A M. LE COMTE HENRI COSTA DE BEAUREGARD
croire combien elle s'était accoutumée à nos figures amicales, et combien nous étions parvenus à la calmer. Je craignais qu'elle ne fût point assez forte pour marcher toute seule, et je ne me suis pas trompé. Hier, elle fut tout agitée, pleine de vapeurs noires et d'idées sinistres. Enfin, mon cher ami, dès que j'aurai pu quitter la plume, c'est-à-dire à sept heures du soir, je vais me mettre à ses genoux pour la ramener chez moi pendant quelques jours. La maison qu'elle occupe est aux portes de Lausanne, mais vous connaissez mes occupations de père de famille et les autres. Ma femme, dans son genre, n'est pas moins occupée, de manière que, bon gré mal gré, il faut être chez soi. Vous sentez bien que nous voyons tous les jours Madame de Costa, mais ce n'est pas notre compte; nous voudrions vivre avec elle jusqu'à des moments plus calmes. Je vais la prier de toutes mes forces ; en attendant, je lui ai donné ma sœur, qui ne la quitte ni jour ni nuit, car elle couche à côté d'elle. Je vois très clairement qu'il ne faut point la laisser à elle-même, mais que cependant il ne faut point la livrer aux indifférents. J'accorderais tout cela si je pouvais la loger bien près de m.oi. Mais c'est un opéra que de se loger à Lausanne. Je n'oublierai rien au moins pour la déterminer à venir vivre encore dans mon taudis^ au moins pour quelques jours. Son petit ménage est assez sage pour aller tout seul. D'ailleurs, la distance qui la sépare de moi est une gambade de cinq ou six minutes pour vos fils. Hier, je fus témoin d'un joli trait de la part de Sylvain. Il vit sa mère de fort mauvaise humeur à son réveil et
3o LETTRE
finissant par fondre en larmes. Tout de suite il partit sans commission, et vint tout essoufflé nous prier en grâce d'aller joindre sa maman: tout cela avec une vérité de sentiments qui me toucha infiniment. Camille possède aussi un cœur parfaitement bon. Je vous assure que, de ce côté, ils sont égaux. Pour les talents, je sais ce que valait votre Ange; mais vous ne savez point encore ce que feront les autres. Pour moi, j'en espère beaucoup. Je reviens à votre moitié. Ecrivezlui souvent, et toujours dans le sens que je vous explique ; son imagination va plus vite maintenant, sur vous et sur elle, qu'elle n'est jamais allée sur la Révolution. Elle m'a prouvé d'abord que vous êtes malade, ensuite que vous étiez mort, puis que vous ne deviez plus l'aimer, et qu'il serait très avantageux à vos affaires qu'elle mourût. Tantôt elle n'aime pas ses enfants, tantôt elle n'a point de religion, etc., etc. Calmez-la donc beaucoup, et, pour cela, montrez-lui une douleur calme. Surtout, je vous le répète, parlez-lui de Victor et de votre satisfaction de l'avoir auprès de vous ; c'est un article important.
Les malheurs particuliers me distraient des malheurs généraux, et je me détermine difficilement à vous dire un mot de politique. Nouvelle victoire des alliés, le 3, près de Charleroy, dont on ne sait point encore de détails, mais l'affaire paraît incontestable. Les Français ont attaqué sur quatre colonnes : trois ont été repoussées avec grande perte, et la quatrième a été totalement exterminée. Ainsi disent les lettres de Bruxelles à Monsieur Mallct du Pan, qui a de fort
A M. LE COMTE HENRI COSTA DE BEAUREGARD 3l
bonnes relations. Que de sang, juste ciel! La campagne de cette année, suivant les calculs exacts et mode'rés, coûte déjà 90,000 hommes à la République et l'on n'a pu pénétrer en France ! Et l'on se chamaille encore en Flandre. A Paris, on guillotine vingt personnes par jour; le mécontentement est au comble et personne ne peut remuer. Nul œil humain ne peut apercevoir la porte de ce labyrinthe. Si nous sortons, on se trouvera dehors sans savoir comment.
Ou rien n'est sûr, ou je suis sûr que nous serons attaqués incessamment, du côté de Briançon : toute l'artillerie de Valence et de L3^on est partie subitement pour Grenoble ; l'Etat-Major qui était dans cette ville est parti pour Briançon. Tous les chevaux, les mulets sont en réquisition; malgré la sécurité du Piémont, je suis en peine.
