‹ Lettres choisies de Robert Schumann,Chapitre 12 sur 22 · Frère de Robert · texte numérisé non relu

Frère de Robert

2. Petite maison sous bois qu'habita Jean-Paul et où il écrivit presque toutes ses œuvres.

l8 LETTRES CHOISIES

D'Augsbourg ou de Munich, je vous écrirai plus longuement, le temps me manque et le calme aussi.

Mille tendresses à notre bonne mère, à ton Emilie, à Thérèse1 et à tous. Je te salue et t'embrasse tendrement et suis comme toujours, ton frère fidèle et affectionné.

Robert Schumann.

A sa mère (à Zwickau)

Monheim, près Nuremberg, 28 avril 1828.

Très chère mère, me voici assis dans un cercle de patriotes bavarois, fervents adorateurs de la bière, et je songe à mon cher Zwickau. Lorsqu'on est dans sa ville natale, on souhaite d'en sortir ; lorsqu'on est à l'étranger, on languit après le toit familial. Il en est ainsi de tout dans la vie humaine : le but atteint n'est plus un but, et on aspire toujours, avec d'ardents désirs, à des sommets plus élevés, jusqu'au moment où les yeux s'éteignent et où le cœur et l'âme brisés s'endorment dans la tombe.

Je pense souvent à toi, ma bonne mère, et à toutes les sages maximes que tu m'enseignas pour me guider dans cette vie orageuse... Tendre mère, je t'ai souvent offensée, j'ai souvent méconnu tes meilleures intentions : pardonne au jeune homme bouillant et emporté tout ce qu'il entend maintenant réparer par de belles et nobles actions et par une conduite exemplaire

1. Emilie et Thérèse sont les femmes de Jules et d'Edouard, frères de Robert.

Mon père s est endormi depuis longtemps ; c'est donc à toi seule que je dois de m'avoir préparé une vie heureuse, un avenir paisible et sans nuages. Puisse l'enfant s'acquitter dignement de sa dette et répondre à l'amour de sa tendre mère par une existence sans reproche !

Toi, reste pour moi, je t'en supplie, une mère indulgente, un juge clément, si le jouvenceau sortait du droit chemin, une conseillère prudente, s'il s'emportait avec excès et s'égarait dans le labyrinthe de la vie. Jean-Paul a dit : « l'amitié et l'amour passent, voilés et lèvres closes, sur cette planète, et aucun homme ne peut dire à un autre combien il l'aime, car le cœur humain n'a pas de langue ». Mais l'amour filial, lui, ne doit pas passer muet sur la terre ; il doit proclamer hautement son culte pour le cœur de ses parents et répondre à leur amour par la vénération. Ma lettre est décousue, je le sens, mais tu me connais comme je te connais; tu comprendras le fils aimant qui ne peut exprimer ses sentiments que par des mots faibles et obscurs. Continue à être bonne pour moi, 6 ma mère !

Ce matin, j'ai quitté Nuremberg, en compagnie de Rosen qui est un fort aimable compagnon ; nous agrémentons le voyage par le récit de nos souvenirs, par l'échange de nos idées et de nos sensations. . .

A la même

Leipzig, 21 mai 1828.

Voici la première lettre que tu recevras de Leipzig. Puisses-tu, mère bien-aimée, lire toutes mes lettres, à venir, avec les yeux brillants de joie et d'amour qui vont lire celle-ci ! J'arrivai ici, jeudi dernier en bonne santé, mais mon esprit, qui envisageait ma dignité académique et mon rôle de citoyen, s'en préoccupait. C'était mon entrée dans la vie ; je pénétrais dans la grande ville et dans l'activité de l'existence !

Maintenant, après avoir passé plusieurs jours ici, je me trouve, sinon tout à fait heureux, du moins très bien portant. Je soupire pourtant de tout cœur après le paisible foyer où je suis né et où j'ai vécu des jours heureux, au milieu de la nature. La nature, où la trouverai-je ici ? Tout y est œuvre d'artiste ; pas une vallée, pas une montagne, pas une forêt où je puisse suivre ma pensée ; pas un endroit solitaire : je ne puis être seul qu'en verrouillant la porte de ma chambre, précaution qui, naturellement, ne m'empêche pas d'entendre sans cesse le vacarme qu'on fait au dessous de moi ; voilà ce qui cause mon mécontentement.

A cela s'ajoute encore la perpétuelle lutte intérieure pour le choix d'une branche d'étude. Choisir la froide jurisprudence qui vous glace, dès l'abord, par ses sèches définitions, n'a rien qui me tente... Je ne veux pas faire ma médecine, et je suis incapable d'étudier la théologie... Je suis donc perpétuellement en lutte avec

moi-même, et je cherche en vain un guide qui puisse m'indiquer ce que je dois faire. Je sens cependant qu'il faut me résigner et me mettre à la jurisprudence : elle aura beau être sèche et glaciale, je surmonterai ma répugnance, et quand un homme le veut résolument, il est capable de tout faire. Mes études principales seront, d'ailleurs, la philosophie et l'histoire — mais, assez parlé de cela, tout s'arrangera ; je ne veux pas jeter des regards attristés sur un avenir qui pourra être fort heureux, si je ne faiblis pas.

J'aurais voulu t'écrire longuement aujourd'hui, mais le papier me fait défaut, et le temps aussi, car Edouard va partir bientôt. Veux-tu prier Jules de m'envoyer quelques cahiers de papier à lettres, car, ici, il coûte fort cher.

