‹ Lettres choisies de J. de MaistreChapitre 44 sur 60 · IL, VI · texte numérisé non relu

IL, VI

N'est-ce pas qu'il est bien trouvé? J'espère que personne n'aura jamais rien à dire.

(i) Et olim quis dicat : Pâtre vero hic multo fortior î

(Heyne, trad. Utt.)

Votre oncle vous dira la jolie vie que j'ai menée cette semaine avec sa femme. Ce qui m'a fait véritablement plaisir, c'est qu'il m'a paru que cette attention de ma part lui était agréable : je m'attache tous les jours à cette femme, qui est pleine de raison et de bons sentiments. Elle m'a lu votre conversation avec le Pannonien, qui m'a extrêmement amusé. Il ne peut, au reste, être plus honnête homme que ceux qui l'envoient. Du moment où j'ai vu cette puissance en jeu, j'ai dit et écrit ce que vous me dites : qu'elle profiterait de l'occasion pour reprendre la prépondérance^ et que c'était là tout ce qu'elle voulait. Cependant on paraît content d'elle, et je ne sais pas trop comprendre comment on pourra éviter une nouvelle guerre, malgré la prolongation de l'armistice. J'ai vu votre ancien chef, qui est toujours le même : il voit tout en noir, comme vous savez; quand j'ai parlé quelque temps avec lui, je sens que mon imaginat^'on se noircit. J'espèie cependant qu'il s'exagère certaines choses à lui-même ; mais ce qui m'effraie particulièrement*, c'est qu'il a toujours deviné! Mandez-moi (et n'oubliez pas ceci) combien de temps doit durer encore votre position épuivoque, et si le défaut de titre décidé ne vous nuira point. Comment faut-il vous écrire? On ne peut dire aide de camp, et encore moins, ce me semble, attaché.

Je vous sais bon gré, mon très cher enfant, de ne pas savoir vous amuser pleinement sans moi, et de me le dire en latin de Cicéron, qu'il ne faut point oublier. Je compte que votre séjour en Allemagne voub

ATI COMTE RODOLPHE 2CJI

rendra fort sur les déclinaisons, voir même sur les conjugaisons, au point de pouvoir vous entretenir couramment avec tous les maîtres de poste de Germanie. Soyez fort exact et fort attentif auprès de madame deW..., et ne négligez rien aussi pour contenter le Général d'Auvray. J'ai trouvé extrêmement plaisant qu'après avoir desservi l'oncle, il emploie le neveu. Au reste, mon frère venant d'être fait général, il me semble que tout est dit.

Nous avons, en effet, perdu notre procès (de quatre voix) en Angleterre; mais quand je dis perdu ^ ce mot doit être expliqué. Le bill n'a point été îiégativé, seulement la question est renvoyée. Mais les catholiques ne lâcheront point prise. Je voudrais que vous pussiez suivre les papiers. Vous y verriez leurs espérances et le nom de leurs persécuteurs. Plus tôt ou plus tard, nous verrons le bill tant désiré, et ce sera inie Ere,

Les nouvelles d'Espagne sont extravagantes. Avanthier, à Tsarskoe-Selo, il passait pour certain que les Français avaient été obligés de brûler leurs propres magasins. à Bayonne. On ne parle pas moins, dans ce moment, que d'une promenade à Bordeaux.

Je suis bien aise que mon frère ait jugé comme moi Madame de Sévigné. Nous ne parlons pas du talent, qui est invariable, mais du caractère. Si j'avais à choisir entre la mère et la fille, j'épouserais la fille, et puis je partirais pour recevoir les lettres de l'autre. Je sais bien que c'est une mode de condamner Madame de Grignan : mais par le recueil seulement des lettres de la mère, lues comme on doit lire, la supériorité de

la fille sur la mère (dans tout ce qu'il y a de plus essentiel) me paraît prouvée à l'évidence.

Je ne vois pas de difficulté que vous lisiez Emile, si vous en avez la fantaisie. C'est un ouvrage de collège, qui a beaucoup plus de volume que de masse, et qui ne renferme presque rien de véritablement utile. Vous verrez de quels ouvrages on s'infatuait dans le siècle extravagant qui vient de finir (à ce qu'on dit du moins, car pour moi je n'en crois rien). Le morceau le plus remarquable de cet ouvrage qui a fait tant de bruit, est la Profession de foi du vicaire savoyard ; ce qu'elle renferme de bon et de mauvais se trouve partout, mais non pas en si beau st3de. Après cette lecture, il serait bon de lire les lettres sur le déisme [le Déisme réfuté par lui-même). C'est par ce livre que l'excellent abbé Bergier commença sa noble carrière; et j'ai oui dire que Rousseau lui-même fut frappé de la force des raisonnements autant que du ton constant de modération qui règne dans cet ouvrage. En effet, il n'y a jamais répondu, et même, que je sache, n'a jamais nommé Bergier.

