s'attendre à quelques lettres indiscrètes. Je ne sais si celle-ci vous paraîtra telle ; mais j'aime mieux courir le hasard de vous en écrire une de ce genre que de me refuser le plaisir de vous remercier de la mention honorable que vous avez bien voulu faire de moi dans votre excellent livre de la Législation primitive {x. I, Disc, prélim., p. 123). C'est un peu tard, sans doute, mais c'est aussi tôt que je l'ai pu ; car votre livre ne m'est point parvenu, et, du reste, je me doutais peu que celui que vous avez la bonté d'appeler célébrée fût seulement connu à Paris. Je l'avais parfaitement oublié ; mais vous me l'avez rappelé, et, sur votre parole, je suis capable de le relire. J'ai fait connaissance avec vous, Monsieur, dans les journaux; rien n'empêche même que je ne vous cite la phrase qui commença ad invaghirmi de votre personne et de votre manière. C'est un charmant coup de sangle donné en passant à Montesquieu {comme Va dit pîaisamnent^ dans VEsprit

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