‹ Lettres choisies de J. de MaistreChapitre 52 sur 60 · A M. LE MARQUIS CLERMONT MONT-S^-JEAN · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS CLERMONT MONT-S^-JEAN

répondre, mais votre commission fut exécutée sur-lechamp, et probablement le séjour de Sa Majesté impériale en France vous aura fourni les moyens de vous en assurer directement. Depuis la seconde Restauration (que Dieu veuille protéger!), j'ai balancé quelque temps avant de vous écrire; mais, enfin, je cède à mon inclination, et, sous la protection de l'ambassade de France, je lance ma feuille.

Comment pourrai-je vous exprimer une très légère partie du plaisir que me fit votre lettre si aimable et inattendue? Je me crus de nouveau transporté au Verney, dans cette maison que vous eûtes à peine le temps de meubler avant l'épouvantable inondation. Sans doute. Monsieur le Marquis, y'<3f/ toujours partagé vos principes et vos sentiments. En vous lisant, il m'a semblé que je vous rencontrais à l'auberge et que je vous sautais au cou. N'est-ce pas aux Rues Basses de Genève, l'an de grâce 1794, que j'ai eu l'honneur de vous voir pour la dernière fois? Quatre ou cinq ans après, si je ne me trompe, une de vos lettres est encore venue me chercher à Venise; dès lors, pas le moindre signe de vie réciproque. Le tourbillon révolutionnaire nous a fait pirouetter chacun de notre côté, et maintenant nous voilà posés, l'un à Paris, l'autre à Pétersbourg ; heureusement nous savons écrire, et je ne saurais [trop vous remercier de m'en avoir donné une preuve si agréable pour moi.

Vous me demandez de mes nouvelles. Monsieur le Marquis ; je suis tenté de vous répondre comme Zaïre :

Hélas! sais'je ce que suis? Certainement mon sort a de fort beaux côtés. Je jouis ici d'une bienveillance qui est pour moi le plus grand des biens. La protection du Maître et les égards des sujets m'ont si bien naturalisé, que je n'ai plus d'autre crainte que celle de changer de place. Je n'ai plus de patrie là où je ne trouverais plus que des biens confisqués et des amis enterrés. D'ailleurs, vous avez trop de tact, trop de connaissance des hommes et des choses, pour ne pas sentir l'effet du Traité de Paris par rapport à moi. Je me défends de jeter les yeux sur le midi de l'Europe, où je n'ai plus rien à faire. Je trouve ici bonne mine de tout côté, grande et excellente compagnie, Cour magnifique, livres, loisir, liberté parfaite, et plus de considération que je n'en mérite. — En voilà assez pour redouter un changement de route. — Mais, pour en revenir à Zaïre, vous saurez, Monsieur le Marquis, que les embarras immenses du gouvernement influent sur bien des choses, et que, malgré la forme très légitime de mes commissions, je suis constamment tenté de m'écrier : Hélas! sais-je ce que je suis? Nous sommes devenus de beaucoup plus grands seigneurs sur la carte; mais cette grandeur ne sera réalisée que dans cinquante ou soixante ans, époque où j'ai bien peur (vous le croirez si vous voulez) de n'avoir plus besoin de rien. En attendant, nos amis nous dévorent, et j'en souffre cruellement.

Je vous remercie bien sincèrement. Monsieur le Marquis, des nouvelles que vous me donnez de votre famille. Il me semble voir encore ces trois marmots au

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