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Jour anniversaire de la mort de son père, mort le 10 août

nullement à Taise et heureux à Leipzig. Je soufïre le martyre de cette vie mesquine parmi de si pitoyables habitants ! — Si j'avais seulement, près de moi, quelqu'un qui avec affection, me guiderait dans le droit chemin !

Je sors souvent avec Semmel et Gœtte (de Brunswick). Ce sont les deux étudiants que j'estime le plus ; je les aime bien et ils m'aiment aussi. La famille du D1 Carus est toujours aussi pleine d'affection et de respect pour toi ; tous te saluent mille fois. Je n'ai encore visité aucune famille, cela m'écœure, et je me trouve mal à l'aise parmi des hommes qui ne me comprennent pas et pour lesquels je n'éprouve aucune affection. Je vais souvent chez Wieck, mon professeur de piano, et j'y ai fréquemment l'occasion de faire connaissance avec tous les musiciens les plus renommés. Je joue aussi à quatre mains avec Mlle Reichold, la meilleure pianiste et, dans les futurs concerts de cet hiver, nous comptons exécuter ensemble un concerto à quatre mains

... Oh ! mère, tout a une fin — seul, mon amour filial est éternel ; il est sans fin comme ton amour maternel.

J'ai été, je suis et serai éternellement ton fils qui t'aime du fond du cœur.

Robert Schumann.

A la même

3i août 1828.

Afin que tu ne puisses pas me faire le reproche de négliger ma correspondance, mère chérie, je t'envoie cette lettre du 22, que j'ai laissée là si longtemps, ne sachant pas si tu étais encore à Teplitz ou ailleurs.

Je suis maintenant plus gai que de coutume, ma joie est peut-être un avant-coureur du retour au foyer. Fais-toi chanter par Thérèse la chanson de Reissiger : « Douce patrie », je la fredonne à tout instant. Du reste, ma vie, est toujours celle que je dépeignais dans la lettre ci-incluse, monotone et sans plaisirs : il est heureux que je ne vive pas seul, car je deviendrais facilement mélancolique. Je n'ai, pour ainsi dire, aucun plaisir à me rendre dans les endroits où l'on s'amuse; souvent même je me sens écœuré de voir tant d'hommes stupides. Mon cœur n'est pourtant pas sans joie : ce que les hommes ne peuvent me donner, la musique me le donne : le piano, ce cher instrument, me murmure tous les sentiments élevés que je ne puis exprimer , et lorsque j'ai des idées sombres, je songe au foyer, à ceux qui m'aiment et que j'aime tendrement; je songe à tous les paradis, aux vastes prairies de Weissenborn, au Baukenberg, à Oberhohendorf, où j'ai erré si souvent et si joyeusement, alors que l'univers s'étendait devant moi dans sa radieuse jeunesse. Tout était en fleurs, tous les hommes me semblaient des anges. Puis m'apparaît le silencieux génie de la douleur, les yeux rem-

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plis de larmes mêlées de tristesse et de joie ; il me sourit si doucement que je me mets à pleurer. Ah ! ma mère ! Je suis un homme trop sensible, je le sens bien, et tout homme qui a des sentiments trop profonds est fatalement malheureux.

J'espère être à Zwickau le 18 ou 20 septembre, et alors nous bavarderons ; je te câlinerai, nous exeursionnerons autant que faire se pourra, et nous irons revoir les coins favoris où j aimais tant à jouer.

Oh ! l'idée de se revoir compense l'ennui de la séparation

Lettre à Wilhelm Gœtte

Schneeberg, 2 octobre 1828.

Mon cher Gœtte, Ce n'est qu'aujourd'hui, après avoir pensé à toi du fond du cœur et t'avoir bien sincèrement regretté, que j'ai enfin reçu ta lettre. Je fus bien étonné d'apprendre que tu étais encore à Wurzbourg, moi qui te croyais errant depuis longtemps sur les bords du Rhin. Tes plaintes sont fondées : l'Histoire, cette prophétesse qui regarde éternellement en arrière, sommeille toujours sur de belles tombes et sur des ruines. Pompéï, sous la cendre, demeure une ruine faite de larmes ; semblable à une satire des temps modernes, elle contemplé, muette et le regard perdu, les hommes — si petits ! En tout être humain flotte un désir immense, quelque chose d'innommable, d'infini, qu'aucune lèvre ne peut exprimer, — désir qui s'éveille chez les

natures épiques, quand elles se trouvent soit devant des ruines, ou des pyramides, soit devant Rome ou la forêt de Teutoburg, soit devant des tombeaux, — chez les natures lyriques, (j'en suis), quand s'ouvre devant elles le monde harmonieux des sons, lorsque le soir tombe, lorsqu'éclate l'orage, ou lorsque se lève un soleil radieux. Je crois que cela se manifestait chez toi, lorsque, contemplant les débris de ta force disparue et de tes nerfs ébranlés, tu pleurais et t'irritais de ne pouvoir encore les maîtriser ....