Je ne puis plus tenir la plume, au pied de la lettre. Tout à vous, très cher ami. Vous m'êtes toujours présent : écrivez-moi tout ce que vous voudrez, mais faites contenance avec cette digne Maman. ValcH!
A. M. le Baron Vignet des Etoles.
Lausanne, i5 août 1794.
Les Français, mon cher ami, ont sans doute des côtés qui ne sont pas aimables ; mais souvent aussi nous les blâmons, parce que nous ne sommes pas faits comme eux. Nous les trouvons légers, ils nous trouvent pesants : qui est-ce qui a raison ? Quant à leur orgueil, songez qu'il est impossible d'être membre d'une grande nation sans le sentir. Les Anglais et les Autrichiens n'ont-ils point d'orgueil ? Lorsqu'un ci-devant seigneur français se voit apostrophé par tel magistrat de Lausanne ou de Nyon, qui n'aurait pas osé, il y a cinq ans, aspirer à l'honneur de dîner avec lui; quand je vois M. le bailli traiter, je ne dis pas lestement, mais cruellement, des militaires français, en montrant sur sa poitrine, sur ses portraits, et à la tête de toutes ses ordonnances, Tordre du Mérite, qu'il tient de la France, je ne puis me défendre de leur permettre un peu d'impatience. « On n'en veut nulle part )>, dites-vous ; il faut donc les faire conduire sur la frontière de France, comme M. de Buven en a menacé, il y a deux jours, le jeune
A M. LE BARON VIGNET r3ES ÉTOLFS 33
de Savon, qui travaille ici pour nourrir sa mère; et alors le premier bourreau de la frontière fera son acquit, par lequel il confessera avoir reçu de la Suisse, du Piémont, de l'Espagne et autres nations chrétiennes, tant de têtes d'émigrés pour la guillotine. Le reproche que vous faisiez l'autre jour aux Français de se réjouir des succès de leurs bourreaux vient encore de la prévention, si vous y regardez de près; car ce sentiment est très raisonnable, et même héroïque. Les soldats français ne sont point les bourreaux des émigrés, mais les sujets de ces bourreaux : ils se battent pour une mauvaise cause, mais leurs succès n'en sont pas moins admirables. M. Mallet du Pan a très justement insisté sur ce point dans son ouvrage. Je ne vois pas comment un Français pourrait ne pas sentir un certain mouvement de complaisance en voyant sa nation seule, avec une foule de mécontents dans l'intérieur, non seulement résister à l'Europe, mais encore l'humilier et lui donner beaucoup de soucis. Certainement c'est de la force bien mal employée, mais cependant c'est de la force. D'ailleurs un Français peut penser, comme je pense, que la division de la France serait un grand mal. La foule des étourdis voudrait voir l'Empereur à Paris, pour rentrer vite dans leurs terres; mais il ne faut pas blâmer celui qui dirait : « J'aime mieux souffrir pendant quelque temps de plus, et que ma patrie ne soit pas morcelée. » La société des nations, comme celle des individus, est composée de grands et de
petits, et cette inégalité est nécessaire. Vouloir dé-
membrer la France, parce qu'elle est trop puissante, est précisément le système de l'égalité en grand. C'est l'affreux système de la convenance, avec lequel on nous ramène à la jurisprudence des Huns ou des Hérules. Et voyez, je vous prie, comme Tabsurdité et Vimpudeur (pour me servir d'un terme à la mode) se joignent ici à l'injustice. On veut démembrer la France; mais, s'il vous plaît, est-ce pour enrichir quelque puissance du second ordre ? Nenni :
Dantur opes nullis nunc^ nisi divitibus.
