‹ Lettres choisies de Robert Schumann,Chapitre 13 sur 22 · Amie de la famille Schumann · texte numérisé non relu

Amie de la famille Schumann

même, mère chérie, et comme le sentiment qui t'a fait me le donner. Puisse cette bague être l'anneau magique, le talisman qui préserve de tout péché ; puisse-t-elle ne me guider que vers le bonheur ! — La vie à Leipzig suit son vieux cours fatal et monotone et me fait parfois souhaiter d'être à Cayenne plutôt qu'à Leipzig. Si, par hasard, j'ai, avant la St-Michel, du temps et de l'argent, nous aurons, Flechsig et moi, la joie d'aller vous voir pendant un ou deux jours. Si, toutefois, ce projet ne te plaisait pas, dis-le moi, et je tâcherai de patienter jusqu'à la St-Michel ; mais alors, n'est-ce pas, recommencera pour nous la délicieuse existence d'autrefois ?

Flechsig veut, à la St-Michel, faire un voyage à l'île de Rügen et dans le nord de l'Allemagne ; mais l'amour du foyer et celui que j'ai pour vous l'emporte et éteint en moi tout autre désir

Mon chapeau mou me manque : je pourrais le mettre souvent. La petite couronne de Rosalie *, pour accrocher ma montre, les portraits de notre père, de Jean-Paul, et de Napoléon, dans leurs cadres dorés au-dessus de mon bureau, la bibliothèque, tout cela fait un effet superbe. Je voudrais bien avoir aussi les volumes de Jean-Paul qui, pour la plupart, sont encore chez Dürr.

Pour employer mon temps, je suis machinalement et régulièrement les cours, je joue beaucoup de piano ; je travaille chez moi avec assiduité, et je lis encore davantage. Tous les soirs une partie d'échecs avec Flechsig, puis je marche pendant deux ou trois heures. Je

i. Femme de Charles, un des frères de Robert.

sors souvent avec Semmel ; en dehors de lui, je n'ai rencontré âme qui vive à qui parler. Je prends des leçons d'escrime et je fréquente la salle d'armes, parce que cela est nécessaire et peut même être utile, à l'occasion. Je n'ai jamais été un bretteur, et jene le deviendrai jamais ; tu n'as donc pas à te préoccuper des duels, mais il est toujours bon d'être sur ses gardes.

A la même (à Karlsbad)

Leipzig, 3 août 1828.

Mon meilleur et mon plus tendre merci, bien chère mère, pour ce cadeau si bien choisi. Tous les étudiants admirent ce joli foulard, et font l'éloge du goût de mon excellente mère qui, de loin, pense avec amour à son enfant.

Je revois bien souvent les jolis coins de Karlsbad, si chers à mon souvenir, où j'ai été si heureux et si libre de tout souci. Hélas ! pourquoi ne connaît-on son bonheur que lorsqu'il est passé, et pourquoi chaque larme que l'homme verse renferme-t-elle une joie morte, un bonheur disparu ?

La plus heureuse nouvelle pour moi est d'apprendre que ta santé est bonne, malgré ton isolement et ta vie toute de pensées intimes et paisibles. Je te vois d'ici, pendant tes promenades solitaires, jeter un regard douloureux vers le ciel, comme pour demander au Maître des étoiles et au Guide du destin : « Pourquoi m'avoir pris tout ce que la vie ou l'avenir ne pourra ni me rendre, ni remplacer ? » Puis, lorsque ton

regard s'abaisse sur l'éternelle floraison de la nature, ton cœur rempli de piété, murmure : « Dieu seul le sait ! » Tu regardes alors autour de toi, un peu rassérénée, presque prête à t 'écrier : « Et pourtant, la vie est belle et l'homme a été créé par une larme de joie de la divinité !» Ah ! ma mère ! c'est dans la nature que l'âme puise ses plus belles leçons et apprend à vénérer les dons qu'elle nous a dispensés. — La nature s étend comme un voile sur lequel est brodé le nom du Dieu éternel : c'est à ce voile que l'homme vient sécher ses larmes de douleur et de joie .

Ah! pourquoi toutes ces jouissances me sont-elles refusées dans ce Leipzig nauséabond ? Et pourquoi un doux souvenir ne peut-il me procurer qu'un trop court éclair de cette douceur et de cette élévation dont j ai réellement joui jadis ?

Mon plan est arrêté, et je n'attends plus que ton acquiescement : comme il faut que je passe mon examen ici où, en ma qualité de Saxon, je dois faire deux années d'études, je préfère quitter Leipzig à Pâques 1829 — l'année prochaine — pour aller à Heidelberg, suivre les cours des célèbres jurisconsultes allemands : Thibaut, Mittermayer et d'autres encore. A Pâques de Tannée i83o, je reviendrai ici, pour entendre de nouveau les professeurs de Leipzig. Si, un jour à venir, je veux fréquenter une autre université — ce qu'il faudra que je fasse :

i°pour ma propre satisfaction, vu que je supporte mal le séjour de Leipzig qui m'attriste...

20 comme homme, pour apprendre à connaître d'autres hommes...

3° comme juriste, — car c'est à Heidelberg que sont les plus célèbres professeurs — il me faudra peut-être même y aller déjà à Pâques cette année, sous peine ne n'y pas aller du tout, car, si je tardais plus longtemps, je serais obligé de passer mon examen aussitôt après mon retour de Heidelberg, et cela serait détestable, ïe droit saxon étant la partie essentielle de cet examen; or, je crains fort d'avoir tôt fait de l'oublier à Heidelberg, où j'aurai d'autres cours à suivre : Droit romain, Pandectes, etc. — Tout cela fait que, à l'examen, je serais au-dessous de tout et que, ni toi, ni moi, nous n'en serions satisfaits. J'attends ta réponse à ce sujet ; nous pourrons, du reste, en causer, puisque je compte passer à Zwickau les vacances de la St-Michel et de Noël.

Il est déjà onze heures du soir, je suis fatigué et j'ai sommeil. Porte-toi bien, mère chérie. Ton fils dévoué qui t'aime tendrement.

Robert.

A la même

Leipzig, 22 août 1828.

Ma bonne mère chérie, j'ai reçu ta lettre, le 10 \ ce jour de deuil où s'éteignirent toutes nos joies et où j'ai tant pleuré du fond du cœur! Avant-hier j'ai rêvé de toi ; tu étais montée sur le Schlossberg pour pleurer en silence et, lorsque je me réveillai, j'avais aussi les yeux pleins de larmes. — Je ne me sens d'ailleurs

Page 1