‹ Lettres choisies de J. de MaistreChapitre 43 sur 60 · A M. LE VICOMTE DE DONALD · texte numérisé non relu

A M. LE VICOMTE DE DONALD

des lois^ r auteur des Lettres persanes). Je n'ai rien lu de plus exquis, et certainement cette phrase ne peut être oubliée que par un sot. J'ai lu depuis, votre Divorce et votre Législation^ qui m'ont donné la plus haute idée de vos talents et de votre caractère. Je m'arrête, Monsieur, ne voulant point vous enfumer d'un encens inconnu, ni me permettre de jaser dans une première lettre. Que ne puis-je, Monsieur, vous consulter sur une entreprise considérable, dont quelques parcelles seulement, arrachées de la masse par les circonstances, vous sont parvenues sous le titre de Considérations sur la France ! Que j'aimerais vous entendre sur de singuliers chapitres ! Malheureusement je ne dois, suivant les apparences, jamais vous connaître. Agréez au moins que je ne vous laisse point ignorer l'impression que vos écrits ont faite sur mioi. Si vous avez la bonté de trouver le plus léger plaisir à écrire mon nom dans vos tablettes, parmi ceux des personnes qui vous honorent le plus, je serai, de mon côté, extrêmement flatté si vous me donnez un jour la permission de croire que j'ai pu vous intéresser. Je suis, avec la plus haute considération, Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur,

Le Comte de Maistre,

Envoyé extraordinaire,

Ministre plénipotentiaire de S. M. le Roi de Sardaigne,

près S. M, l'Empereur de toutes les Russies.

Au Comte Rodolphe.

Polock, 7 juin 1812.

Non, non, je n'ai rien reçu de Vilna. Je vous avais écrit très expressément, mon cher enfant, de m'écrire ici, sous l'adresse du R. P. Angiolini, si vous doutiez enrore de mon arrivée : jugez combien j'ai été fâché de ne rien trouver de vous en arrivant ! Le 29 seulement, votre lettre du 16 avril, d'Oruga, m'est arrivée par Pétersbourg, et celle d'Opsa, du 22 mai, arrrive aujourd'hui. Entre ces deux époques, du 16 avril et du 22 mai, je vois que vous m'avez écrit deux fois : ce sont ces deux lettres que je n'ai point reçues encore ; je les regrette beaucoup. M. KalitchefF, porteur de votre billet et de cette réponse, m'a fait venir l'eau à la bouche en me disant qu'il était venu acheter ici de l'avoine : il me semble que vous avez peu de crédit auprès de votre chef si vous ne pouvez pas vous faire commander aussi pour acheter quelque chose, ne fût-ce qu'un manche de fouet. Pourquoi ne me dites-vous pas au moins que vous êtes fâché de n'être pas à la place de cet officier? Vous l'avez oublié ; dites-le moi par une autre occasion. Vous dites que

VOUS devenez mélancolique; je vous assure qu'il ne tient qu'à moi de l'être. Je ne me rappelle aucune époque de ma vie où j'aie été plus seul, plus isolé, plus séparé de tout être vivant et de tout réconfort. Je passe des journées entières dans mon fauteuil, et je le quitte pour me mettre au lit. Les Jésuites ont fait pour moi l'impossible, il n'y a pas de politesse imaginable qu'ils ne m'aient faite; sans eux, je n'aurais pu demeurer ici. Ils m'ont meublé complètement; leur bibliothèque et leur société me sont d'un grand secours ; mais je n'abuse pas de la seconde ; ce ne sont pas des perdeurs de temps. Je suis charmé que votre latin vous ait servi si à propos à Oruga, et je ne doute pas que le R. P. n'ait écrit dans ses annales : Aujourd'hui , fai confessé en latin un Chejmlier- Garde.

Toujours point de nouvelles de votre mère : je n'y conçois rien, ou pour mieux dire je conçois bien que les dames ne sachent guère comment il faut se retourner dans certaines occasions. J'ai bien compassion de ces pauvres femmes, lorsqu'elles lisent les bulletins français ; je ne leur écris que deux mots : Uji tel jour, on se portait bien. Je ne m'accoutume point à cette vie. J'ai vu l'instant de la réunion, mais ce n'était qu'un éclair qui a rendu la nuit plus épaisse. Je me console en pensant à l'étoile de ma famille, qui la mène sans lui permettre jamais de s'en mêler. Je n'^ai jamais eu ce que je voulais ;yo\\h qui devrait désespérer, si je n'étais forcé d'ajouter avec reconnaissance, mais toujours fai eu ce qu'ail me fallait. Cependant,

vœ soU! Adieu, mon cher enfant; continuez à marcher dans les voies de la justice et du courage. Pour vous seul je me passe de vous, je ne dis pas sans peine, mais sans plainte. Je ne cesse de m'occuper de vous : si vous quittez ce monde, je pars aussi , je ne veux plus baguenauder. Adieu encore ; venez acheter de l'avoine, nous dirons le reste.

