Flechsig était un camarade d'école de Robert Schumann
trée prosaïque du maître de poste Schlegel venant jouer du piano avec moi. La fin de la phrase devra donc être parlée, après une bouteille de Champagne de fabrication suisse.
Les jours de vacances approchent, et je ne voudrais pas passer trois semaines dans l'oisiveté et la solitude, pleurnichant dans mon berceau! Mon vieux, Flechsig, le bon vieux temps revient, il faut qu'il revienne !
Sur ta poitrine, sur ton cœur sympathique, je veux de nouveau épancher le mien. Ami, je n'ai pas d'amis, je n'ai pas d'amies — je n'ai plus rien ! — Assez, je dois me taire mais, verbalement, tu sauras tout.
Mon Flechsig, à présent je comprends l'amour pur, supérieur, qui ne sort pas toujours de la coupe enivrante des jouissances, mais qui trouve uniquement son bonheur dans de tendres contemplations, dans une respectueuse admiration. — O mon ami! si j'étais le sourire, je voudrais voler jusqu'à ses yeux ; si j'étais la joie, je voudrais faire battre doucement tous les cœurs pour elle ; oui, si je pouvais être une larme, je voudrais pleurer avec elle et, si le sourire revenait sur ses lèvres, j'aimerais mourir dans ses cils, et je serais heureux, heureux de ne plus être ! Je t'écris des hiéroglyphes; à peine pourrai-je te les déchiffrer, à toi qui connais tous les replis de mon cœur. Ami, je suis au calme, je sens que je puis être heureux. Comme un très lointain paysage sur lequel, au soir, le soleil mourant répand encore la teinte rosée de son baiser d'adieu, toute ma vie s'étend devant moi ; dans mon rêve, je vois s'élever une haute montagne au sommet de laquelle s'épanouit une rose céleste. Je
veux m'en approcher, l'atteindre, mais la montagne est escarpée, hérissée de précipices ; c'est en vain que son ami lui tend une main suppliante. Et malgré ces efforts infructueux pour arriver jusqu'à elle, cet ami est heureux !
Il se sent l'égal d'un Dieu, s'il lui est seulement permis d'adorer de loin la rose et de retrouver son bonheur perdu dans la divine contemplation de l'immensité du ciel. Ami, voilà les rêves que je fais tout éveillé! Assez sur ce sujet : « Purs comme la rosée sont les désirs; troubles et fugitives, les jouissances. Le génie exilé aspire éternellement aux beautés éternelles. » Je pourrais maintenant t'expliquer, par ma vie, le sens de ces lignes que jadis je n'ai pas su comprendre. Mais je ne puis le faire ni par parole, ni par écrit; elles reposent comme un secret dans la profondeur d'un cœur heureux.
Les sentiments, mon ami, sont les étoiles qui ne nous guident que par un ciel clair, tandis que la raison est l'aiguille aimantée qui dirige au loin le vaisseau, lorsque lesétoiles cachées ne brillent plus. Je veux, sous cette direction supérieure — pourvu qu'elle ne déserte pas trop souvent la route orageuse du jeune homme — parvenir jusqu'au Nord auquel j'aspire. Oui, dussé-je grelotter encore plus dans ce nord que dans le pôle glacé de... la pure géométrie.
En ce moment, je navigue vaillamment dans le fulgurant pôle Sud de Sophocle, non pas dans les rudes «Novazemblas» deBrunkisch, ni dans les annotations ardues de Erturdt. Horace est un malin farceur, chaussé de pc)étiques bottes de sept lieues — souris-tu? — c'est pourquoi je l'aime depuis son donec gratis eram
tibi, que cite Scaliger, en disant qu'il aimerait dix fois mieux être le poète qui a écrit cette ode et la troisième du livre IV, qu'être l'Empereur d'Allemagne. Que penses-tu de cela?