Le projet de voyage à Bayreuth, comme tant d'autres, est tombé à l'eau ! Flechsig n'avait pas d'argent, Renz n'avait aucune envie de partir; moi, je n'en avais pas le temps,, et ce sont là, comme on le sait, les trois conditions indispensables pour voyager. Je passe ici, entouré de mes parents, des heures heureuses et solitaires ; l'automne répand sur la nature ses fleurs et ses feuilles ; il donne aux âmes émues quelques jours de calme et de paix, si rares dans l'existence

Schütz est-il allé à Munich ? — Où est allé Günther ? Tous deux me font de la peine : ils sont nobles et pleins de jeunesse, mais ils font penser à ces miroirs de cristal, tellement ternis par la fréquentation des étudiants qu'ils ont perdu leur éclat et ne peuvent plus rien refléter.

Le philosophe Reutel discute beaucoup sur le relatif, l'absolu, le négatif; l'idéalisme, le dualisme, le cosmopolitisme, le panthéisme ; tout cela avec son éloquence habituelle. Tout le monde raille les athées

— en fin de compte, es-tu certain de ne pas en être un? Tout au moins un dissident ? Hein?... Porte- toi bien, noble paladin ! L'homme peut tout, quand il veut; veuillons donc et nous réussirons. Nous vivons à une époque grandiose — malgré le passé aussi rapproché — et les sphinx de l'humanité sourient, ne pouvant plus tirer de larmes. Chaque question que nous avons adressée au passé, adressons-la de nouveau à l'avenir, et il nous répondra. Avant tout, que notre cœur soit noble et pur ; le reste suivra forcément. L'homme est ce qu'il a toujours été, mais il devrait et pourrait être davantage.

Schumann.

A Pâques j'irai certainement à Heidelberg.

A sa mère

Leipzig, le 24 octobre 1828.

C'est d'un cœur bien triste, ma chère mère, que, du haut du Moslerberg, j'ai jeté un long regard attristé à vous tous et à notre foyer chéri ! La nature nous offrait un vrai jour de printemps, et l'univers ensoleillé me souriait, confiant et joyeux, durant mon pèlerinage solitaire. L'instant de l'adieu qui nous sépare d'êtres aimés, produit, dans notre âme, la sensation du doux et triste accord mineur qui résonne rarement. Toutes les heures du crépuscule de l'enfance disparue, toutes les images du présent fugitif et tout le tableau de l'avenir s'enfuient

avec le tintement des cloches qui s'unissent pour former cet accord

... Je continuai lentement ma route avec des sensations diverses et douloureuses : seul un oiseau égaré chantait encore faiblement dans la forêt ; sur la grande route, les charretiers faisaient avancer lentement leurs chevaux ; dans ce lumineux automne, le bruissement des feuilles tombantes troublait seul, de temps en temps, cet imposant silence si adoucissant pour le cœur.

Je m'assis sur une borne et je déjeunai joyeusement ; je trouvai ma tranche de bœuf rôti et mes petits pains beurrés meilleurs que les nids d'hirondelles indiens ou toute autre sorte de petits plats fins servis dans les hôtels de Leipzig.

La soirée était délicieuse, et mon âme était en paix : au bout de quelques heures, assis en vue d'Altenburg, je me reposai doucement. A la lueur du soleil couchant, l'image de mon doux chez-moi m'apparut discrète et voilée, pour s'évanouir avec les derniers rayons. Thérèse était là et chantait : « Douce Patrie ! » Le soir, à Altenburg, une vision fit passer devant moi les minutes écoulées de cette journée ; j'entendis, comme un écho lointain de l'âme, les sons s'éloigner et s'éteindre : Le dernier murmura : « Douce Patrie», puis, je m'endormis heureux, mais je ne rêvai point : le rêve ne voulut pas, sans doute, troubler le doux sommeil du voyageur.

Que de choses à raconter sur un voyage de sept heures! Je pourrais encore remplir bien des pages, si je voulais décrire tout ce que j'ai vu... surtout dans

mon âme! — J'ai vécu à Zwickau des heures qui valent mieux que des jours entiers passés à Leipzig, dont les concerts et les théâtres ne sauraient rivaliser avec les paisibles soirées d'automne qui remplissent le cœur de délices, avec les cimes dorées, les vallées couvertes de fleurs ; avec le calme de la nature et de l'humanité satisfaite.

Lorsqu'à mon retour, je pénétrai dans mon ancienne chambre et que je la trouvai telle que je l'avais laissée, je me sentis, pour la première fois, à Taise à Leipzig. Quand j'eus remis toutes choses à la place voulue, il me semble que mon cœur murmurait : « L été t'apportera la compensation des heures pénibles de l'hiver. » — Courage donc, je veux espérer et paraître heureux chez moi. Même l'amour du pays de notre enfance peut devenir une faiblesse, s'il ne sait se contenter du présent et ne fait que gémir sur ce qu'il a perdu. — Je ne veux, ni ne dois être faible.