C'est à la pauvre maison d'Autriche qu'on veut donner l'Alsace, la Lorraine, la Flandre. Quel équilibre, bon Dieu ! J'aurais mille et mille choses à vous dire, sur ce point, pour vous démontrer que notre intérêt à tous est que l'Empereur ne puisse jamais entrer en France comme conquérant pour son propre compte. Toujours il y aura des puissances prépondérantes, et la France vaut mieux que l'Autriche. Nous n'avons nul besoin d'un Charles V. Si je n'ai point de fiel contre la France, n'en soyez pas surpris : je le garde tout pour l'Autriche. C'est par elle que nous sommes humiliés, perdus, écrasés ; c'est par elle que nous sortirons d'ici, non seulement sans argent, mais sans considération, j'ai presque dit sans honneur. Vous parlez d'orgueil, de prétentions ; trouvez-moi une suprématie, une domination plus insultante que celle que l'Autriche exerce à notre égard. J'aimerais mille fois mieux 3o,ooo émigrés qui se battraient
pour nous, que 3o,ooo Allemands qui sont venus pour nous voir assommer sur les montagnes avec des lunettes d'approche. M. d'Autichamp, M. de Narbonne, me plairaient tout autant, je vous l'avoue, que M. de Vins avec sa fistule qui s'ouvre à point nommé toutes les fois qu'on le contrarie. On reproche aux Français de vouloir commander partout où ils sont. Et les Autrichiens ne commandent-ils pas ? Partout les grands commandent aux petits. Encore un coup, je connais les défauts français, et j'en suis choqué autant qu'un autre ; mais je sais aussi ce qu'on peut dire en leur faveur. Au reste, cher ami, la politique est comme toutes les autres sciences : Mundu7n tradidit dispiitationi eortim. Mdiis ]e vous dis qu'on se trompe sur la France ; qu'il ne faut point se décider par les idées du moment, encore moins par des considérations de pure inclination ; qu'en persécutant partout le bon parti, on gâte l'esprit des peuples, et qu'on donne une force incalculable à la république, parce qu'on grossit son parti de tous ceux (et le nombre en est prodigieux) qui voudraient bien un autre ordre de choses, mais qui voient qu'il n'y a pas moyen de faire un noyau hors de la France, et qui finissent par servir, de dépit et de désespoir, un parti qu'ils n'aiment point.
Je suis tout surpris qu'après une permission de demeurer jusqu'au i^^ janvier, on nous remette nouvellement sur le tapis pour partir. Mais savez-vous une belle chose ? c'est que le Piémont ne nous voit plus arriver qu'avec une extrême répugnance, surtout
les prêtres. L'abbé Saint-Marcel l'a écrit ici en confidence à quelqu'un, et je m'en doutais depuis longtemps, sur quelques notices qui m'étaient parvenues. Je veux vous faire part d'un sentiment que j'ai dans le cœur, sans trop savoir où je l'ai pris. Je me sens entraîné à croire que le Piémont sera révolutionné, et que nous nous régénérerons ensemble, ou que la Savoie ne retournera plus à son ancienne domination. Cette idée ne tient à aucun calcul politique, et cependant je ne puis m'en défaire. Il me semble que la Savoie révolutionnée, unie au Piémont non révolutionné, formerait une dissonance. Je vous dis ceci le 1 5 août 1794; souvenez-vous en. Je suis tout à vous, mon très cher.
P, S. — M. Mercy d'Argentan a demandé mille hommes aux Autrichiens, avec promesse de chasser les Français d'Ormex : ils ont refusé. Les bras en tombent à M. Trevor. Cette Maison d'Autriche est une grande ennemie du genre humain, et surtout de ses alliés. Je vous avoue que je la déteste cordialement. J'ai la ferme espérance, au reste, que l'Empereur, pour n'avoir pas voulu être le coq de la coalition, en sera le coq d'Inde. Amen.
A m"^ ADÈLE DE MAISTRE Sy
A M^^^ Adèle de Maistre.
Turin, 3 juin 1797.
J'ai été très content, ma bonne petite Adèle, de l'extrait du Rédacteur que tu m'as envoyé. Il est très bien choisi, et contient des vérités intéressantes. Quand on cite les journaux, il faut citer le jour et l'an, et même le numéro, si l'on peut, pour le retrouver à volonté ; par exemple : Rédacteur du samedi 27 mai 1797, n° i85. Quand il s'agit de livre, on cite le tome, le chapitre et quelquefois la page. Voilà, mon enfant, une petite leçon que je te donne en passant ; car, en te louant sur ce que tu fais de bien, je tâche toujours de te conduire à faire encore mieux : rien ne me faisant plus de plaisir que d'avoir de nouvelles raisons de t'aimer.
J'ai aussi été très content du verbe chérir que tu m'as envoyé. Je veux te donner un petit échantillon de conjugaison ; mais je m'en tiendrai à Vindicatifs c'est bien assez pour une fois.
