A M'"^ DE CONSTANTIN
suis point égoïste; et si quelque honnête homme, tourné comme je l'imagine, vient te demander à moi en parlant bien poliment, je suis prêt à te céder, à condition que tu viendras de temps en temps cultiver ta nouvelle connaissance : ce qui, je pense, ne souffrira pas de difficulté.
Adieu, ma très chère Constance ; je te serre sur mon vieux cœur autant que je puis sans t'étouffer. Rien n'égale la joyeuse tendresse avec laquelle j'ai l'honneur d'être,
Mademoiselle,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
A M'"^ de Constaîîtiîi^ sa sœur.
Saint-Pétersbourg, 25 avril (7 mai) 18 14.
Sans doute, ma très chère amie, ta lettre m'est parvenue, comme elles parviendront toutes, sans difficulté, depuis l'heureuse époque qui a ramené sur la terre tout le bonheur qui peut appartenir à la terre. Les angoisses maternelles et conjugales que tu me décris dans cette lettre du 2 mars (arrivée le 3 mai, n. s.) m'ont fait frémir; mais toute cette terreur se tournait subitement en joie délicieuse, lorsque je pen-
sais qu'au moment où je lisais les justes lamentations de ma chère Thérésine, elle avait lu elle-même depuis longtemps la proclamation du Comte de Budna donnée à Chambéry le 4 avril, et un certain décret du sénat de France qui a bien son prix. Qui Taurait dit, ma chère enfant? Dieu s'est joué des conseils humains, et je suis tout à fait de l'avis d'une dame qui disait l'autre jour qu'elle était tout à fait contente de Lui. Pour moi, je l'avoue, je n'ai jamais cru un instant à la durée du monstre^ ni surtout à celle de sa famille qu'il appelait dynastie; mais je ne croyais pas du tout sa chute aussi prochaine. Il a eu au reste le plaisir de s'égorger lui-même; ainsi, le patient est précisément aussi noble que le bourreau.
J'espère, ma chère amie, que tu n'auras pas perdu un moment pour me faire parvenir des nouvelles de t)n fils, si Dieu te l'a conservé comme je l'espère. J'ai vu une lettre de notre ami Savoie à Rodolphe, où il lui dit : Tu as quatre cousins germains en face de toi. Cela ne fait-il pas trembler ? Sûrement ils se sont battus en Champagne. Mille et mille profondes actions de grâces à la Providence, qui a mis fin à cette guerre civile du genre humain. Ce Rodolphe, dont je te parlais tout à l'heure, aura sûrement donné de ses nouvelles depuis la proclamation de la paix universelle. La garde impériale, dont il fait partie, est cantonnée à Paris; mais je vois par quelques passages de ses lettres qu'il méditait une course vers \q. Mont-Blanc^ pour voir sa mère et ses sœurs. J'approuve beaucoup le désir et le projet; cependant je n'ai pas envie que ce
A M"^'^ DE CONSTANTIN Zoi
voyage se prolonge, car sa prc'sence à Paris est essentielle : c'est ce que je te charge de lui faire savoir si tu lui parles avant moi. N'ai-je pas été bien heureux, ma chère amie, de conserver ce cher enfant à travers tant de dangers? Je suis bien plus heureux que tant d'autres qui pleurent. Tu es surprise de ne m'avoir pas vu rapproché des contrées que tu habites; et qui donc m'autorisait à changer de place? Je n'en avais ni le droit ni le désir; maintenant je désirerais sans doute vous revoir tous, mais ce serait pour revenir ensuite à la place où je suis. Il ne peut plus être question pour moi d'un nouvel établissement dans ma patrie : Zaïre^ il n'est plus temps! — Tout est changé. Je me suis attaché à la Russie, et surtout à son Souverain. Tu vois dans \q.s galettes ce qu'il est pour moi : je le savais auparavant. Il m'a accueilli et protégé dans mon désastre, il a pris mon fils à son service; Rodolphe est un véritable Russe; il sait la langue du pays; ses habitudes, ses amitiés, ses espérances sont ici; sauf le bon plaisir du Roi, je n'ai point envie de changer de place; dans peu de temps, je saurai à quoi m'en tenir sur mon sort.