Reçois de nouveau, mère chérie, mon filial remerciement pour les si visibles preuves d amour maternel que tu m'as données à Zwickau. Si parfois tu avais été plus gaie, rien n'aurait manqué à mon bonheur. L'habitude que tu as prise de t'asseoir toujours dans le fauteuil du grand père ou de la grand'mère, à l'encoignure de la fenêtre, fait que mon imagination ne t'aperçoit pas autrement qu'appuyée ou penchée contre les vitres ; c'est ainsi que ton image apparaît toujours à mes yeux. Si je viens pour Noël, tâche, mère bienaimée, que cette phrase ait perdu de son exactitude. Tu me comprends, n'est-ce pas? Cela veut dire : sois plus gaie et ne gaspille pas ainsi, sans en jouir, les dons delà vie et du ciel. Entends-tu, petite mère chérie ?

Réponds-moi bientôt : tes lettres sont aussi spirituelles que celle qui les écrit ; elles sont le reflet de ton âme de cristal qui éclaire et réchauffe le cœur de ton enfant. Porte-toi bien, mère adorée. Si jamais j'ai terminé une lettre par des vœux sincères de santé, de bonheur et de joie, c'est bien celle-ci.

Ton fidèle Robert.

* A la même

Leipzig, 25 novembre 1828.

C'est la première fois, ma mère chérie, que je ne puis te serrer la main, le jour de ton anniversaire. Et pourtant je le fête aussi solennellement qu'autrefois, lorsque, tout enfant, je t'offrais un bouquet et murmurais timidement mes vœux. Il est bien malheureux que je doive commencer ce jour par des prières et des excuses, et cela pour n'avoir pas composé de poésie !

... Néanmoins je t'envoie tout de même un poème ou un rêve, ou une vision ou... comme tu voudras l'appeler.

Je sommeillais, rempli de tristesse ; les rêves venaient et disparaissaient : enfin, un de ces rêves prit corps, mon génie m'ayant crié : « la fête de ta mère est proche »...

Et le paradis des cœurs s'épanouit devant mes yeux. Des âmes meurtries et déchirées volaient de-ci, de-là; celles qui étaient guéries et sauvées, tremblaient autour des premières et calmaient leurs plaintes. Soudain, du côté de l'Est, retentit une voix profonde, mais douce comme le son d'un accordéon. Elle allait

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d'un cœur à un autre et demandait : « Quel est l'amour le plus profond ? Toutes les âmes tressaillirent à cette douce question ; elles s'approchèrent et répondirent : « C'est le mien ». Les harpes éoliennes accompagnaient les voix, et l'aurore de la Félicité s'épandait sur toute la nature.

De nouveau, la voix répéta : « Quel est l'amour le plus profond ? » Alors les cœurs amis s'approchèrent et répondirent : « l'amour de l'ami, car celui-là aime avec douceur et sincérité». Soudain, une âme accourut de l'Ouest ; elle parla d'une voix sourde qui semblait être son propre écho : « Hélas ! l'amitié m'a trompée, elle aussi, car elle était intéressée.» Tous les cœurs saignèrent et s'enfuirent en entendant la réponse de cette âme déchirée.

La voix venant de l'Est répéta de nouveau : « Quel est l'amour le plus profond ? » Alors s'avancèrent les cœurs des jeunes amoureux, ils dirent : « C'est le cœur des amants qui aime le plus profondément. » Et comme ces jeunes cœurs criaient cela joyeusement, en songeant à la beauté de la vie et du jeune amour, un cœur meurtri se faufila et murmura : « Ce n'est pas celui-là, car ma bien aimée, après m'avoir fait verser des larmes de douleur, m'a quitté, me laissant seul avec mes soupirs et mon jeune cœur flétri. »

De nouveau des voix s'élevèrent de l'Est, des voix irritées, pleines de colère, et cette question traversa le paradis : « N'existe-t-il donc pas d'amour profond ?» Alors s'éleva la voix d'un cœur qui avait souffert et qui était guéri : » Si! c'est l'amour maternel, le seul qui aime avec désintéressement ! » Aucune âme ne protesta ; les cœurs discutèrent doucement, et tous

s'écrièrent : « Oui c'est le cœur maternel qui aime le plus profondément ! » Et tous furent heureux, au souvenir des larmes de joie, de sollicitude et de consolation que leur mère avait versées pour eux. — Les plantes et les fleurs approuvèrent , et toutes les cordes éoliennes des cœurs vibrèrent joyeusement en chantant : « Le cœur maternel ressent l'amour le plus profond.» Mon rêve était fini, et je me réveillai, répétant encore cette phrase consolante : « Oui,, c'est le cœur de la mère. » Et j'entendis en moi une voix qui répondait : « et le cœur de son enfant lui rend sa chaude tendresse »

A la même

Leipzig, 21 mars 1829.