Je te chéris^ ma chère Adèle ; tu me chéris aussi, et maman te chérit : nous vous chérissons également Rodolphe et toi, parce que vous êtes tous les deux nos enfants, et que vous nous chérisse^ aussi égale-
ment l'un et l'autre ; mais c'est précisément parce que vos parents vous chérissent tant, qu'il faut tâcher de le mériter tous les jours davantage. Je te chérissais^ mon enfant, lorsque tu ne me chérissais point encore; et ta mère te chérissait peut-être encore plus, parce que tu lui as coûté davantage. Nous vous chérissions tous les deux, lorsque vous ne chérissie:^ encore que le lait de votre nourrice, et que ceux qui vous chérissaient n'avaient point encore le plaisir du retour. Si je t'ai chérie depuis le berceau, et si tu m'as chéri depuis que tu as pu te dire : mon papa m'a toujours chérie ; si nous vous avons chéris également, et si vous nous avez chéris de même, je crois fermement que ceux qui ont tant chéri ne changeront point de cœur. Je te chérirai et tu me chériras toujours, et il ne sera pas aisé de deviner lequel des deux chérira le plus l'autre. Nous ne chérirons cependant nos enfants, ni moi, ni votre maman, que dans le cas où vous chérire:{ vos devoirs. Mais je ne veux point avoir de soucis sur ce point, et je me tiens pour sûr que votre papa et votre maman vous chériront toujours.
Marque-moi, mon enfant, si tu es contente de cette conjugaison, et si tous les temps y sont ^pour l'indicatif). Adieu, mon cœur.
A m"*^ ADÈLE DE MAISTRE Sq
A la Même.
Turin, i8 octobre 1797.
Sans doute, ma très chère enfant, tu as fort bien devine' le sentiment qui empêche ta maman de te vanter à toi-même. lien pourrait résulter deux inconvénients : celui d'augmenter ton amour propre et celui de nourrir ta paresse. Tu sens bien par toimême qu'on est toujours porté à s'arrêter en chemin, à dire : C'est asse^ ; et c'est un grand mal. Maman voudrait donc éviter cette nonchalance, et t'animer constamment à de nouveaux efforts : mais il est bien sûr (et sûrement tu en es persuadée) qu'il n'y a personne au monde qui t'aime plus que cette bonne maman, et qui rende plus de justice aux efforts que tu fais pour être une bonne et aimable personne. Jamais tu ne fais quelque chose de bien sans qu'elle ait soin de m'en faire part ; plus tu vivras, mon cher enfant, plus tu regarderas autour de toi, et plus tu verras que, nulle part, tu ne peux être mieux qu'auprès d'elle. Je te remercie de la chanson que tu m'as envoyée, et que j'ai trouvée très jolie. Je suis aussi assez content de ton style et de ton orthographe, qui se perfectionnent ; j'ai bien envie d'être auprès de toi pour y
donner la dernière main. En attendant, je puis t'assurer que tu as des dispositions pour écrire purement ; ainsi, il faut les cultiver. Voilà peut-être qui va te donner de l'orgueil ; mais une autre fois je ne te parlerai que de tes défauts pour t'humilier. Tu feras fort bien, mon cher enfant, de m'écrire de temps en temps ; mais il faut laisser courir ta plume, et me dire tout ce qui te passe dans la tête. Tu as toujours quatre chapitres à traiter : tes plaisirs, tes ennuis, tes occupations et tes désirs ; avec cela on peut remplir quatre pages. Pour moi, il me suffit de quatre mots, en suivant cette même division : Mon plaisir serait d'être avec toi, mon chagr^in est d'en être éloigné, mon occupation est de trouver les moyens de te rejoindre, et mon dési?" est d'y réussir. Adieu, mon cher enfant.
A la Même.
Turin, 2 décembre 1797.
J'ai reçu avec beaucoup de plaisir ta dernière lettre, ma chère Adèle, et j'en ai beaucoup aussi à voir la franchise avec laquelle tu as condamné ce sentiment d'amour-propre que tu avais là. J'espère que tu seras toujours amie de la vérité, et de toutes les bonnes
A m"^ ADÈLE DE MAISTRE 41
qualités possibles; c'est celle qui m'attachera le plus à toi, et je te donnerai aussi l'absolution à ma manière. J'ai bien reçu, dans le temps, la chanson des IncrojableSy que j'ai trouvée fort jolie ; je croyais t'en avoir accusé la réception. Au reste, ma chère enfant, je ne suis pas de la dernière exactitude pour les réponses ; je réponds quand j'ai le temps, et c'est une petite liberté qu'un confesseur peut bien prendre avec sa pénitente. Conte-moi un peu si tu n'oublies point ce cahier que tu m'avais tant promis de suivre exactement : est-il déjà bien gros et bien riche ? Je suis persuadé que tu y mets toujours quelque jolie chose de temps en temps. Si tu l'as oublié, je ne t'en donnerai pas moins l'absolution: je m'en fie à ta mère pour toute cette besogne. Quand nousreverrons-nous donc, ma chère Adèle ? J'espère que le temps te dure autant qu'à moi, quoique les enfants, à ce qu'on dit, n'aiment pas autant que les pères. Mande-moi ce que tu en penses. Embrasse, de ma part, ton petit étourdi de frère. Adieu, ma très chère Adèle, je t'embrasse de tout mon cœur.