Mon frère n'a point été de toutes ces fêtes de Paris. Après le siège de Dantzig, où il a assisté, il a été cantonné dans un village de Pologne qu'on appelle KaU vari^ près de la petite ville de Kowno, sur le Niémen; sa femme est allée l'y rejoindre, et c'est là où ils sont, heureux comme deux amoureux de vingt ans (je veux dire âgés de vingt ans), en attendant qu'on sache ce que l'Empereur ordonnera d'une brigade que notre
frère commande. Je lui fais passer sans délai la lettre que tu m'as adresse'e pour lui. Le 3 (i5) septembre i8i3, j'ai écrit une lettre en commun à toi et à M. de Buttct; cette lettre était mise sous le couvert de ma femme, mais je ne sais si elle vous est parvenue ; d'après ce que tu me dis, je croirais que non, et, par le temps qui courait alors, je n'en serais pas surpris. Tu me dis, mon cher cœur, qu'en décembre dernier tout le monde se portait bien chez moi, excepté la paiiî^re femme. Tu me caches la maladie d'Eulalie et certains étouffements qui ont beaucoup fait souffrir Jenni. Oh! mon Dieu, qu'est devenue la petite république une et indivisible.^ et la bibliothèque, et la chambre voisine, et les arbres de la Porte de la Reine. Hélas! nous ne demandions que de vivre, de penser et de mourir ensemble, — et nous voilà divisés et jetés sur la surface du globe comme une poignée de sable. — Adieu mille fois, ma très chère Thérésine, je ne veux pas suivre ce triste chapitre. Je vous porterai tous sans cesse dans mon cœur; distribue à la famille mes tendres embrassements, et commence par ton ami Constant. Je ne crois pas que le jeune Buttet doive, dans ce moment, tourner les yeux sur ce pays. Le changement qui vient de s'opérer dans le monde amène d'autres combinaisons : adieu encore, bonne et chère sœur.
A M. LE VICOMTE DE BONALD 3o3
A M. le Vicomte de Bonald.
Saint-Pétersbourg, i" (i3) juillet 1814
Monsieur,
J'ai fort bien reçu dans le temps la lettre aimable que vous eûtes la bonté de m'adresser en réponse à celle que l'estime et l'admiration m'avaient dictée pour vous. Maintenant que les chemins sont ouverts, par un miracle qui vaut le passage de la mer Rouge, ne voulez-vous pas permettre, Monsieur, que je me rappelle à votre souvenir et que je vous demande de vos nouvelles? Quand prétendez-vous donc nous faire lire quelque chose de vous? J'entends quelque chose de nouveau, car il ne me suffit pas de lire ce que vous avez écrit jusqu'à présent. Pour vous donner l'exemple, Monsieur, je prends la liberté de vous adresser un opuscule que je viens de dédier au siècle des Constitutions. Le sujet ne laisse pas que d'être vaste, et vous verrez que j'ai trouvé sous ma plume des questions assez importantes. Je souhaite bien vivement, je vous l'assure, que dans ma manière d'envisager certames choses^ — certaines choses vous paraissent neuves. Croyez-vous , Monsieur, que ce petit
ouvrage valût la peine d'être réimprimé à Paris. Comme vous m'avez fait l'honneur jadis d'être mon éditeur, je serais bien flatté si, dans des temps plus heureux, vous m'accordiez le même honneur; mais je voudrais que la chose en valût la peine. Dans l'opuscule ci-joint, un seul point pourrait déplaire : c'est ce que je dis sur la Déclaration du Clergé de France, de 1682. Car les Français, sans trop savoir comment, se sont coiffés de cette guenille anticatholique, antilogique et antipolitique. En tous cas, on arrangerait tout avec une note où l'on rejetterait le blasphème sur l'ignorance d'un étranger.
Que pensez-vous, je vous prie, delsiPeiive iridienne? La croyez-vous toujours brûlée avec son époux^ ou sç.\ilemenijlaînbée et un peu noircie? Je disais en 1796 : « Elle ne peut souffrir qu'une éclipse. Aujourd'hui « elle doit courber la tête et se résigner : un jour, elle (( doit embrasser de bonne grâce des enfa?its qu'en son « sein elle n'a point portés. » N'est-ce pas cela ? Je vous prie en grâce. Monsieur, ne n'avoir point peur de moi ; l'estime, et, vous me permettrez de le dire, l'attachement qui naît de la reconnaissance, me font désirer de recevoir de temps en temps quelques signes de vie de votre part ; mais je ne suis point écriveur, et vous ne courez pas le moindre risque d'être assommé de ma main.
Je suis, avec la plus haute considération. Monsieur..
P.-S. — J'ai un grand ouvrage par les mains, Monsieur : il s'agirait, entre antres petites choses, d'ôter
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le sceptre de la philosophie rationnelle aux Anglais et de le rendre à notre langue. Mais que peut un Allobroge isolé? Il y a précisément dans cet ouvrage un morceau qui me semble piquant sur rinj!uence des nations dans la fortune des livres. Si j'étais à côté de vous, j'irais volontiers demander à M. Firmin Didot s'il voudrait m'aider. — Antoine Pluchart ne peut rien. Je tiens cependant mes voiles prêtes , afin que s'il m'arrive jamais d'entendre quelque bruit favorable dans les airs, je puisse sur-le-champ dare lintea ventis.
Vous verrez, en parcourant ma brochure, la seule et douce correction qu'ait exigée de moi une censure demi-protestante. Si cependant l'opuscule était réimprimé, il faudrait rétablir la leçon primitive.
Je voudrais bien qu'on me chicanât chez vous sur la hideuse secte. Plenus sum sermonibus, comme Job; il me semble que je passerais une charrue toute neuve sur la fameuse place.