Ma bien chère mère, si cette lettre ne Rapporte pas de consolation, songe que j'ai moi-même besoin d'être consolé ; c'est ainsi que tout change dans la vie. — Il y a quelques semaines, mon cher pauvre Jules signait : «ton frère tout à fait heureux», et aujourd'hui sa main tremblante peut à peine tenir la plume! La lettre d'Edouard me laissait pressentir quelque chose d'inquiétant, et toute la semaine je fus tourmenté. Je me représente aisément ta pénible situation — un malade à la maison et un malade aussi chéri ! — toi-même, accablée, à l'étroit dans une toute petite chambre — hélas ! que ne puis-je être auprès de vous ! Et je n'ai même pas l'espoir de pouvoir venir aussitôt que tu l'eusses désiré, à moins toutefois que Jules ait

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une rechute grave ! En ce cas je te supplie, au nom de ce tu as de plus cher, de m'écrire immédiatement afin que j'arrive. Ce dernier cas serait le pire de tous, malgré le désir ardent que j'aurais de vous voir et de vous consoler, si c'était en mon pouvoir

A la même

Heidelberg, 24 mai 1820.

Prends tes lunettes, mère chérie, car le port coûte cher maintenant, et il faut que j'écrive très fin. Le joyeux début de cette première lettre te montre tout de suite que je suis loin d être triste. Vraiment celui qui voudrait être triste dans ma chambre princière, où l'on a devant les yeux la montagne couverte de chênes verts, et l'admirable château, commettrait un péché mortel envers son âme. Telle que je te connais, tu ne seras pas fâchée d'avoir quelques détails sur mon petit voyage ; je vais les extraire de mon portefeuille.

Le voyage de Leipzig à Francfort fut comme un vol à travers des centaines de cieux printaniers. Ce qui me dédommagea aussi des fatigues et des tracas forcément causés par le voyage de nuit, fut la société variée de gens cultivés, aimables et enjoués.

Je me liai rapidement avec Wilibald Alexis, et nous demeurâmes inséparables jusqu'au moment où il partit pour le Nord, et moi pour le Sud. Une autre personne extraordinaire de la diligence était un secrétaire de l'ambassade allemande, qui se rendait à Francfort pour la réunion de la Diète fédérale. A peine avais-

je échangé quelques paroles avec lui, qu'il se mit à me raconter ex abrupto les succès de sa femme à Berlin, ajoutant que d'elle dépendait tout le bonheur de sa vie. Sans qu'on le lui demandât, il récita des poèmes et montra des miniatures représentant sa femme, et d'autres peintes par elle. J'avoue que je n'avais jamais vu pareille chose : malgré cela il me plut, parce que au milieu de ce flux de paroles, il y avait de l'esprit et le sentiment du beau. — W. Alexis n'avait rien de mieux à faire que d'introduire, au plus vite, ce nouveau type dans un de ses romans. Les autres gens rencontrés pendant ce trajet, étaient un commerçant juif qui me parla de cuirs et d'autres détails de peausserie ; une bonne vieille matrone qui avait vu jouer beaucoup de pièces aux théâtres de Gotha, et deux Juifs français qui burent énormément de vin et qui, durant toute la nuit, ne furent capables d'aucune conversation. Tu ne peux nier que, pour te faire cette description, j'ai déployé un grand talent d'observateur que je dépose à tes pieds.

Le voyage prit ensuite une autre tournure : à peine arrivions-nous à Hanau, que nous tournâmes à droite pour nous diriger vers Francfort. Le ciel se réjouit évidemment de cet heureux changement : aussi bleu, clair et pur que l'est mon regard en ce moment, il n'a plus changé durant tout le voyage. Puis, il se fit une nouvelle transformation : à nos pieds voici le Mein sillonné de légers canots et de bateaux flottant sur ses eaux transparentes ; il nous accompagne, en jasant, jusqu'à Francfort. Tous les arbres sont couverts d'une brillante floraison ; dans les champs de riches moissons se balancent au vent ; les oiseaux du printemps

volent de tous côtés, chantant joyeusement et se réjouissant de ma prochaine arrivée à Francfort.

Pardonne-moi si je ne m'épanche pas davantage sur ce sujet; cette lettre deviendrait un in-folio...

A Pinstant, on commence à chanter dans l'église catholique, et quand j'entends de la musique, je ne peux plus écrire: c'est pourquoi je m'interromps. Soit dit en passant, ma maison touche, d'un côté, à la maison des fous ; de l'autre, à l'église catholique, de sorte que je me demande s'il ne me faudra pas choisir entre devenir fou ou catholique !

