Schiller
Nous arrivâmes à Zwickau après minuit, encore un peu étourdis et chancelants.
Ce fut tout de même une soirée géniale, digne d'un Van Dyck ! Mais en voilà assez : je serais heureux si, par ce récit, j'ai pu t'arracher un sourire approbateur. Pour le reste, je vis comme d'habitude ; aussi le reproche de libations de bière avec Urban ne me touche-t-il pas. Il y a longtemps que je n'aime plus la bière. J avoue pourtant que nous sommes plus liés qu'autrefois, Urban et moi — nous nous sommes donné des surnoms : je m'appelle Faust ou Fust, bien que je ne me soucie guère d'être ni l'un ni l'autre.
A Flechsig à Leipzig
Zwickau, 17 mars 1828.
Les ânes et les mulets sont, en général, paresseux : je ne veux pas que ce reproche me soit fait, et je t'écris une seconde lettre avant d'avoir reçu ta réponse à ma première. Les années d'école sont derrière moi, et le monde est ouvert devant moi. J'ai à peine pu retenir mes larmes quand je suis sorti la dernière fois de l'école ; la joie l'emportait pourtant sur la douleur. Il faut maintenant que l'homme véritable, caché jusqu'ici, entre en scène et montre ce qu'il est. Précipité dans le grand tout, ballotté dans les ténèbres du monde, sans guide, ni maître, ni père, tel est mon lot. Et jamais, pourtant, je n'ai vu l'univers aussi en beau ; je souris, gaiement et sans souci, à ses orages.
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Tout ce qui est bon et beau enflamme mon âme de jeune homme ; l'Idéal parfait des dieux grecs illumine dans tout son éclat cet Olympe de jeunesse. Ami, reste mon ami, même si je devenais indigne de ton amitié! Et si jamais je devais rougir d'avoir écrit ces lignes; si, plus tard, j'agissais contre leur esprit, mets les sous mes yeux en guise d'avertissement et de protection. Tu es, tu as été le seul à qui j'aie ouvert mon cœur meurtri ou ravi
L'homme veut tant de choses et peut si rarement les accomplir !
A l'instant, mon frère entre et me remet ta lettre.
As-tu reçu une égratignure à la salle d'armes ou bien meurs-tu de faim ? Le ton de ta lettre me fait supposer tout cela ; pourtant je me réjouis, comme jadis, en voyant ton écriture amie. Toi et la postérité, (car il est convenu que nos lettres seront publiées un jour), vous avez été privés, par cette interruption, d'une jolie divagation en ut mineur. Ta lettre m'a précipité du sommet du rêve dans la tristesse glaciale d'une humeur sombre. Ton épilogue m'a ravi ; je voudrais lui écrire un prologue : il me semble que nous n'avons pas toujours digéré Jean Paul, et que de temps à autre, nous en recrachons une bouchée! Je parierais que, depuis que nous avons lu ensemble le Titan, tu n'as pas écrit un vers ! — En vérité, cette lettre est comme tout morceau de musique : elle commence par une dissonance — un braiment d'âne — ensuite elle s'éclaircit, se continue par un adagio triste et poétique, puis, après une courte pause, Pallegro reprend (en deux quart) et
va « leggieramente » jusqu'à l'accord final qui est ma signature.
La page précédente de cette lettre est la moitié de la tête de Janus — et il en est ainsi de toutes mes lettres : une moitié, comme une des faces de Janus, regarde dans l'avenir; l'autre regarde le passé : Elles tiennent l'une à l'autre, et proviennent d'une même tête : bref, l'une des moitiés de la tête — le passé — devra rester voilée. Tu as entrevu dans toutes mes lettres, mes yeux mouillés de larmes. Tout homme qui vit de souvenirs est malheureux : notre poète de Dresde et d'autres encore sont d'autant plus malheureux que, de leurs souvenirs, ils vivent, font des vers, écrivent, rêvent, etc.. Tu as deviné que je suis de belle humeur, bien qu'avant-hier il y ait eu examen. Aujourd'hui, j étais en train de humer mon cigare à ma fenêtre, lorsque Rascher passa, allant à l'école ; il avait son Démosthène sous le bras. De ma vie, je n ai été hâbleur, et je ne peux pas supporter les gens, qui, pour faire croire qu'ils possèdent un cheval, mettent des éperons à leurs bottes !
J'ai entrepris aujourd'hui Homère. Et j'espère avoir parcouru l Iliade d'ici à Pâques. Je suis obligé de faire beaucoup de corrections à Forcellini *, d'expurger, rechercher, vérifier les inscriptions : ce travail est intéressant ; on apprend beaucoup de choses en le faisant et, de plus, il met plus d'un pfennig dans la poche. On me donne un thaler, pour chaque placard corrigé; du reste, tous les bons philologues y travaillent. Notre recteur en sue jour et nuit, mais il arrive
i. Forcellini, lexicographe italien, auteur du Lexicum totius latinitatis que publia Charles Schumann à Schneeberg.