Il y a une phrase sur moi, dans je ne sais plus quelle de vos lettres, qui m'a fait trembler. C'est celle où vous dites abseiice et présence. Cette idée s'est déjà présentée à moi comme une très fâcheuse possibilité. Qu'on me laisse tranquille : je ne veux plus que végéter.

Je ferai votre commission à Mademoiselle Valouicff, qui est à Tsarskoe-Selo. Si vous sentez dansvotre plume quelque jolie phrase pour Madame S..., lais-

sez-la tomber. Bonjour, cher enfant. Portez-vous bien, et allez votre train sur cette planète.

Je vous envoie l'estampille de vos livres pour savoir si vous en êtes content, et une lettre pour votre chef, que je dois remercier, etc.

Adieu donc, l'enfant!

Au Même,

Saint-Pétersbourg, 7 novembre 181 3.

Je suis désolé, mon cher enfant, je jette la plume de désespoir, je ne sais plus à qui m'adresser. Depuis votre lettre de Waldenbourg, du 27 juillet, pas un mot de vous. Peut-on supporter cela? • — Et depuis la bataille de Leipzick, pas un mot encore. C'est le dernier supplice. J'accuse les circonstances autant qu'il est possible, mais je commence à craindre que vous n'ayez un peu tort. Si vous avez passé plus de deux jours sans m'écrire après la bataille du 18, certainement je vous punirai grièvement, et je le connaîtrai à la date de vos lettres : ce que je ne crains point de vous dire ici; car si vous étiez capable d'antidater une lettre, je ne vous croirais plus légitimxe, et j'en écrirais à Madame votre mère. — Mais jamais je ne vous croirai capable de cela, même pour éviter la plus forte gronderie.

Le Prince Lubomirski a écrit ici à sa femme qu'il devait passer la nuit du 22 dans le même logement avec vous et M. Gourief ; voilà comment je sais directemetît que vous vivez. Je ne vous aime pas assez mal pour ne pas désirer que vous ayez assisté à cette immortelle journée; je n'ai pas manqué de faire savoir aussitôt à votre mère que vous étiez bien portant le 19 octobre. Le jeune militaire qui a vu les deux campagnes de 181 2 et 181 3 n'a plus rien à voir. Mettez bien ces grands spectacles dans votre tête. Devenez surtout géographe militaire. La connaissance du théâtre de la guerre est le point capital dans votre m^étier. Faites-vous à vous-même de certaines notes, au moyen desquelles vous puissiez écrire sans danger tel fait ou tel discours sur lesquels vous ne voudriez pas vous fiera votre mémoire; mais, au milieu du tourbillon où vous êtes, peu ou point d'écritures claires.

L'astre dont vous êtes devenu le satellite me paraît pâlir assez sensiblement : n'importe, il faut aller votre train, et vous confier dans cette grande loi du pays qui veut que tout homme ait des phases comme la lune. On dit à la comédie : Le cjg7ie d'un logis est coq d'Inde dans Vautre : je voudrais parodier ainsi ce vers, pour en faire la devise de l'Empire : Le cygne d'aujourd'hui est coq d'Inde demain. Non seulement cette hausse et cette baisse n'est pas un mal, mais c'est un grand bien, et une véritable loi constitutionnelle sans laquelle les affaires ne pourraient marcher : c'est ce que j'ai découvert un jour, après une longue méditation. Le feu Maréchal, qui sentait cette loi et qui vou-

lait dérouter ses ennemis, a pris le parti de mourir au moment de son apothéose : c'est ce qu'on pourrait appeler foire une malice à la malice, ce qui peut se faire sans malice.

Je crois vous avoir dit que j'ai passé trois jours avec l'Amiral. Dieu sait si nous avons disputé î Mais puisque je suis en train de parodies aujourd'hui, il faut que je vous dise celle que je lui ai faite de ce vers si connu :

O ciel, que de vertus vous me faites haïr I

Voici ma parodie :

O ciel, que de talents vous rendez inutiles!

Personne n'écoute la vérité mieux que lui, mais ensuite il ne fait qu'à sa tête. Il rend, au surplus, bonne et pleine justice au Gossoudar; mais il ne veut pas se laisser persuader que Monsieur de Russie en a agi à son égard en véritable homme d'Etat : c'est cependant ce qui est vrai comme deux et deux font quatre. Rappelez-vous cette liste qu'on avait faite un soir, à Pétersbourg, de tous les grands personnages qui aimaient l'Empereur. Il y avait je ne sais combien d'Excellences, et le rédacteur terminait par S. E. le Miîiistre de Sardaigne et le cocheî^ Eliah. Aujourd'hui je triompherais quand même je n'aurais pas Eliah pour moi, car il me semble qu'Alexandre a la tête dans les nues. Vous verrez qu'il reviendra beaucoup plus Souverain. Ah! c'est une belle année, et qui lui était bien due pour compenser l'autre. Quand je pense à tout ce qu'il a dû souifrir l'année dernière...