Le 25 au matin.

Avant d'arriver à Francfort, nous avons fait une halte, ma chère mère, mais, maintenant la diligence de mes pensées repart au galop à travers mes souvenirs.

C'est le i3 mai, à 2 heures 1/2 de l'après-midi, que je fis mon entrée à Francfort; un peu plus pauvrement, il est vrai que les empereurs allemands lorsqu'ils s'y rendaient pour leur couronnement, mais mon cœur était aussi plein de richesses que le leur. La première chose que je fis, au débotté, fut de sortir — tel un nouveau phénix — de la poussière de la diligence ; la seconde, d'avaler un solide bifteck. Ensuite je déambulai avec W. Alexis à travers cette ville intéressante et sur les bords du Mein.

Le ciel était clair et bleu, les avenues et les jardins qui environnent Francfort n'ont pas leurs pareils, et ceux de Leipzig feraient piteuse mine à côté d eux !

De loin, à travers les teintes dorées du soleil cou-

chant, se dessinait la chaîne géante du Taunus, aux pentes escarpées; le Mein serpentait comme un ruban d'argent parmi les jardins printanièrement fleuris. Des milliers de jeunes filles passaient, deux à deux, dans les allées; les enfants jouaient gaîment .

Petit à petit, le silence se fit : le croissant de la lune éclairait les fleurs, les rossignols chantaient joyeusement, le sureau tremblant et l'acacia léger dégageaient leurs parfums — j'errais sans but, du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest. Il me semblait qu'un rêve heureux m avait déjà transporté en ces lieux.

Les dernières lumières s'éteignirent dans les jardins ; seul, un être vivant — ce devait être une jeune fille — joua du piano jusqu'à une heure avancée. Je l'écoutai, puis quand elle eut fini, je sortis du bosquet d'acacias et, silencieux, inconscient, je continuai ma route :

« Quatre kreuzers d'entrée! » hurla le gardien de la porte, en me voyant. Je les lui donnai en souriant et, de nouveau, je me trouvai sur cette pauvre terre — après quoi, je m'endormis paisiblement et rêvai de Zwickau.

(Pendant le récit de cet épisode de mon heureux voyage, mon cigare s'est éteint, mais je viens de le rallumer — du même coup je me suis aperçu, à ma grande satisfaction, qu'aujourd'hui j'écris bien et lisiblement).

Si je fis hier une excursion poétique, j'en ai fait une, le 14 de ce mois, qui fut historique, archéologique ou artistique. Je fus, dès le matin, pris d'une envie irrésistible de jouer du piano, et je m'en allai brave-

ment chez le premier fabricant d'instruments venu. Là, je me fis passer pour le précepteur d'un jeune Lord qui désirait acheter un piano à queue. Pendant trois heures entières, je fuscouvert d'applaudissements, après quoi, je m'engageai à faire savoir, sous quarante huit heures, si le jeune Lord achèterait l'instrument — bien avant le délai fixé, je m'étais transporté à Rüdesheim, où je dégustai le bon vin du crû !

En voyage, rien ne m'est plus agréable que de flâner sans but et sans guide, dans tous les coins d'une ville : rues, ruelles et impasses. W. Alexis, éprouvant le même désir, nous errâmes ainsi, durant quatre heures, dans les plus vieux quartiers de la ville. Combien cette architecture qui, à chaque instant, nous offre un aspect nouveau, est plus grandiose, plus intéressante et plus poétique que la nôtre, composée exclusivement de rues sans fin, uniformes, symétriques, ennuyeuses!

L'après-midi nous étions invités par le conseiller de légation, Georges Düring, chez lequel nous ne rencontrâmes que sa femme et celle de Ferdinand Ries, une Anglaise merveilleusement belle. Quand elle parlait, on croyait entendre le murmure d'un ange. La conversation se fit surtout en français. Je parle mieux cette langue que W.Alexis et, pour la première fois, je remerciai en silence le vieux Bodmer.

Ensuite, nous allâmes, avec Düring, au musée Stadel, à la maison natale de Gœthe, au jardin Bethmann. Ariane à l'île de Naxos ! Dannecker! — Représente-toi la femme la plus idéalement belle, fière et délicate ; avec le sentiment de sa dignité et de sa beauté, elle apprivoise^ la flattant de la main, une

panthère, couverte d'écume, — qui semble vouloir résister, mais qui se soumet aux caresses de ces belles mains. La femme regarde le ciel avec fierté. Quelle belle allégorie pour nous montrer que la Beauté peut tout, même apprivoiser et enchaîner la force la plus sauvage! Le marbre est d'un blanc laiteux, le plus beau qui existe à Carrare — la statue est placée dans un recoin assombri par divers rideaux auxquels le soleil donne un reflet rouge : le marbre brille comme des flocons de neige transparents sur lesquels se refléterait une aube rosée.

