‹ Lettres choisies de J. de MaistreChapitre 46 sur 60 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

A M^' Nicolas de Maistre.

Saint-Pétersbourg, 3 (i5; octobre 1814.

Au moment où je t'écris, ma très chère sœur-cousine, je suis le plus heureux et le plus grand seigneur d'Europe : ma famille est sur le point de tomber dans

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mes bras, et mon Souverain est ressuscité. Il est bien vrai que je puis sans miracle mourir de faim incessamment, mais c'est un très petit inconvénient ; et cela s'appellera toujours mourir au lit dlionneur. L'établissement de ma maison m'a jeté dans de telles dépenses, que la tête m'en tourne. Ah ! ma pauvre, ça fait frémir ! Si tu me voyais acheter des draps, des serviettes, des rideaux, etc., tu aurais certainement bien compassion de moi, ou bien tu n'as plus ce cousin de cœur que je t'ai vu autrefois. Dieu sait quelles bénédictions tu auras données à ma femme et à mes enfants, à leur passage dans la ville natale. Comment as-tu trouvé mes enfants ? N'est-ce pas que mon Rodolphe est un brigand très passable ? Hélas ! il a plu à Sa Majesté la Providence de séparer les inséparables; mais elle n'ordonne pas qu'ils s'oublient. Oh ! aimable Cata fourre, quand je t'oublierai, je m'oublierai moimême. — Il y a un peu de poésie ici ; mais c'est que l'enthousiasme me prend toutes les fois que je pense à ce que j'aimerai toujours et que je ne reverrai plus. — Mon cœur se serre en même temps ; mais il est inutile de penser à toutes ces choses, ou du moins de trop se fixer sur ces idées. Chacun a son sort, tel est le nôtre : il me suffit de n'avoir pas gâté les affaires de la famille; mais tandis qu'il restera sur ce pauvre globe deux descendants de ces trois excellentes dames qui nous attendent, comment pourraient-ils cesser de s'aimer et de se désirer? Comme je t'aime, ma chère sœur, comme je te désire du fond de mon cœur ! Souvent je te fais visite, mais je ne sais pas me tirer

A iM"^^ NICOLAS DE MAISTRE Soy

de ton logement. Je me suis gâte tout à fait; les Allées de Chambéry me font peur. Je tremble de trouver au milieu de ces formidables détroits des voleurs ou des spectres; lorsque enfin j'ai pris mon parti, nouvel embarras, je ne sais plus à quelle porte frapper ; es-tu dans cet appartement où j'ai si souvent vu le Kinkin Perrin, et qui a cette belle vue sur la rivière ? Ou bien es-tu de l'autre côté, sur la grande rue ? Explique-moi tout cela, je t'en prie; dis-moi où tu reçois, où tu boudes, où tu dors, afin que je ne tâtonne plus. Marthe! Marthe! tu as choisi la meilleure part , celle de vivre tranquille à côté de toji homme. Pour ton vieux cousin , c'est un couratier^ n'en parlons plus. Qu'estce que tout ceci deviendra ? Je veux être un chien si j'en sais un mot. Adieu, ma très chère cousine pour le moins. Je t'embrasse , comme dans les temps anciens, avec un cœur de dix-huit ans. Salue de ma part Nicolas, si tu le vois quelque part, et l'excellente Fanchette, et Tutti quanti. Un mot en particulier aux bons La Chavanne et à tout ce que j'aime (tu ne saurais te tromper, c'est ce que tu aimes aussi). Tout à toi.

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A Son Excellence M, le Comte Jeaii Potocki.

A Chmielnick, gouvernement de Podolie.

Saint-Pétersbourg i6 (28) octobre 18 14.

