SUR LES JÉSUITES
Saint-Pétersbourg, septembre 1816.
Tu me parles dans presque toutes tes lettres des Jésuites, mon cherami,et toujours assez ridiculement; je veux, une lois pour toutes, te dire ma pensée sur ce point.
Sans doute j'aime les Jésuites, que j'ai toujours regardés comme une des plus puissantes institutions religieuses, un des plus admirables instruments d'instruction et de civilisation qui aient existé dans l'univers. Parle à un ennemi des Jésuites, au premier que tu trouveras sous ta main; demande-lui s'il a fréquenté ces Messieurs, s'il avait parmi eux des amis, des directeurs, des conseillers, etc.; il te répondra : Non^ et peut-être : Dieu m'en préserpe! Et si tu lui cites leurs amis, il ne manquera pas de te dire qu'ils sont amis, et qu'il ne faut pas les croire parce qu'ils sont suspects -, en sorte que les Jésuites ne sont véritablement connus que par ceux qui ne les connaissent pas. C'est un magnifique théorème qui mérite d'être encadré.
Il n'y a rien de si niais, mon très spirituel ami, que ce que tu dis après tant d'autres, que, puisque les Jesuites étaient détruits^ il ne fallait pas les rétablir : c'est-à-dire, par la même raison, que '.puisque le Roi était tombé de son trône^ il ne fallait pas Vf replacer. Par quelle raison, par quelle loi, par quelle convenance, une excellente chose, une fois abattue, ne doitelle plus être relevée? Tu me diras : Oest une question de savoir si la chose est excellente. Fort bien, mon cher ami ; et dès qu'il sera prouvé que les Jésuites ne valent rien, il sera prouvé aussi qu'il ne fallait pas les rétablir. Nous attendrons donc la démonstration.
Je te donnerai une règle sûre et facile pour juger les hommes ainsi que les corps. Cette règle est infaillible : tu n'as qu'à voir par qui ils sont aimés, et par qui ils sont haïs. Du côté des Jésuites, je te nommerai tout ce que le monde a produit de plus excellent dans Tordre de la sainteté, de la science et de la politique. — Et quels sont leurs ennemis? tous les ennemis de Dieu, tous les ennemis de l'Eglise, tous les ennemis de l'Etat. — Tu me diras : Est-ce qu'il n'y a pas de fort honnêtes gens parmi leurs ennemis ? Hélas ! oui, mon cher ami; mais ces honnêtes gens se trouvent sur ce point en très mauvaise compagnie, ce qui n'arrive pas aux amis de cette société. Cependant, malgré la très juste affection que je leur porte, si j'étais Ministre, je n'irais point trop vite. J'aurais toujours devant les yeux deux axiomes. Le premier est de Cicéron : N^ entreprends jarnais dans l'Etat plus que tu ne peux persuader. L'autre est de moi, indigne : Quand iubai-
38o LETTRE
gnes unfoii^ ne fetnbarrassepas de ses cris. Il faut prêter Toreille à ces deux maximes, et les balancer l'une par l'autre. Je crois bien que Gênes se plaint! J'ignore cette manière dont tu me parles, mais je gagerais qu'il s'agit de quelque fabrique de boutons ou de lacets, supprimée peut-être pour y substituer d'inutiles moines!! Tel est la siècle! Un corps enseignant, prêchant, catéchisant, civilisant, instituant, etc., ne vaut pas pour lui une échope de quincaillerie; il donnerait la régénération d'une âme humaine pour une aune de taffetas. Qu'un Souverain vienne à jeter quelques gouttes d'eau rose sur cette boue, elle ne manque pas de crier : Vous me salisse^! Il faut la laisser dire et verser double dose, à moins qu'il n'y ait un très grand danger.
Enfin, mon cher ami, je n'aime rien tant que les esprits de famille : mon grand-père aimait les Jésuites, mon père les aimait, ma sublime mère les aimait, je les aime, mon fils les aime, son fils les aimera, si le Roi lui permet d'en avoir un.
GVII
Au Marquis Henri Costa de Beauregard.
Saint-Pétersbourg, 12 (24) octobre 1816.
Je dégage ma parole, mon très cher et excellent ami, en vous envoyant un Errata très soigné pour vos Mémoires historiques, dont une nouvelle édition