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difficilement à la hauteur de cette entreprise. J'ai été obligé de fouiller dans toute la bibliothèque, et j'y ai trouvé beaucoup de recueils manuscrits de Gronov, Gräv, Scaliger, Heinsius, etc.
Dans Sophocle, j'en suis à Philoctète ; j'ai commencé dernièrement le Criton de Platon, mais je n'ai pu y prendre goût et même, parendroits, je ne le comprenais pas.
Platon est un mets bon pour les hommes mûrs. Je suis attiré par Tacite et Salluste; je ne peux toujours pas souffrir Cicéron ; il n'était qu' « un chicanier, un charlatan et un farceur, » et si quelqu'un veut arriver à le lire avec plaisir, il faut mettre de côté son individualité. Pour moi, je n'y parviens pas. Horace fut un libertin, rien de plus ; j'apprécie le noble Sarbiewski, et je donne toujours la première place à Jean Paul. Je le mets au-dessus de tous, sans même excepter Schiller. Quant à Gœthe, je ne le comprends pas encore; cependant« La Promenade» m'a enthousiasmé; j'ai pensé avec attendrissement à nos promenades du soir avec Klopstoek. Je trouve, du reste, Gœthe plus difficile à comprendre que Klopstoek; César, plus difficile que les Odes d'Horace; les satires d'Horace, plus difficiles que les écrits de Cicéron — parce que, dans celles-là,il y a des difficultés de compréhension, alors que, dans celles-ci, il n'y a que des difficultés de langage qu'on peut surmonter. Les autres ne sont accessibles qu'à un esprit mûri par les années. Que de divagations ! Pardonne-moi cette humeur bavarde et écrivassière qui ne me prend que rarement.
Le recteur m'a promis des lettres de recommanda-
tion pour Hermann et Wendt ; j'espère pouvoir me lier avec Wendt. Tittmann, qui est venu ici tout dernièrement a été extrêmement aimable ; il a bien voulu faire attention à moi. Tu auras entendu parler de la retraite aux flambeaux qui lui fut offerte et où j'ai figuré comme chapeau d'honneur et orateur. Le Eximie dignus donne tout de même dans l'oeil et fait bonne impression à Zwickau.
Vendredi prochain, je recevrai le certificat du recteur; dimanche prochain, (c'est aujourd'hui lundi) je partirai, le soir, avec la diligence. Attends moi donc lundi matin à Leipzig. Je veux salva venia demeurer chez toi; et le jeudi suivant, nous roulerons vers Zwickau. Je me réjouis vivement de te revoir.
J'apporterai autant d'argent que possible, pour le cas où il t'en faudrait. Malheur ! Malheur à toi si le gîte n'est pas à mon goût ! J'eusse préféré louer deux petites chambres — nous souhaiterons peut-être cela plus d'une fois, ce serait un vrai désastre pour nous d'être séparés, quand nous écrirons des drames ! — Nous pourrions, comme Beaumont et Fletcher, travailler ensemble : je pousserais les soupirs, et toi, tu sourirais.
Carus est parti hier pour Halle ; nous le rencontrerons probablement. Walther fait celui qui se repent et lit et relit son catéchisme. Rascher se réjouit énormément de me voir lorsque, à la St-Michel, je reviendrai comme étudiant. La couleur « noir et rouge » est très en faveur, et nous nous disputons comme des parlementaires. Compte donc sur moi, mon ami : mes inscriptions en poche, de l'argent dans la bourse, nous ne nous soucierons ni de l'univers, ni des
hommes. — Porte-toi bien, sois heureux et que ceci soit le dernier mot que je t'adresse d'un pays lointain. N'importe où, tôt ou tard, nous conduira la destinée, je répéterai éternellement que jamais je n'ai été aussi heureux que là où je te trouvai comme ami. Demande au génie protecteur de l'amitié de ne pas nous séparer trop longtemps, de faire qu'aucune dissonnance ne troubla nos âmes, que chaque larme causée par la vie soit brhve et promptement séchée sur le cœur de l'ami!) Adieu ! sois heureux !
R. Schumann.
A Jules Schumann i
Bayreuth, 25 avril 1828.
Je suis arrivé ici, à bon port, mon cher Jules, et je me nourris avec délices des souvenirs de Jean-Paul. C'est à cause de lui que je me hâte d écrire : je ne pouvais faire entrer le portrait ci-inclus dans mon petit sac, et j'ai jugé plus sage de l'envoyer directement à Zwickau ; tu me débiteras du port, je te prie. Demain, je dois aller à Nuremberg où je veux passer trois jours avec Rosen. Bayreuth est dans un site charmant ; toutes ses maisons ressemblent à des palais. Je viens de voir la fameuse Rollwenzel 2 qui, durant vingt-six années, a vu entrer et sortir Jean-Paul et qui,, pendant deux grandes heures, a évoqué en moi son souvenir.