Je commence, mon très cher et excellent ami, à vous remercier de votre nouvel ouvrage, ou, pour mieux dire, de la continuation de votre ouvrage sur la chronologie. Rien de plus sage, en vérité, de mieux raisonné et de mieux ordonné. Je suis persuadé que je goûterais davantage encore votre méthode si je connaissais mieux les autres chronographes ; mais, comme je vous l'ai dit souvent, je ne suis pas fort sur leur science, du fnoins sur les difficultés ; car, de savoir, par exemple, que le siège de Troie et celui de Saragosse ne forment pas un synchronisme parfait , c'est, je crois, ce qui ne fait pas un grand honneur à un lettré. Au surplus, mon cher Comte, la science est un grand pique-nique où chacun fournit son plat. Que tout plat soit bon, c'est un devoir pro viribus\ mais que tout plat puisse être fourni par tout convive, pas du tout : celui qui a des œufs fait une omelette. Je me suis plus d'une fois amusé à penser que la nature nous avait placés, vous et moi , à cette grande table, assez loin l'un de l'autre, mais que cependant nous ne nous entendions pas mal. Je prends un très grand

A S. E. LE COMTE JEAN POTOCKI SoQ

plaisir à vos succès dans la science des temps, et je vois que, de votre côté, vous vous accoutumez à ma métaphysique. Votre approbation m'a fait un plaisir proportionné au cas que je fais de vous. Cependant, mon cher Comte, je vous renvoie à ce que j*ai dit de l'amitié dans la préface de l'Opuscule. En lui attribuant toute la probité imaginable, toujours elle est suspecte ; et plus elle est vieille plus elle radote, ce qui est dans l'ordre. Après cela, vous pensez bien que la vôtre n'est pas, à beaucoup près, au-dessus du soupçon ; ainsi, // touche à moi^ comme on dit en Italie , de faire toutes les défalcations nécessaires. Fiez-vous-en à la vanité humaine, pour que le résidu demeure un peu plus qu'imperceptible.

Entendons-nous, Monsieur le Comte, sur le mot de Théosophie. Si, par ce mot, vous entendez purement et simplement religion ou christianisme yXious sommes d'accord; et, si je n'ai le malheur de me tromper beaucoup, c'est dans ce sens que vous le prenez. En partant de cette supposition, je ne saurais trop vous féliciter, cher ami, du mouvement que vous faites vers moi ; et si je puis y contribuer un peu, sublimi feriam sidéra vertice. On se plaît à jeter le doute sur ce grand sujet, parce que les passions y trouvent leur compte; mais, croyez-moi, mon cher ami, entre Dieu et l'homme il n'y a que l'orgueil. Abaissez courageusement cette cataracte maudite, et la lumière, entrant tout à coup, suivant sa nature, dira : O était votre faute.

Quant à la Théosophie prise dans le sens moderne

et vulgaire, c'est encore une production bâtarde de l'orgueil, un révolté du second ordre, qui voudrait transiger avec la conscience, et croire, non pas à l'autorité, mais à lui-même : en cela, il est plus coupable que s'il n'y voyait goutte. Malebranche a dit: « Toute société divine suppose nécessairement V infaillibilité -i^', et c'est un des grands mots qui aient été dits dans le monde: intelligenii pauca.

A l'égard de la mythologie, entendons-nous encore. Sans doute, toute religion pousse, comme je l'ai dit, une mythologie ; mais n'oubliez pas, très cher Comte, ce que j'ajoute immédiatement, que celle de la religion chrétienne est toujours chaste^ toujours utile^ et souvent sublime^ sans que, par un privilège particulier, il soit jamais possible de la confondre avec la religion même (p. 49). Le manuscrit de mon Opuscule contenait deux exemples de cette mythologie, que j'ai supprimés par un sage conseil du goût, de peur que la note perdît sa proportion avec l'ouvrage. Ecoutez, que je vous cite un de ces exemples ; il est tiré de je ne sais quel livre ascétique dont le nom m'a échappé.