Mon moulin poétique chôme complètement : tantôt il y a trop d'eau pour que les roues tournent tout gentiment à leur ordinaire, de façon à produire de poétiques petits pains de deux sous, tantôt il n'y a pas assez d'eau pour mettre les roues en mouvement. Pour escalader la pente ensoleillée du Pinde, si riche en sources, il faut avoir avec soi un ami, une femme aimée et un verre de Champagne. Or, je ne trouve plus ici aucun de ces trois objets. Lyddy est une âme étroite, une fillette sans intelligence, incapable de comprendre une large pensée. Je te dis cela, non pas comme le renard qui ne peut pas attraper la treille et qui déclare mauvaises les grappes trop haut placées pour son museau. Si on pouvait pétrifier Lyddy dans les sources de Karlsbad, en faire une Anadyomène en marbre blanc de Carrare, tout critique d'art pourrait d'autant mieux la considérer comme une perfection de beauté féminine, qu'étant pétrifiée elle ne pourrait plus dire un mot. Je te conterai verbalement quelques détails qui te permettront de compatir à sa simplicité et d'en rire avec moi.
Je n'ai jamais caché, ni à toi, ni à personne, qu'elle me plaisait. J'ai cru l'aimer; mais je ne connaissais d'elle que sa forme extérieure, qui cache les rêveries des jeunes âmes tout comme celle des roses. Je n'ai plus de bien-aimée, mais je m'attache à un autre Idéal. Je t'expliquerai cela de vive voix : à ce sujet aussi, j'ai rompu avec le monde. — Nanni était cependant la
plus belle des jeunes filles, je fus tout près de brûler pour elle d'un amour passionné, mais ces flammes se sont transformées en celles d'une amitié sainte, brûlante quoique purement divine, respectueuse comme le culte d'une madone. Toute ma vie est concentrée à présent dans le jardin embaumé par les roses du souvenir d'une heureuse période.
L'ami avec lequel je pourrais errer dans les sinuosités fleuries du Pinde, cet ami, dis-je, je ne l'ai plus. Walther aura beau faire, il ne sera jamais moi, mais bien mon antipode : avec les autres, je n'ai que peu ou point de rapports ; je vis ici, mon Flechsig, absolument isolé; il en résulte que je ne remplis même pas la troisième condition qui me permettrait la rude ascension du Parnasse : je ne bois plus de Champagne !
Ce n'est qu'au milieu d'un cercle de cœurs confiants que l'ardent et généreux sang de la vigne peut se mêler au nôtre
Extrait d'une lettre à Flechsig
Zwickau, 29 août 1827.
Tu ne peux te figurer le temps délicieux que j'ai passé chez les Carus à Colditz. Vendredi soir, je partis avec la malle-poste pour Dresde, et je pus philosopher tristement sur le sort de l'homme, car j'étais l'unique voyageur. Cela n'était pas pour me déplaire, vu que j'étais d'une humeur peu communicative. A Dresde, je ne me trouvai pas très bien. Ma première
sortie fut, bien entendu, pour me rendre dans la rue, où devait habiter N (anni), dont Leser m'avait donné l'adresse. Mon bon génie avait dû m'abandonner, Flechsig, — je n'ai pas vu la chère enfant : Oh! si tu savais comme je languissais après elle, comme, sous chaque voile qui s'agitait, je croyais reconnaître ses traits. Je revivais toutes les heures que j'ai passées dans les tendres étreintes de son amour ! A chaque visage jeune et florissant que mes yeux troublés apercevaient de loin, mon âme me criait : « c'est elle! ce doit-être elle!... »Et pourtant je n'ai pu l'entrevoir une seule minute. Oh! cela fut cruel! Seule, la consolatrice céleste, la musique, fit renaître ma vie, anéantie par la cruauté du souvenir. Le final d'une symphonie de Beethoven me frappa comme la foudre descendant du ciel; mon cœur, transporté dans la divine région des sons, se réconcilia avec la vie désolée et l'impitoyable Destin, et la fleur rayonnante du premier amour sortit, douce et paisible, de la tombe du passé.
Du reste, je n'ai pas vécu à Dresde une heure heureuse; je n'ai pas cherché à voir Liddy, bien qu'elle fût à Dresde en même temps que moi.
J'allais, de là, directement à Prague, où, je me sentis de nouveau bien disposé : le vin de Tokay me rendit joyeux. A Tœplitz, j'ai passé de bonnes heures avec ma mère et sur la tombe de Seume. Une couronne de feuilles de chêne cueillies sur cette tombe orne son portrait qui est toujours accroché devant mes yeux.
