A M"^*-' DE CONSTANTIN
dans mon île, sur le même pied, tu aurais reçu bien plus de marques réelles de mon souvenir. Dame Providence ne l'a pas voulu. J'ai grandi immensément en titres, en broderies, en plumets; mais dans ce qui pourrait embellir la Charmille, j'ai baissé. Je me flatte cependant qu'après avoir passé un détroit terrible dont il serait inutile de te détailler toutes les angoisses, je serai un peu plus à l'aise pour moi et pour les autres ; en attendant je suis au milieu de tout ce qu'il y a de plus grand dans l'univers. Le luxe et les magnificences de ce pays ne peuvent se décrire; nos grandeurs les plus imposantes sont ici des infiniment petits. Et si je me mettais à te raconter les prix des choses, je te ferais pâlir. Pour me borner à ce qu'il y a de plus magnifique, une paire de souliers du bon faiseur coûte 8 roubles ( le rouble vaut 3 livres lo sous de France, environ) ; moins élégants, on les a pour 5 ; une aune de drap de France, 24 roubles; un perruquier, le plus commun, 12 roubles; un maître de dessin, de danse, etc., 5 roubles par leçon^ les meilleurs, jusqu'à 8 et 10. J'ai un Jioble laquais qui prend des leçons de Français de je ne sais quel polisson qui n'en sait guère plus que lui, à un rouble la leçon : il est vrai qu'il ne s'en permet qu'une par semaine. Je lui donne, moi, 1 8 roubles par mois, autant à son digne collègue, 40 au valet de chambre, avec une foule de présents, sans quoi on me le vole et j'aurai un fripon. Que dis-tu de ce ménage, mon enfant? — Et crois-tu peut-être que j'aie droit de prier un de ces gentilshommes de balayer ma chambre ou d'emporter ce qui peut s'y trouver de trop?
Point du tout, ma très chère. Je ne les garderais pas deux jours si je me donnais de telles libertés : c'est le Mougik(le Paysan) qui est chargé de cette besogne, et qui dort la nuit à la porte, étendu à terre comme un chien ; le mien qui ?ie se refuse rieji, dort sur une table; avec cela, un cocher, un postillon et quatre chevaux. On ne peut se présenter avec deux. Note bien que tout ce train est celui d'un pauvre homme : il n'est supportable que parce qu'on connaît ma position et celle de celui qui m'envoie ; autrement, il faudrait partir. Le ministre, pour vivre en ministre, doit dépenser de 35 à 40 mille roubles. Avec 25, il faut qu'il vive très sagement et ne s'avise pas de donner ce qu'on appelle des fêtes. Je suis lancé dans cet immense tourbillon, où l'on me comble de bontés. J'ai déjà soupe quelquefois chez l'Impératrice Mère, et chez l'Empereur; rien ne ressemble plus à la Charmille, je t'assure : cinq cents couverts sur je ne sais combien de tables rondes et toutes égales; tous les vins, tous les fruits; enfin toutes les tables chargées de fleurs naturelles, /c/, et au mois dejamner^ etc. Je suis là très philosophiquement, ma bonne Thérésine, pensant sans cesse à François Brassard, à l'abbé Latoux, à la rue Macornet, et à l'auberge de la Porraz. Quel sort ! Quelle étoile I C'est alors surtout que je voyage à la Charmille : rends-moi la pareille, ma chère amie. Quand tu manges la soupe des proscrits, pense un peu à ton illustre frère qui cherche et cherchera peut-être toujours un morceau de pain pour son fils. J'avais la fureur de voir de belles choses : à cet égard au moins