« Un saint, dont le nom m'échappe de même, eut une vision pendant laquelle il vit Satan debout devant le trône de Dieu; et, ayant prêté Toreille, il entendit l'esprit malin qui disait : « Pourquoi m^as-tu « damnéy moi qui ne t'ai offensé qu'une fois^ tandis « que tu sauves des milliers dliommes qui font of- « fensé tant de fois? » Dieu lui répondit : « M'as-tu « demandé pardon une fois ? »

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Voilà la mythologie chrétienne! C'est la vérité dramatique, qui a sa valeur et son effet indépendamment de la vérité littérale, et qui n'y gagnerait même rien. Que le saint ait ou n^ ait pas entendu le mot sublime que je viens de vous citer, qu'importe? Le grand point est de savoir que le pardon n'est refusé qu'à celui qui ne Va pas demandé. Saint Augustin a dit, d'une manière non moins sublime : « Dieu te fait-il peur ? Cache-toi dans ses bras. [Vis fu gère a Deo? Fuge ad Deum.) » Pour vous, mon cher Comte, c'est peut-être aussi bien ; mais, pour la foule, il s'en faut de beaucoup. Je dis peut-être^ car, soit dit entre nous, tout le monde est peuple sur ce point, et je ne connais personne que l'instruction dramatique ne frappe plus que les belles maximes de morale et de métaphysique.

Voilà, cher ami, ma pensée sur la mythologie , et Dieu me préserve de croire ou de dire qu'il puisse y avoir entre nous des conciliations, si par malheur vous entendiez ce mot dans un autre sens! Dans le christianisme, toute l'histoire est dogmatique, et tout dogme est historique. Il n'y a rien de vague : tout est fixe, arrêté, circonscrit, invariable, mis en rapport évident avec la nature humaine et l'histoire de l'univers.

Que si vous ne pense\ pas de tout point comme moi sur tous les autres points , c'est un avertissement pour moi de me tenir en garde contre mes opinions, puisqu'il en est qui sont désapprouvées par un homme de votre mérite. Sur un point seul, c'est tant pis pour

VOUS ; car il ne s'agit plus de moi, mais de la vérité même, qui m'est arrivée par le seul canal possible et imaginable, celui de l'autorité , nul homme n'ayant droit de commander à la croyance d'un autre, et toute croyance commune étant absurde, contradictoire, et métaphysiquement impossible, si elle ne repose sur une autorité visible et infaillible.

Feu mon ami Platon dit que le beau est ce qui plaît au patricien honnête homme ; c'est un mot superbe, et qui suppose les plus profondes réflexions. Cherchez ailleurs une meilleure définition du beau, vous ne la trouverez pas. Suivant cette définition, un bon livre est celui qui intéresse la bonne compagnie. En vous prenant, mon cher Comte, pour son représentant, si vous êtes content je le suis, sans examiner si, sur tel ou tel point de détail, nous ne sommes pas bien parfaitement d'accord, ce qui ne signifie rien.

Je voudrais bien que vous relussiez dans ce moment mes Considérations sur la France, où, par un insigne bonheur, tout s'est trouvé prophétique, jusqu'au nom des deux villes qui ont les premières reconnu le Roi, Lyon et Bordeaux ; malheureusement je ne puis plus offrir ce livre : pendant qu'on le réimprime en France et qu'on le lit de tout côté, moi-même je ne l'ai plus. Cet ouvrage, au reste, et celui que vous venez de lire, ne sont que des pièces détachées d'un autre ouvrage très considérable, qui s'agrandit tous les jours, sans que malheureusement je puisse voir ou entrevoir la possibilité de le publier. Videant posteri. Vous ririez, mon cher Comte, si vous pouviez voir les fluctuations

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de mon esprit sur ce sujet. Tantôt il me semble que l'ouvrage serait infiniment utile à cette classe d'esprits dont vous me parlez à la fin de votre lettre, tantôt je dis: Domine^ non sum digniis^ et toute confiance m'abandonne. Le bras déjà levé sur des idoles vénérées, je m'arrête tout à coup pour discuter avec moi sur les illusions de l'orgueil, et sur la ligne qui sépare le courage de la témérité; en sorte qu'au bout d'un assez long temps je me trouve plus fatigué que Moïse, sans avoir frappé Amalec. Voilà, cher ami, une peinture synoptique de mon âme, si mieux vous n'aimez miniature, qui est plus commode. Adieu mille fois. Je vous ordonne^ à la romaine, de vous bien porter, et de ne jamais m'oublier, même pour cause de chronologie (prenez bien garde à ceci) ; ensuite, quand tout sera fini ^ vene^ nous voir.