A Tœplitz, je fus presque induit en tentation; je fus tout près d'oublier mes résolutions et d'aimer encore Liddy. Elle était là, elle m'accueillit amicale-
ment et me fit déclarations sur déclarations ; la veille de mon départ, les Hempel m'invitèrent à faire, avec eux, une promenade en voiture. J'étais assis à côté de Liddy ; elle me pria de faire, seul avec elle, l'ascension d'une montagne assez raide appelée Rosenburg. J'acceptai par politesse, ou, peut-être bien, poussé par le goût des aventures : — Je tremblais, je ne parlais point; elle était muette. Enfin nous atteignîmes le point culminant. Imagine-toi mon état d'âme, lorsque j'aperçus devant moi la nature déroulant toute sa magnificence. Une rangée de montagnes bleuâtres, couronnées de nuages fermaient l'horizon à l'Est; à l'Ouest, le soleil se couchait; tout le temple de la nature rayonnait sous mon œil enivré; j'aurais voulu, comme Thétis, voler vers ces flots de fleurs et m'y perdre. A ce moment, l'Idéal disparu recommença à germer silencieusement dans mon cœur! Songe que cet Idéal perdu était, à ce moment, seul à mon côté; n'aurais-tu pas été tenté, toi aussi, de renier ton être et d'avouer que le monde peut être beau ?...
Lorsque le soleil baissa et qu'un flot printanier de roses resplendissantes sortit de ses rayons mourants, les cimes des montagnes s'empourprèrent, les forêts s'enflammèrent, et la création immense s'évanouit comme dans un massif de fleurs. Et comme je plongeais mon regard dans cet océan de pourpre, tout se transforma pour moi en une pensée suprême; je compris la grande idée de la Divinité. La nature, celle que j'aimais, et Dieu lui-même étaient devant moi et me souriaient! Mais, écoute : en ce moment, rapide comme l'éclair, apparut à l'Est un nuage noir et la vision s'éteignit! Je saisis la main de Liddy, et je lui
dis : « Liddy, ceci est l'image de la vie ». Je lui montrai la pourpre sombre de Phorizon. Elle me regarda douloureusement, une larme tomba de ses cils — ; je crus alors avoir retrouvé l'Idéal et, silencieusement, je cueillis une rose — mais un coup de tonnerre éclata, un éclair brilla, à l'Est, à l'instant où je voulus lui donner cette fleur. Je la pris et je l'effeuillai. — Ce coup de tonnerre m'avait éveillé d'un beau rêve; j'étais de nouveau retombé sur la terre, Liddy était encore devant moi et des larmes obscurcissaient toujours ses yeux bleus; tristement elle regardait la horde des sombres nuages. J'essayai en vain de répéter : « ceci est l'image de notre vie»... Muets, nous quittâmes Rosenburg; nous ne prononçâmes plus une parole. Quand je pris congé d'elle, elle me serra encore violemment la main — le rêve était fini... Le rêve est fini! — La plus belle vision de l'Idéal a disparu, et lorsque je pense aux discours qu'elle a tenus sur Jean Paul!...
Que les morts reposent en paix !
Ma Muse sommeille : un jour, elle s'éveilla dans la joie. Oh! le court, mais délicieux moment! Maintenant, elle rêve encore de temps à autre, mais quand elle s'éveille, elle ne se souvient plus de ses rêves et se rendort de nouveau d'un pénible sommeil — fatiguée des paroles indifférentes sous lesquelles elle doit cacher ses sentiments. Et cependant, son sommeil est beau comme celui d'une vierge heureuse d'aimer, dont les traits paisibles sont illuminés par les rêves
célestes de l'âge d'or
Je trouve la rime odieuse, enfantine, presque ridi-
cule : les vieux rythmes poétiques m'attirent davantage. Je me délecte dans Jean-Paul et dans Sarbiewski que je comparerais volontiers Tun à l'autre. Si tu viens à la Saint-Michel, je te lirai certaines odes de ce dernier, que j'ai traduites avec une grande ardeur, quoique mon travail ne vaille pas le port. Mais, sache que si, quand tu arriveras, tu n'as encore rien lu de Jean- Paul, je serai capable de t'injurier. Prends le « Titan, » dans la première bibliothèque venue, afin que nous puissions échanger nos idées — tu me remercieras quand tu l'auras lu. Je te le répète : lis le « Titan, » ou je te malmènerai. « Jean-Paul » — dit Gœthe — « est Je bâtard de Dionysios déchaîné et de la tendre Camène ». Si j'ai bonne mémoire, lorsqu'il se dépeint dans le jardin des Hespérides, Jean-Paul dit : « Lorsque je songe aux choses les plus élevées du monde, des hommes et de la Divinité, à l'Immortalité, etc., etc., et que l'odeur des gaufres et des sablés que ma femme est en train de faire cuire à la cuisine monte jusqu'à mon nez, je ne puis, malgré les pensées les plus élevées, réprimer un sourire et je n'en comprends que mieux la pensée de l'Etre suprême ».