A M^^^ Constance de Maistre.
Cagliari, i3 janvier 1802.
Mon très cher enfant, il faut absolument que j'aie le plaisir de t'écrire, puisque Dieu ne veut pas encore me donner celui de te voir. Peut-être tu ne sauras pas me lire couramment : mais tu ne manqueras pas de gens qui t'aideront à déchiffrer l'écriture de ton vieux papa. Ma chère petite Constance ! Comment donc estil possible que je ne te connaisse point encore, que tes jolis petits bras ne se soient point jetés autour de mon cou, que les miens ne t'aient point mise sur mes genoux pour t'embrasser à mon aise ? Je ne puis me consoler d'être si loin de toi. Mais prends bien garde, mon cher enfant, d'aimer ton papa comme s'il était à côté de toi : quand même tu ne me connais pas, je ne suis pas moins dans ce monde, et je ne t'aime pas moins que si tu ne m'avais jamais quitté. Tu dois me traiter de même, ma chère petite, afin que tu sois tout accoutumée à m'aimer quand je te verrai, et que ce soit tout comme si nous ne nous étions jamais perdus de vue. Pour moi, je pense continuellement à toi ; et, pour y penser avec plus de plaisir, j'ai fabriqué dans ma tête une petite figure espiègle qui me semble être
A m"^ constance de maistre 43
ma Constance. Elle a bien quelquefois certaines petites fantaisies ; mais tout cela n'est rien, je sais qu'elles ne durent pas. Ma chère petite amie, je te recommande de tout mon cœur d'être bien sage, bien douce, bien obéissante avec tout le monde, mais surtout avec ta bonne maman et ta tante, qui ont tant de bontés pour toi : toutes les fois qu'elles te font une caresse, il faut que tu leur en rendes deux, une pour toi et une pour ton papa. J'ai bien ouï dire par le monde qu'une certaine demoiselle te gâtait un peu ; mais ce sont des discours de mauvaises langues, que le bon Dieu ne bénira jamais. Si tu en entends parler, tu n'as qu'à dire que les enfants gâtés réussissent toujours. Je ne veux point que tu te mettes en train pour répondre à cette lettre -, je sais que la bonne maman veut ménager ta petite taille, et elle a raison. Tu m'écriras quand tu seras plus forte ; en attendant, je suis bien aise de savoir que tu aimes beaucoup la lecture, et que tu sais ton Télémaqiie sur le bout du doigt. Je voudrais bien parler avec toi de la grotte deCalypso et de la nymphe Eucharis que j'aime bien, mais cependant pas autant que toi. Je voudrais aussi te demander si tu n'as point eu peur quand tu as vu Mentor jeter ce pauvre Télémaque dans l'eau, tête première, pour l'empêcher de perdre son temps. Ah ! jamais ta tante Nancy n'aurait fait un coup de cette sorte. Un bon oncle, que tu ne connais pas encore, te portera bientôt de ma part un livre qui t'amusera beaucoup : il est tout plein de belles images, et, dès qu'on t'aura expliqué comment il faut se servir du li-
vre, tu pourras t'amuser toute seule. Adèle et Rodolphe s'en sont bien divertis ; à présent, c'est ton tour: je te le donne, et quand tu le feuilletteras, tu ne manqueras jamais de penser à ton papa.
Ta maman, ton frère, ta sœur t'embrassent de tout leur cœur ; et moi, ma chère enfant, juge si je t'embrasse, si je te serre sur mon cœur, si je pense à toi continuellement ! Adieu mon cœur, adieu ma Constance. Mon Dieu ! Quand pourrai-je donc te voir !
A M^^' Adèle de Maistre.
Cagliari, 14 décembre 1802.