Vale, meque admodum diligentem vicissim diligas.

A M. le Vicomte de Bonald, à Paris.

Saint-Pétersbourg i" (i3) décembre 1814.

Monsieur, J'ai reçu votre lettre n° i avec une extrême satis-

faction ; je suis fâché seulement que le plaisir qu'elle m'a procuré se trouve si fort gâté par le tableau plus

que triste que vous m'y faites de l'état de choses en France. J'ai beaucoup médité sur ce tableau , qui ébranle fort l'espérance, mais sans pouvoir l'éteindre. J'ai sur ce point des idées toutes semblables aux vôtres ; je vois le mal comme vous le voyez; mon œil plonge avec terreur dans ce profond cloaque. Cependant, un instinct invincible me dit que nous verrons sortir de là quelque chose de merveilleux, comme un superbe oeillet s'élance du fumier qui couvrait son germe. Ce qui fait qu'on se trompe souvent sur les changements qu'on désire, sansles croire possibles, c'est qu'on ignore la théorie des forces morales. Le monde physique n'est qu'une image, ou, si vous voulez, une répétition du monde spirituel : et l'on peut étudier l'un dans l'autre alternativement. De l'eau, autant qu'il en pourrait entrer dans le dé d'une petite fille, si elle est réduite en vapeur, fait crever une bombe. Le même phénomène arrive dans l'ordre spirituel : une pensée, une opinion, un assentiment simple de l'esprit, ne sont que ce qu'ils sont ; mais si un degré de chaleur suffisant les fait passer à l'état de vapeur, alors ces principes tranquilles deviennent enthousiasme , fanatisme, passion en un mot (bonne ou mauvaise), et, sous cette nouvelle forme, ils peuvent soulever les montagnes. Ne vous laissez pas décourager par la froideur que vous voyez autour de vous ; il n'y a rien de si tranquille qu'un magasin à poudre une demiseconde avant qu'il saute. Il ne faut que du feu [ferte cîti Jîammas)^ et c'est nous qui l'avons. Sur ce point comme sur tant d'autres. Monsieur, je suis complè-

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tement de votre avis : Hors de VEglise^point de salut ! Cet axiome, transporté dans la politique, est d'une haute vérité'. La France était la France, parce que les Evêques r avaient faite, comme l'a dit le christia?îissime Gibbon. La postérité mettra dans la balance le x^ et le xvin^ siècle, et je crois que le premier l'emportera pour le bon sens, pour le caractère, et même, dans un certains sens, pour la science; car c'est une déplorable erreur de croire que les sciences naturelles sont tout. Que m'importe qu'on sache l'algèbre et la chimie ? Si l'on ignore tout en morale, en politique, en religion, toujours je pourrai dire : Imminutœ sunt veritates a Jiliis hominum. Pour juger un siècle, il ne suffit pas de connaître ce qu'il sait ; il faut encore tenir compte de ce qu'il ignore. Le nôtre, dès qu'il sort d'<3-f ^, ne sait plus ce qu'il dit. La puissance de la France paraît cependant dans ce qu'elle fait de mal, autant que dans ce qu'elle avait fait de bien; mais toute l'histoire atteste que les nations meurent comme les individus. Les Grecs et les Romains n'existent pas plus que Socrate et Scipion. Jusqu'à présent les nations ont été tuées par la conquête, c'est-à-dire par voie àç: pénétration; mais il se présente ici une grande question. — Une nation peut-elle mourir sur son propre sol^ sans trajisplantation ni pénétration, unique- 7nent par voie de putréfaction, en laissarit parvenir la corruption jusqu'au point central^ et jusqu'aux principes originaux et constitutifs qui la font ce qu'elle est? C'est un grand et redoutable problème. Si vous en êtes là, il n'y a plus de Français, même en France;

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Rome n'est plus dans Rome^ et tout est perdu. Mais je ne puis me résoudre à faire cette supposition. Je vois parfaitement ce qui vous choque et vous afflige; mais j'appelle à mon secours une de mes maximes favorites qui est d'un grand usage dans la pratique : L'œil fie voit pas ce qui le touche. Qui sait si vous n'êtes pas dans ce cas, et si l'état déplorable qui vous arrache des larmes est cependant autre chose que l'inévitable nuance qui doit séparer l'état actuel de celui que nous attendons ? Nous verrons; ou bien nous ne verrons pas, car j'ai soixante ans ainsi que vous, et si le remède est chronique comme la maladie, nous pourrons bien ne pas voir l'effet. En tout cas, nous dirons en mourant : Spem bonam certamque domum reporto. Je n'y renoncerai jamais.