Ait Même.

Saint-Pétersbourg, 5 (17) juillet 181 2.

Le 26 juin, mon cher enfant, en partant de Polock, je vous écrivis une courte et triste épître, qui aurait dû être marquée n° 9; mais je n'avais guère la tête aux numéros. J'ai fait un très heureux voyage, sans me coucher, et vivant je ne sais de quoi. En arrivant ici, j'ai trouvé la solitude affreuse dans une grande maison, et jamais n'ai mieux senti le v.v solULe jour même de mon départ de Polock, V... s'est fait congédier sur-le-champ et sans retour. Ce valet de chambre, du moins dans ce moment, m'a causé des embarras inouïs; mais je les ai surmontés. Il me parla devant deux étrangers d'un ton qui n'était pas tolérable ; j'étais de mauvaise humeur, je le chassai sur-le-

champ, après l'avoir libéralement récompensé. Voilà qui est fini. Je voudrais bien me passer d'un domestique de ce genre, mais il n'y a pas, je crois, moyen : mon ménage est établi. Venez donc quand vous voudrez et sans invitation. Sûrement mon départ subit vous aura étonné, et sans doute fâché. A présent vous pouvez diviser la motion, et n'être qu'étonné.

Je suis parti avec l'assurance que les dames ne viendront pas. Qui sait cependant encore ce qui arrivera? Le diable, qui se mêle sans relâche des affaires des honnêtes gens, pourrait bien faire une des siennes, et me les envoyer à Vienne après le départ de la Légation russe ; qiiod Deus avertat! Depuis le 17 mai, je n'ai rien reçu d'elles, mais toutes mes lettres sont à Polock.

J'imagine que vous n'avez pas envie que je vous parle de la guerre. Je crois que le grand diable a manqué complètement son premier coup, et qu'il dispose aujourd'hui toutes ses pièces pour en frapper un second à sa manière. En ce temps-là, malheur aux pères! Cependant, mon cher ami, ou avec cela ou sur cela^ Dieu me préserve de vous donner des conseils lâches! Je n'ai pas sur le cœur le poids que j'y sentais lorsque vous tiriez sur les Suédois; aujourd'hui, vous faites une guerre juste et presque sainte. Vous combattez pour tout ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes, on peut dire même pour la société civile. Allez donc, mon cher ami, être venez ou emmenezmoi avec vous.

Hier, j'allai à Camini-Ostrof, chez la Grande Ma-

réchale. On apporta un paquet à la Princesse Lubomirska, et elle y trouva quoi? La ci-jouite, que je vous avais envoyée, il y a un siècle, de Polock, sous l'adresse de votre général, et qui revient ici je ne sais comment. Je vous l'envoie uniquement pour mon honneur, et pour vous prouver que j'ai toujours fait mon devoii^ envers vous. Faites le vôtre aussi, comme vous pourrez, laconiquement, comme la Dame de Sparte.

Dans ce moment (sept heures du soir), je pars pour

G , où je n'ai point encore été. Envoyez-moi tou-

cours toutes les lettres que vous voudrez; je me ferai un véritable plaisir de vous être utile.

Je suis mal dans cette grande maison, faute de gens pour rhabiter; au pied de la lettre, il n'y a pas sûreté. Je m'échauffe la tête pour un homme de confiance, et je ne sais pas trop si je réussirai. On vous dit mille choses tendres de chez le Duc. Cette lettre dont vous me parlâtes une fois à Polock, y arriva longtemps après votre départ, sous mon couvert; je l'expédiai moi-même avec une lettre d'accompagnement, et, lorsque le Duc N... prenait la plume pour vous écrire, j'entrai. Bonjour, montrés cher enfant: je vous serre sur mon cœur. Si je vous voyais, je vous dirais peutêtre quelques mots de plus. Macte aiiinio.

Et quel temps fut jamais plus fertile en miracles? Adieu, adieu.

Au Même.

Saint-Pétersbourg, 23 juillet (4 août) i8i3.

Hier, mon cher Rodolphe, est arrivé votre n° 5 du i^^ juillet, avec les portraits. Le travail du vôtre est admirable, et la ressemblance assez frappante; je ne sais cependant si mon frère s'est parfaitement tiré de votre auguste nez : dans la silhouette au crayon noir, la ressemblance me paraît encore plus frappante ; mais, sur ce point, il y a beaucoup d'arbitraire. En général, c'est un ouvrage superbe, que j'ai tout de suite encadré et placé au-dessus de mon portrait dessmé par Vogel, que vous voyez à côté de la fenêtre. Là, vous aurez soin de moi. Votre nouveau portrait n'est accompagné que d'une simple date, mais le premier porte un vers d'Homère :

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