Hier, ma chère enfant, j'ai reçu ta lettre du 24 octobre, et aujourd'hui celle du 14. Tu vois comme les lettres vont. Depuis longtemps, tu en aurais reçu une de moi, si j'avais su où t'écrire ; mais j'ignorais ta destination ; maintenant, me voilà tranquille, au moins sur ce point ; mon imagination sait où te chercher, c'est déjà beaucoup pour moi (i). Vraiment, ma
(i) Madame Eulalie de Maistre, religieuse ursuline, sœur du comte de Maistre, chassée de son couvent par la démagogie d'alors (dont celle d'aujourd'hui ne fait que répéter les crimes), s'était unie à deux de ses anciennes compagnes, et avait établi à Turin une maison d'éducation, pour continuer à remplir, autant que les circonstances le permettaient, les devoirs de leur vocation. Mademoiselle Adèle de Maistre avait été placée momentanément dans cette maison, pendant un voyage de sa mère en Savoie.
chère amie, je voudrais te savoir un peu plus à ton aise. Ce souper à six heures, ce coucher à huit sont bien difficiles à digérer; mais crois que cette gêne passagère ne te sera point du tout inutile. Se vaincre, se plier aux circonstances, est un devoir pour tout le monde, mais surtout pour les femmes. Si la bonne dame dont tu me parles te querelle sur une mode indifférente, dis-lui qu'elle a raison. Fais mieux encore; parais le lendemain accoutrée différemment. Tu sais fort bien les béatitudes de l'Évangile ; mais il n'est pas défendu d'en savoir d'autres, comme, par exemple : Hein^euses les femmes douces^ parce qû* elles posséderont les cœurs. Voilà un sujet de méditation que je t'envoie, quoique tu sois dans un couvent. Quand tu sentiras que ton petit nerf impertinent se met en train, applique tout de suite ma lettre, comme on met de la mauve sur une inflammation. Mande-moi si tu fais toujours la petite statue lorsqu'il s'agit de parler, et surtout de parler italien. Je t'écrirai une autre longue lettre sur la vertu des langues. Si l'on ne t'avait pas sagement exceptée de la loi des décachêtements, je me serais servi de voies détournées pour t'écrire ; je ne veux point que des profanes viennent mettre le nez dans nos petits secrets. Je te sais bon gré des regrets que tu me témoignes, car je les crois bien sincères ; tu sais assez, de ton côté, que, loin de mes chers enfants et de celle qui les a faits, je n'ai qu'une demi-existence. Ce n'est pas que je ne sois ici aussi bien qu'on peut être ici ; mais je suis fait à la vie patriarcale : celle d'officier de garnison n'est point du
tout mon fait. Je ne pense qu'à nous réunir. Quand viendra cet heureux jour ? Dieu le sait. En attendant, applique-toi bien, et tire parti de ta position. J'ai vu avec plaisir qu'il t'en avait beaucoup coûté de te séparer de ton frère ; j'en ai été d'autant plus aise que j'ai vu les mêmes sentiments très bien et très naturellement exprimés dans la lettre qu'il m'a écrite. Il faut maintenir dans cette génération l'union qui a régné dans la précédente, et qui est la meilleure chose qui se trouve sur la terre.
Pour revenir aux lettres, je suis fort content des tiennes. Le style est bon, et fait mine de se perfectionner : je dirais, je ferais^ au futur, ne sont qu'une distraction ; il suffit d'être attentive. Il faut que Madame de F... te prête de nouveau Marie de Rabutin- Chantal. Je te déclare d'avance très solennellement qu'il me suffit que tu écrives comme elle ; je ne suis pas comme ces gens qui ne sont jamais contents.
Adieu, ma bonne Adèle. Tu sais combien je te suis attaché ; je m'occupe continuellement de toi : enfin, je suis tout à fait digne de tes bontés. Embrasse ta bonne et excellente tante Eulalie; je veux absolument que tu fasses sa conquête, car je l'aime notabletJient. Mes honneurs aux deux autres dames. Regard'^ tout, ne blâme rien, aime les aimables, fais bonne mine aux autres, et Dieu te bénisse ! Adieu, Adèle.
A m"*-' adèi^ de maistre 47
A la Même.
Rome, lomars i8o3.