Je ne vous dis rien de la politique, elle ressemble à tout le reste : les noms seuls ont changé, les principes sont les mêmes. Il faut prier, écrire, et prendre patience. Je suis enchanté que mon dernier opuscule ne vous ait pas déplu; et vous avez encore ajouté à ma satisfaction en m'apprenant que j'avais obtenu de plus l'approbation de Mgr l'évêque d'Alais et de M. de Fontanes. Je vous prie expressément. Monsieur, de vouloir bien me présenter à eux dans les formes. Ah ! que je voudrais leur parler en ?naifi propice, comme dit Jeannot! Mais je vois qu'il faut renoncer à ce plaisir comme à tant d'autres. J'ai vu un instant la possibilité de voir Paris; maintenant, il n'en est plus question : A visiter Paris Je ne dois plus préteridi^e. Cependant, il y aurait de bonnes choses à faire dans cette capitale.

A M. LE VICOMTE DE BONALD Siy

Criez de toutes vos forces : Ubi sapiens ? ubi scriba ? ubi conquisitor hiijus sœculi? — Vingt hommes suffiraient, s'ils étaient bien d'accord; mais parmi ce qu'il y a de meilleur chez vous, et même parmi le sel de la terre, il y a bien des erreurs. L'Eglise gallicane, si respectable d'ailleurs, en était venue néanmoins insensiblement, par des causes qui datent de loin et qui vaudraient bien la peine d'être analysées, à se croire non pas catholique^ mais VEglise catholique. Il était devenu bien difficile de faire entrer dans la meilleure tête française, même mitrée, que l'Eglise gallicane n'était qu'une province de la monarchie catholique; et qu'une assemblée provinciale du Dauphiné ou du Languedoc, statuant sur la prérogative du roi de France, ne représenterait que faiblement l'absurdité d'un Synode italien ou français statuant sur celle du Pape. Gibbon a dit quelque part : L'Eglise gallicane^ placée à une égale distance des protestants et des catholiques.^ reçoit les coups des deux paî^tis. Vous me faites bien l'honneur sans doute de croire que je sais faire justice de l'exagération qui se trouve dans ce passage; il ne contient pas moins une grande leçon pour des gens qui allaient beaucoup trop loin parmi vous. Le tort que vos écrivains (j'entends même les bons) ont fait à l'esprit d'unité est incalculable. Voyez Fleury, le plus dangereux des hommes qui ont tenu la plume dans les matières ecclésiastiques (car il n'y arien de si dangereux que les bons mauvais livres, c'est-à-dire les mauvais livres faits par d'excellents hommes aveuglés), avec son historiette ecclésiastique, faite comme on fait

les châssis, en collant des feuilles de papier bout à bout, il s'est emparé de toutes les têtes; et tout bachelier sevré d'avant-hier, qui a glissé sur cette superficie, croit en savoir autant que le cardinal Orsi.

Je relis maintenant à mes enfants l'excellente Histoire de Fénelon, composée par votre illustre ami ; c'est un ouvrage dicté par le talent le plus pur, par la plus sévère impartialité, parla plus haute sagesse (i). Fleury, cependant, est loué dans le premier volume effiisis laudibiis^ sans la moindre restriction, tant le préjugé national est terrible ! D'Alembert disait toujours, le sage F leurj; Y oXldÀvo. disait : // est presque philosophe:, il a obtenu le triste honneur d'être traduit, approuvé et commenté par les protestants, qui ont dit ore rotundo : Il est des nôtres. Par quelle magie arrive-t-il qu'un écrivain ecclésiastique soit approuvé par les athées, par les protestants, et par les évêques de France? Il faut qu'il soit bien parfait.