Assez sur ce sujet ; on ne peut pas décrire une pareille chose ; on ne peut que la voir et l'admirer. — Le soir on donnait au théâtre la « Partie d'échecs »; jouée avec beaucoup d'entrain

Le trajet pour se rendre à Wiesbade ressemble à un tableau de Hogarth ou de l'Ecole hollandaise. Dans la voiture se trouvaient six personnes : une jeune fille de Wiesbade, au profilgrec, jolie et bien élevée, un ancien étudiant, un commerçant spéculateur, lugubre, et roulant de gros yeux, deux vieilles femmes qui allaient prendre les eaux à Wiesbade, et W. Alexis qui souffrait de la tête. Le temps était radieux ; aussi ne me fis-je pas prier pour monter à côté du cocher et pour conduire de ma main souveraine.

Tonnerre! comme les chevaux trottaient ! comme j'étais joyeux ! à chaque auberge nous faisions halte pour renouveler le fourrage. Comme je divertis toute la société, et comme tous furent tristes quand je me séparai d'eux à Wiesbade ! Je ne me rappelle pas avoir jamais été d'une humeur aussi divinement gaie. Samedi

soir, nous arrivâmes tous à Wiesbade, où une lettre de recommandation du secrétaire d'ambassade Rohde nous fut très utile. Wiesbade est joliment situé, mais ses maisons, ses salles de théâtre, ses palais de marbre se ressemblent tous et vous laissent froid. Les allées, les châteaux, les parcs me sont antipathiques, et je préfère de beaucoup les petites maisons de Francfort et de Nuremberg.

A neuf heures, nous quittâmes Wiesbade; je fermai les yeux, afin de pouvoir jouir pleinement, du fond de l'âme, du premier regard que je jetterais sur le vieux « Vater Rhein »> si majestueux !

Lorsque je rouvris les yeux, le fleuve s'étalait devant moi, calme, silencieux, serein et fier comme un dieu antique, et, autour de lui, se développait cette immense plaine fertile et fleurie, entourée de monts et de vallées, au milieu desquels se trouve le paradis des vignes. En six heures, nous traversâmes Hochheim, Erbach, Hattenheim, Markobrunnen, Geisenheim, etc.

Que de physionomies intéressantes on rencontre dans le peuple ! Sur la rive gauche du Rhin, les traits des jeunes filles sont très fins (ceci est consigné dans mon portefeuille), l'expression en est plutôt souriante qu'intelligente ; les nez sont, pour la plupart de forme grecque ; le visage, très ovale, et d'une régularité artistique ; il est entouré d'une chevelure brune — je n'ai pas rencontré une seule blondinette — le teint est clair, distingué, plutôt pâle que coloré, plus mélancolique que sanguin ; par contre, les jeunes filles de Francfort se ressemblent toutes comme des soeurs — l'expression d'une souffrance allemande, sérieuse, virile, qu'on remarque souvent dans les anciennes

villes de l'Empire, prend, vers l'Est, une grande douceur. Presque tous les jeunes visages féminins, à Francfort, sont très caractérisés, mais peu d entre eux sont spirituels et jolis. Les nez sont généralement de forme grecque et d'autres fois retroussés. Le dialecte ne me plaît pas. »

A cinq heures, nous arrivâmes à Rüdesheim. Après quelques rafraîchissements liquides et solides, nous nous mîmes en route pour visiter le délicieux Niederwald, d'où Ton jouit d'une vue splendide, sur la merveilleuse vallée du Rhin. Il en est des vieux châteauxforts, dont on a tant entendu parler et tant rêvé depuis l'enfance, comme de toute chose : ils vous font, au premier abord, une impression d'étonnement, d'ahurissement; on voudrait les prendre d'assaut, etc., etc. puis on s'y accoutume, et on passe devant eux comme si on était habitué à les voir. La belle ruine d'Ehrenfels, la première que je vis, me regarda avec arrogance, ainsi que la Tour des souris, dans le Rhin, dont tu dois connaître la légende. Le soleil s'abaissait avec majesté, et le soir s'étendait doucement. Sur les bords du fleuve, à Rüdesheim, se voyaient quelques bateaux sur lesquels on s'agitait gaiement : les vieux fumant leur pipes, étaient assis sur des bancs, devant les maisons ; de beaux, de superbes enfants jouaient sur le rivage, si bien que j'oubliai presque le lever de la lune.

Le silence augmentait de plus en plus; je me fis apporter une chopine de Rüdesheimer, puis le batelier et sa fille me promenèrent en barque. Le Rhin était absolument calme, et l'auréole de la lune brillait claire et bleue. Sous cette lueur féerique, Rüdesheim reflétait

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dans les flots ses sombres ruines romaines ; plus haut, perchée sur une montagne, on apercevait, solitaire, la chapelle de Saint-Roch. — Nous tirions des bordées en tous sens — et mon cœur était gonflé ! Le roquet dormait étendu devant le pêcheur. Je jetai son nom aux échos qui le répétèrent : Ancre-Ancre! puis j'appelai : Robert !