Si par hasard tu n'as point reçu de lettre de moi, ma très chère Adèle, il faut bien te garder d'imaginer que je t'oublie. En arrivant dans cette capitale du monde chrétien, j'ai été bien mortifié de n'y trouver aucune lettre de toi, ce qui m'a prouvé que tu n'as pas reçu celle que je t'ai écrite de Sardaigne avant de partir, ni par conséquent le portrait de notre bonne baronne de Teulade, que je t'ai envoyé pour en être la gardienne. Dans cette lettre, je te recommandais de m'écrire ici. Aujourd'hui, il n'est plus temps ; je pars dans peu de jours. Voici mon sort, ma bonne Adèle ; je devais arriver à Pétersbourg sans titre: on a changé d'avis. En arrivant ici, j'ai été nommé et présenté partout en qualité d'Envoyé extraordinaire. Le Roi est dans des circonstances bien difficiles, mais il fait pour moi et pour ma famille tout ce qu'il peut faire ; ainsi nous n'avons qu'à remercier et attendre en paix l'avenir. Je me garde bien de te dire que je suis content, ou du moins heureux., malgré une destination si brillante. Pour être heureux, il faudrait que ma famille fût autour de moi ; mais c'est précisément
• cette tendresse qui me donne des forces pour m'éloigner de vous. C'est pour vous que je me passe de vous. Il y a peu de temps que j'ai écrit à ta mère par un courrier ; tu peux lui ajouter que dans la huitaine je pars, et je ne manquerai pas de lui écrire de tous les endroits où je m'arrêterai. Le Roi m'a donné une bonne voiture, je suis bien vêtu et bien servi ; elle ne doit avoir aucune inquiétude sur mon compte. J'arriverai d'ailleurs dans la belle saison, ainsi j'aurai le temps de m'acclimater.
Je n'entreprendrai pas de raconter les belles choses que j'ai vues ici ; il me faudrait plus de temps que je n'en ai : une fois, Rome sera le sujet de nos conversations. Avant-hier j'ai vu le Pape, dont la bonté et la simplicité m'ont fort étonné. Il est venu à ma rencontre, m'a laissé à peine plier un genou, et m'a fait asseoir à côté de lui. Nous avons bien jasé une demiheure: après quoi il nous a accompagnés (j'étais avec le ministre du Roi), et il a porté la main sur le bouton de la serrure, pour ouvrir la porte. Je t'avoue que je suis resté de stuck ces manières si peu souveraines; j'ai cru voir saint Pierre au lieu de son successeur.
Ma très chère Adèle, j'espère que tu continueras à me contenter comme tu le fais. Toutes les fois que tu penseras à moi, il sera bien difficile que nos deux pensées ne se rencontrent pas à moitié chemin. Réfléchis, travaille et caresse. Tu es bonne, deviens excellente. Adieu, ma chère Adèle, je t'emporte dans mon cœur, afin que tu m'échauffes sous le soixante et unième degré de latitude.
A la Même.
Saint-Pétersbourg, 19 octobre i8o3.
Quand ta mère devrait en être jalouse, c'est par toi que je veux commencer, ma bien aimée Adèle; je veux te remercier de ta jolie page du 3 septembre qui m'a fait un plaisir infini. Je sais bien que tu es sotie., que tu ne sais m parler., ni caresser ; que tu es cruelle., barbare., traîtresse., etc., etc.; n'importe, l'amour est aveugle, et cette passion de la cité d'Aoste dure toujours ; enfin, je t'épouserais si je n'étais pas marié. Tu m'as fait grand plaisir de me faire un détail de tes études. J'approuve surtout le petit cours de sphère ; et telle est ma corruption que je suis prêt à préférer les fuseaux dont tu me parles à ceux de la femme forte tant célébrés par Salomon. Je me figure aisément la joie que tu as goiitée, lorsque la porte de ta cage s'est ouverte, et que tu t'es trouvée de nouveau assise à cette table où il ne manque qu'une personne ; mais je t'avoue, mon très cher enfant, que je n'ai nullement été ennuyé de tes ennuis, et que rien au monde ne m'a été plus agréable que d'apprendre que tu avais su dévorer en silence tes petites seccature., et te faire aimer de tes saintes geôlières. Ce monde-ci, ma chère
5o LETTRE
Adèle, est une gêne perpétuelle ; et qui ne sait s'ennuyer ne sait rien. J'espère que tout ira bien, et que tu ne cesseras de croître en gî^âce^ en science et en sagesse^ afin d'être agréable à nos yeux (c'est le style de saint Paul), et que je puisse f embrasser avec une joie ineffable au jour de la consolation, qui arrivera bien tôt ou tard. Ame7i.