Je ne puis tracer de lui un portrait ni meilleur ni plus ressemblant ; tu seras de mon avis quand tu l'auras lu.
Je voudrais, cher ami, t'écrire maintes autres choses, mais je puis à peine tenir une plume. Tu sais que je n'aime pas à rester assis, mais une lettre écrite à plusieurs reprises est forcément décousue. Les passions sont toujours trop violentes en moi ; chaque jour, je voudrais boire du Champagne pour m'exciter. J'ai beaucoup à lutter avec moi-même : les passions sont près-
que toutes des licences poétiques que prend la liberté morale. Nanni a été mon ange gardien, car la souillure de la vulgarité avait déjà atteint le cœur du jeune homme. Cette douce fille apparaît à mon âme comme entourée d'une auréole de sainte, je voudrais m'agenouiller devant elle et l'adorer comme une madone. Je ne puis plus écrire...
Ton Schumann.
Extrait d'une lettre à Flechsig
Zwickau, Ier décembre 1827.
Samedi dernier,j'étais allé avec Walther et Rascher à Schneeberg : nous en repartîmes le dimanche vers quatre heures; nous eûmes un véritable temps de chien ; il y avait trois pieds de neige, et on n'avait pas encore tracé de route. L'un après l'autre, nous tombâmes dans le fossé du chemin qu'on pouvait à peine distinguer.
Quand nous arrivâmes à Haslau, tremblants et gelés, nous commençâmes, bien entendu, par manger du rôti de porc et des cornichons au sel. Nous avions encore suffisamment d'argent, de sorte que nous nous fîmes apporter des grogs dans des chopes à bière. Nous nous excitâmes et nous fîmes chorus tous les trois, en chantant des chansons d'étudiants. Toute l'auberge était pleine de paysans ; ton professeur de mathématiques était parmi eux et, de nos lèvres, s'échappa ton panégyrique. Enfin, un gros paysan s'approcha de nous et nous pria, très poliment, de réciter quelque chose. Walther, flatté et ravi, se mit à dé-
clamer la Cassandre; les paysans s'effrondrèrent. Quand Walther arriva au passage : «Terreur seule est la vie, et la science est la mort », un paysan, pour le narguer, demanda, d'une voix de stentor, du saucisson et de la choucroute; mais le récitant ne se laissa pas troubler, il déclama d'une voix de tonnerre la Ballade du «Gant»1, qui intéressa vivement les paysans dont les applaudissements éclatèrent à la fin.
Sur ce, Rascher entra en séance avec sa physionomie tragi-comique — il eut aussi beaucoup de succès. Quand vint mon tour, je refusai : je ne crois pas que ce fût par fierté et, cependant, je sentais que cela blesserait mon orgueil.
Walther dit finalement aux paysans que je jouais très bien du piano ; bref, cela devint une véritable soirée dramatique et musicale : j'improvisai des variations sur Fridolin.
Les paysans étaient ébahis en me voyant faire voltiger mes doigts sur les touches comme un homme ivre. — Quand tout cela fut terminé, on organisa une petite sauterie : au son du violon, nous balançâmes les paysannes en mesure. Je dansai une valse avec la douce et tranquille Mina, du meunier, tandis que Walther faisait semblant de jouer. Les vieux meuniers et les vieilles meunières se mirent de la partie et dansèrent avec les autres. Les paysans frappaient du pied, et nous folâtrions joyeusement parmi ces compagnons rustiques. Nous prîmes congé de la société avec émotion, en déposant un baiser bruyant sur les lèvres de toutes les jeunes paysannes, Mina et autres.