Je débarquai, je jetai un dernier regard à la lueur argentée de la lune et, bercé par le murmure monotone des vagues, je m'endormis rapidement. C'est avec un sentiment mêlé de crainte et de respect que, le dimanche 17 Mai, je mis, pour la première fois, le pied sur cette rive du Rhin que, dans mon cœur, j'appelais encore : « France » !

Nous traversâmes jusqu'à Bingen, où dans un vieux castel romain, à pont-levis, on montre la prison de l'empereur Henri IV — abominable trou dont aurait honte un coquin d'aujourd'hui. Ensuite, nous suivîmes toute la rive gauche du Rhin. Les harpes éoliennes cachées dans les lucarnes de la forteresse me ravirent par leurs accords mineurs doux et harmonieux et me retinrent longtemps. A Bingen, nous dînâmes : Ci-joint le menu d'un repas sur les bords du Rhin :

Excellent potage

Bœuf ou côtelettes avec trois sortes de légumes

Asperges langue de bœuf

Petits pâtés à la viande

Fricassée de veau ou foie

Anguille ou saumon

Saumon frais

Pâté de pigeons farcis

Trois espèces de rôtis et le plus fin dessert

Si, maintenant, tu n'es pas satisfaite de ton fils égaré parmi les muses de Heidelberg, de ce fils qui te raconte jusqu'aux menus de ses repas, je ne sais vraiment plus que faire ! D'ici je t'entends soupirer en disant : « Que pourra-t-on offrir à cet enfant, quand il reviendra vers Pâques i83o, afin d'obtenir de lui, un visage souriant? Rien, mère bien aimée, que la soupe et un petit morceau de bœuf bouilli ou rôti. Malheureusement, à Heidelberg, on mange partout à table d'hôte, ce qui fait qu'on sert toujours la même chose ; sans compter que cela coûte bien plus cher et qu'il faut rester à table, tandis que ;'aime à expédier mes repas en cinq minutes.

Après cette petite digression, passablement prosaïque, vois-moi monter sur le bateau du Rhin se dirigeant vers Coblence. A Francfort, Döring m'avait fait cadeau d'un beau panorama du fleuve, de sorte que j'étais fort à mon aise, assis sur le pont, la tête nue, le cigare aux lèvres, mon panorama en main et ma lorgnette devant les yeux. Aucun dieu ne peut te dépeindre ce pays avec ses forteresses et ses citadelles romantiques ; c'est pourquoi je passe sous silence le nom des villes riveraines et des châteaux devant lesquels j'ai défilé comme dans un songe. Sur cette diligence navale, j'ai rencontré un peintre de Mayence qui connaissait très bien Glasert à Darmstadt, et qui m'a beaucoup parlé de lui. Ma soirée de ce dimanche fut trop belle pour que je pusse me décider à me renfermer dans une rue de Coblence, étroite et resserrée, ce qui avait été mon projet. Tandis que W. Alexis poursuivait jusqu'à Coblence, je descendis de l'autre côté du Rhin dans un petit village (Capellen), et j'y

passai la nuit, seul. La soirée merveilleuse me dédommagea de mon arrêt ; de jolies paysannes, coquettement vêtues de leurs habits du dimanche, se promenaient le long du fleuve, qui du côté de l'Est, reflétait les vagues argentées par la lune, et, du côté de l'ouest, les vagues dorées par le soleil couchant. Au milieu, coulait le Rhin, d'un vert sombre qui est sa véritable couleur; vingt nacelles remplies de gens joyeux qui chantaient, sillonnaient les eaux, et des centaines de rossignols (qui vivent ici comme les moineaux chez nous) accueillaient de leur notes mélodieuses la nuit qui descendait lentement des montagnes. Je dormis bien et, dans mes rêves, je vis Jules debout, devant moi et en bonne santé. Quand je me réveillai, le soleil levant frappait mes yeux. Toute cette partie du Rhin est catholique — mais combien ces catholiques sont différents de ceux de Bohème et de la Basse-Bavière! Sur les bords du Rhin, ils sont doux, humains. — les visages ne sont pas dénaturés par le fanatisme ; les yeux ne sont pas creusés et éteints par les l'extase !

Trouverait-on en Bavière, en Bohème, en Saxe, voire dans les pays protestants, beaucoup de jeunes filles comme cette jeune catholique de Capellen (elle aurait mérité un sort meilleur que celui de me servir !) qui me dit, souriante et en toute innocence : « Celui qui veut mettre sa religion derrière un nom et qui la cherche dans ce nom, n'a pas de religion. La plus belle religion est d'être bon et pieux ; qu'on soit catholique ou protestant, cela importe peu ! »

Aujourd'hui mon journal de voyage se termine par ces tristes mots : « Fin des cigares de Leipzig ! » Or,

5o LETTRES CHOISIES

le tabac et le café des bords du Rhin sont détestables à fumer et à boire.