A l'instant, on m'apporte mes effets ; pardonnemoi ce piteux griffonnage. Mille affections à tous, et dis-leur que je soupire maintenant après Zwickau, comme jadis après Leipzig. C'est ainsi que sont bâtis les hommes, cette race dont je fais partie.

Porte-toi bien, ma bonne mère, que tous les vœux que j'adresse au ciel pour toi s'accomplissent, et puisses-tu toujours être aussi heureuse que tu le mérites. Adieu, adieu, ton fils affectionné.

Robert Schumann.

A la même

Leipzig, !e i3 juin 1828.

Ta lettre si pleine de tendresse, mère bien-aimée, a été pour moi une preuve de ton constant amour ma-

ternel dont ton long silence m'avait presque fait douter ! Reçois tout d'abord mon plus affectueux remerciement pour ton cadeau de fête, le meilleur que tu puisses me donner : chaque trait évoque l'image de cette mère excellente qui me combla toujours et à qui je n'ai encore causé que maintes tristesses et peu de joie. Hélas ! aucun enfant ne donne à ses parents tout ce qu'il devrait et pourrait leur offrir de bon, tout ce qu'ils méritent. Ne serait-il pas mieux que les parents récoltassent les fruits plantés et les moissons semées par leurs soins ! Mais la vie veut qu'il en soit autrement, et l'homme doit se soumettre

J'ai célébré mon anniversaire en compagnie du seul Flechsig. Entourés de la nature, toujours belle et éternellement sereine, nous avons songé avec une douce émotion à la maison paternelle où nous l'eussions fêté plus joyeusement, sinon plus intimement, dans le cercle des parents et des fidèles amis. Le souvenir est beau, lui aussi, bien que parfois il soit l'ange exterminateur du présent et que tout instant de bonheur parfait éprouvé par l'homme, à une minute quelconque de son existence éphémère, soit la source de larmes à venir et assombrisse les moments où il devrait se croire heureux.

Quanta mes dispositions morales, elles ne sont ni meilleures ni pires qu'auparavant. Je suis régulièrement les cours; je travaille mon piano pendant deux heures chaque jour; je lis pendant quelques heures ou bien je me promène

Telles sont toutes mes distractions. Quelquefois je vais passer la journée entière, seul, dans un village

voisin : Zweinaundorf, un des plus jolis environs de Leipzig : là, je travaille, je compose des vers...

Jusqu'ici je n'ai de rapports d'intimité avec aucun étudiant. Je fréquente la salle d'armes, je suis aimable avec tous, et je commence a être partout bien considéré, mais je suis ultra-prudent avant de me lier avec l'un d'entre eux...

Flechsig et Semmel sont les seuls que je voie souvent.

En Droit, je copie machinalement mes cours : on ne peut encore rien faire d'autre. Je serais très heureux si tu voulais tenir la promesse faite au sujet des leçons d'équitation

Mon logis est charmant, aussi me coûte-il quatrevingt-dix thalers. Je souhaiterais que tu le visses, afin de te rendre compte toi-même de mon installation patriarcale ; cela te réjouirait certainement. Du reste, j'ai bien plus d'ordre que tu ne t'imagines et que je ne croyais moi-même. Le piano que j'ai loué me coûte un ducat par mois, mais je voudrais, bien que ce piano de location soit excellent, avoir ici, pour la St-Michel, mon cher vieux piano tant aimé ; il me rappelle mes plus beaux souvenirs d'enfance et de jeunesse, il a partagé toutes mes sensations, toutes mes larmes et tous mes soupirs, comme aussi toutes mes joies. Je pleurai, quand je posai pour la dernière fois mes mains sur son clavier, dans la chambre de Jules. S'il me restait quatre cents thalers et que toi et mon tuteur m'en donniez l'autorisation, je m'achèterais de suite un instrument de Stein... Mais les dieux me refuseront cela, et je me consolerai en gardant cette belle espérance pour des temps lointains.

Je termine. Amitiés aux aimables et braves gens que j'ai connus à Zwickau. Salue, durant tes promenades solitaires, tous mes endroits chéris ou préférés, tous les alentours de notre pays où j'ai été si heureux. Ma prière d'enfant renferme le vœu que tout ce qui est bon, élevé et délicieux soit pour toujours autour de toi ; sois heureuse éternellement. Ton fils affectionné.

Robert.

A la même

Leipzig, 29 juin 1828.

Il est fâcheux que les femmes oublient toujours de dater leurs lettres, cela fait que je ne puis savoir si la lettre d'Amélie1 est une réponse à la mienne du i5 ou du 16 juin.

Tu m'as, en effet, écrit quelques lignes, mais, bien que, à chaque courrier, je soupire après ton écriture, je souhaiterais que ces lignes-là n'eussent pas été écrites de ta main : elles étaient si tremblées que j'ai dû l'attribuer à un mauvais état physique et moral. Amélie me le dit nettement et, cependant, je suis en quelque sorte rassuré, puisque la maladie n'est ni dangereuse ni très grave. Malheureusement, ton enfant ne peut que faire des vœux pour ta santé.

Mon tendre remerciement pour le précieux souvenir que tu m'as envoyé, pour cette nouvelle et incontestable preuve de ton amour maternel ; aussi je le vénère, non pas comme une bague, mais comme toi-

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