Le Concordat est venu encore ajouter un nouveau mal à l'ancien. C'était encore une jolie idée que celle de vouloir enfermer l'Eglise catholique et la France dans un salon, et dans un pays encore où les appartements sont notoirement étroits! — C'est de ce côté que je crains infiniment, je vous l'avoue. Il est aisé

(i) J. de Maistre n'avait pas encore lu l'Histoire de Bossuet, qui parut plus tard, et qu'il attendait avec impatience, comme il le témoigne en plusieurs endroits de ses lettres, mais qui a dû tromper son attente.

Un pieux et savant sulpicien, M. Gosselin, vient de donner une édition de VHistoire de Fénelon avec des remarques et des additions qui en font un ouvrage tout neuf, et que J. de Maistre eût loué avec plus de plaisir encore et plus d'estime.

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de disserter sur l'obéissance, mais la pratiquer ne l'est pas autant ; il est aisé de s'écrier : Puisse ma langue s^attacher à mon palais^ si jamais je f oublie, ô sainte Eglise romaine! Mais si l'on veut ensuite forcer la main du Pape pour écraser un rival, si le Souverain Pontife refuse d'aller aussi vite que la passion, on lui écrira fort bien : Sa Majesté saura ce qi^Elle aura à faire. — Charmant post-scriptum au sermon sur l'unité!

Quand les choses sont établies, elles vont bien ou mal; mais lorsqu'il s'agit de rétablir, tout est glacé, et l'on ne fera rien, si l'on refuse d'employer toute la vigueur du principe constituant ; car tout principe constituant est créateur, et notre principe à nous, c'est l'unité. Qu'aucune Eglise particulière ne s'avise donc de dire. Nous tenons que, etc., etc.; car toute la grande famille lui répondra : Qu est-ce donc que vous dites? Nous est un solécisme; dites, si vous voulez : /e, je, je, etc. Mais nous vous avertissons que cette quantité, élevée à telle puissance que vous voudrez, n'égalera jamais Nous.

Tout ceci. Monsieur, est dit sans préjudice des hautes prérogatives de l'Eglise gallicane, que personne ne connaît et ne révère plus que moi : reste à savoir si elle est morte, et dans ce cas (sur lequel je ne décide rien) si elle peut renaître. — H y a encore une terrible question préliminaire, celle dont je vous parlais tout à l'heure : — La France est-elle moî^te? — Dans quel gouffre nous sommes tombés ! et quelle force nous en retirera?

Cui dabit partes scelus expiandi Jehovah! Tandem venias, precamur, Nube candenies humeros amictus, Christe Redemptor !

Sans vanité, Monsieur, ces vers sont aussi bons que ceux d'Horace. Je m'en tiens, au reste, à cette prière jaculatoire, ne voyant, comme vous, nulle espérance hors du point central. Vous êtes effrayé avec raison des efforts que le mauvais principe fait de son côté contre le bon ; mais celui-ci se défend d'une manière tout à fait consolante, et je serais tenté de croire que vous ne connaissez pas ses conquêtes. Le protestantisme en masse est évidemment ébranlé; il cesse d'être enragé, et par conséquent à'être\ car le protestantisme n'est qu'une rage de l'orgueil qui proteste par nature.

D'un autre côté, les grandes prophéties s'accomplissent. Japhet prend épidemment possession des tentes de Sem. Nous verrons, nous verrons. — Mais, pour que la France joue, dans les mémorables révolutions qui se préparent, le rôle qui lui appartient, il faut qu'elle s'examine et qu'elle s'épure ; autrement elle ne sera pas du Congres. Laissez-moi vous dire une bêtise qui n'est pas tout à fait bête : je crains les scélérats en France moins que les honnêtes gens. — Il faut que ceux-ci permettent aux chimistes étrangers d'analyser sous leurs yeux la terre gallicane, d'y montrer un élément protestant (aussi petit qu'on voudra, mais il y est), car le monstre est né chez vous, et toute grande révolution laisse quelque chose après elle ; — un élément janséniste mêlé avec l'autre par voie d'afïi-

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