Mais n'en parlons plus : ce n'est plus qu'un rêve affreux.

Bonjour, l'enfant de mon cœur. Je ne sais pas bien si je vous aime réellement. — Je crois que oui. — Mais tout le monde peut se tromper.

A M^^^ Constance de Maistre.

Saint-Pétersbourg, 20 avril 1814.

Je ne sais, ma chère Constance, par quelle voie ta lettre m'est venue: partie le i3 février, elle est arrivée le 5 avril ; c'est beaucoup par le temps qui court. Mais quelle bizarrerie dans les circonstances ! Au moment où je lisais vos transports de joie sur l'heureuse santé de Rodolphe, moi j'étais sur les charbons ardents, croyant, par certains signes mal interprétés, :iue je l'avais perdu et qu'on me le cachait encore, fêtais enfermé chez moi, sans vouloir recevoir personne ni aller dans le monde. Enfin, on me déclare qu'il a été légèrement blessé; mais bientôt après, je reçois de lui une lettre de quatre pages, postérieure à la date de cette affaire, et dans laquelle il n'est pas question de blessure. Jusqu'à présent tout va à merveille ; mais le plus battu de tous dans cette guerre.

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c'est moi, ma chère amie ; je suis abîmé, e'crasé, abêti par cette affreuse solitude à laqiielle je suis condamne'. Pendant les jours où j'ai pu craindre, représente-toi ma situation, n'ayant pour témoins de mes angoisses que des valets , qui peut-être supputaient ce qu'ils gagneraient à ma mort. Toujours vous m'êtes nécessaires, toujours je pense à vous ; n'hais dans ces moments, et surtout lorsque je m.e couchais, lorsqu'on éteignait les bougies et que je me disais : « en voilà jusqu'au jour », avec la pensée de mon pauvre Rodolphe, avec la certitude de ne pouvoir fermer l'ccil, et sans avoir un être à qui parier ; alors je vous désirais avec une telle force , qu'il me semblait quelquefois que vous alliez m'apparaître. Heureusement ces terribles heures n'ont pas duré ; mais je n'ose pas me croire aussi près que tu l'imagines de cette bienheureuse réunion vers laquelle mes regards sont fixés depuis si longtemps

Au reste, mon cher cœur, quand même tout ira comme nous le désirons, il y aura encore bien des épines à arracher; mais il me semble, pourvu que vous soyez avec moi, que nous saurons nous en tirer; adliuc modicum (n'est-ce pas que tu sais le latin ?), adhuc modicum, et nous y verrons à peu près clair. J'aime à penser que cette lettre sera surannée lorsqu'elle t'arrivera ; tu diras : Fi ! Qu'est-ce que ce vieux radoteur nous dit là? C'est la guerre de Troie, ou peu s'en faut.

Si par hasard tu rencontres dans le monde Madame

de Le Nôtre (i), tu lui diras de ma part que je la trouve une petite folle parfaite, dans ce qu'elle me dit au sujet d'une certaine somme qu'elle prétend être à moi ; car c'est, au contraire, tout ce qui est ici qui est à elle. Je lui ai dit pourquoi ces fonds seraient mieux ici. Du reste, je suis totalement exproprié. J'attends Rodolphe pour lui céder le grand maniement des alfaires , moyennant une pension alimentaire et un vêtement honnête, ce qui me paraît juste. Venez, venez, tous vos emplois sont fixés : Françoise est Ministre de l'intérieur et trésorier général ; Rodolphe, Ministre au département des affaires étrangères et pa3^eur en chef; Adèle, secrétaire en chef pour la politique ; et toi pour la philosophie et la littérature; avec des appointements égaux , et communauté de fonctions pour le besoin. Moi, je serai le Souverain, avec l'obligation de ne rien faire et la permission de radoter. Si ces conditions sont de votre goût, écrivez : Accordé ; dans le cas contraire, allez vous promener.

Ce que tu me dis des mariages m'a fort amusé. Pour ce qui te concerne en particulier, ma chère enfant, les figuiers sont faits pour porter des figues ; cependant, j'accepte avec beaucoup de plaisir toutes les choses aimables que tu me dis sur notre inséparabilité! Je suis transporté de l'idée de te voir, de te connaître, et de jouir de tes soins tant que je me promènerai sur cette petite boule. Cependant, je ne

(r) Madame de Maisne.

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