Pour mon fils imique. — Et mon cher petit Rodolphe, où est-il ? Qu'il vienne aussi prendre son mot. Tu ne peux pas me donner une plus douce assurance, mon cher ami, que celle de ta constante tendresse ; quoique ce soit un discours inutile, cependant je l'entends toujours avec un nouveau plaisir. Ce qui ne m'en fait pas moins, c'est d'apprendre que tu es le bon ami de ta mère, et son premier ministre au département des affaires internes. C'est là le premier devoir, mon cher enfant ; car il faut que tu sois son mari pendant que je n'y suis pas, et que tu me la rendes gaie et bien portante. Ce que tu me dis de Chambéry m'a serré le cœur; je suis cependant bien aise que tu aies vu par toi-même l'effet inévitable d'un système dont nous avons eu le bonheur de te séparer entièrement. Ton âme est un papier blanc sur lequel nous n'avons point permis au diable de barbouiller, de façon que les anges ont pleine liberté d'y écrire tout ce qu'ils voudront, pourvu que tu les laisses faire. Je te recommande l'application par-dessus tout. Si tu m'aimes, si tu aimes ta mère et tes sœurs, il faut que tu aimes ta table : l'un ne peut pas aller sans l'autre. Je puis attacher ta fortune à la mienne, si tu aimes le travail ;
A M^'- ADÈLE DE MAISTIÎE 5l
autrement tout est perdu. Dans le naufrage universel, tu ne peux aborder que sur une feuille de papier ; c'est ton arche, prends-y garde. Je mets au premier rang une écriture belle et aisée. L'allemand est une fort bonne chose, et qui probablement te sera fort utile. Ainsi nous sommes entendus à ce sujet. Adieu, mon très cher Rodolphe.
A Constajice. — Je viens à toi, ma chère inconnue. Combien je suis charmé de voir ton écriture, en attendant que je puisse voir ton petit visage et le baiser tout à mon aise ! Te voilà donc grande fille, ma bonne petite Constance, tout empressée de bien faire et de t'instruire ; tu as retrouvé ta maman, ta vraie maman, et ta sœur, que tu ne connaissais pas. Tu les aimes déjà à ce qu'on me dit, autant que si tu avais passé ta vie avec elles. C'est un bon augure pour moi ; je mourais de peur que tu n'aimasses pas assez ton vieux papa, quand tu le verrais. Aujourd'hui, j'espère que tu me traiteras comme ta maman, et qu'en moins de huit jours tu m'aimeras de tout ton cœur. En attendant, je ferai l'impossible pour t'envoyer mon portrait, afin que tu saches à quoi t'en tenir sur ma triste figure. Je te préviens cependant que tu me trouveras beaucoup plus joli garçon que dans cet abominable portrait que tu connais.
Adieu, mon petit cœur, je t'embrasse amoureusement. Parle souvent de moi avec ta maman, ton frère et ta sœur ; et quand vous êtes à table ensemible, ne manquez jamais de boire le premier coup à ma santé.
A M"^' de Constantin, sa Sœur,
Saint-Pétersbourg, 8 (20) mai 1804.
C'est avec un vif et douloureux plaisir, ma très chère Thérésine, que j'ai reçu ton aimable épître des Charmilles, datée du 19 février; elle est demeurée un siècle en chemin, mais enfin je la tiens; c'est assez, je vois que rien ne se perd. Pauvre petite paysanne, combien tu m'as intéressé avec tous ces détails dont je me doutais bien en gros, mais qui ont un prix particulier sous ta plume. Du milieu des palais où mon inconcevable étoile m'a conduit, mon imagination s'échappe souvent pour aller voir ta chaumière ; je suis charmé d'apprendre au moins qu'elle est à toi et que tu vis bien avec Rose. Je sens l'inconvénient de l'enfant gâté; mais, que veux-tu? il y a de tout côté et dans toutes les positions de certaines jc^r/^e^ amères qu'il faut avaler en se bouchant le nez. — Tu serres mon cœur comme un citron avec ton histoire des habillements. Pauvre petite ! Je te sais gré d'attacher un certain prix à ces guenilles et de te rappeler le vieux frère qui les a portées. C'est à cette funeste époque que les garde-robes sont faites ainsi. Ne me parle pas de cette misère qui te fut remise de ma part. Si j'avais continué à vivre