La matinée du lundi, 18 mai, fut presque plus belle que toutes les précédentes. Dès cinq heures du matin, je fis l'ascension de la splendide ruine de Stolzenfels, superbe et fier rocher. La vue est indescriptible, je n'insiste donc pas. Pendant que j'errais dans cette sombre ruine, couverte de lierre et de genêts, il y avait devant moi, un gros homme décoré, ayant à son bras une jolie femme, accompagnée de deux enfants. Il m'adressa la parole en mauvais allemand et me dit : « Cette vue vaut bien la peine qu'on se lève de bonne heure pour venir 1 admirer. » Il fit encore quelques questions, salua aimablement, et puis s'en alla. C'était tout simplement Frédéric, prince héréditaire de Hollande, avec sa femme et ses enfants. J'appris cela de quelqu'un de sa suite, en redescendant de la montagne

A onze heures, je me mis en route pour Coblence, en compagnie d'un joyeux ivrogne, professeur de danse, qui jadis, m'a-t-on dit, était très bien vu, mais qui depuis quelques temps se grise de telle façon qu'il a perdu toute considération. lime parut enclin à éprouver les sentiments que l'humanité montre à son égard* el il me réjouit au point de vue psychologique. Entre autre choses, il me dit : « Je suis un très brave

homme, mais j'ai un damné défaut et à cause de

cela, on s'est moqué de moi ! » Naturellement, je ris de cet aveu naïf renfermant une vérité qu'on ne saurait trop méditer. Et c'est ainsi qu'on peut trouver chez chacun, même chez Têtre le plus misérable,

DE ROBERT SCHUMANN 5r

quelque particularité qui sert à compléter notre connaissance de l'univers et des hommes.

A Coblence, où j'arrivai à une heure, avec mon professeur de danse, je me suis consciencieusement ennuyé. On lit dans mon journal de voyage, à la page de ce séjour : « Soldats prussiens — compagnons de table — piano à queue — ■ Vins de la Moselle — repas — moi-même et tous, excessivement ennuyeux et insipides !» Là, je pris congé de mon compagnon de voyage W. Alexis, et cette séparation renforça ma mauvaise humeur. Coblence est joliment située, et la jonction de la Moselle et du Rhin produit un assez bel effet. Le mardi, 19 mai, je comptais prendre le bateau pour rentrer à Mayence. Es-ce ma faute si le paresseux garçon d'hôtel oublia de me réveiller ? — Ce qui lui valut de ma part et de celle du maître d'hôtel un rude savon! — Dans l'après-midi, j'allai visiter la forteresse prussienne Ehrenbreitenstein, puis j'errai avec délices dans les vignes. J'avais pris mon parti de passer une soirée terne, mais mes hôteliers avaient convié une véritable académie de musique, devant laquelle je fis sortir, des flancs d'une vieille carcasse de piano, des sons enchanteurs ! (Ce fut surtout exquis, lorsqu'une corde vint à casser). Puis, on causa, on chanta et on but force vin doux.

Le mercredi 20, à six heures du matin, je montai, frais et dispos, sur le bateau à vapeur « Frédéric-Guillaume ». La société était assez choisie ; malgré cela, j'échappai au bavardage; je me réfugiai dans les troisièmes classes, auprès de vieux soldats hollandais : je me fis raconter par eux des batailles, entre autres celle de Waterloo. L'aménagement intérieur du ba-

teau est vraiment princier; le tohu-bohu du pont ma énormément amusé et, si j avais su dessiner, j'aurais croqué force groupes comiques.

Les cabines sont également fort bien installées ; les divans sont recouverts de soie ; tous les meubles sont en acajou, ornés de bronzes; les rideaux, en soie rouge. De grandes glaces sans tain, toutes les recherches les plus raffinées, une masse de journaux, la table d'hôte la plus exquise, les vins les meilleurs, des jeux d'échecs, un billard — le balancement du bateau est si peu sensible que les billes restent immobiles. — Bref, on trouve réuni tout ce que l'esprit et le corps peuvent désirer de confort. — En faut-il davantage? — Je remontai cependant sur le pont : je m'assis, tête nue, à la pointe extrême de l'avant, je bus une tasse de café, fumai d'excellents cigares que m'offrit un Anglais, et je restai seul, tout l'après-midi, m'amusant de la folle tempête qui se jouait dans ma chevelure, et composant un hymne — assez bien réussi — en l'honneur du vent du Nord-Ouest. — Les gens me tinrent pour un original, et un matelot déclara que j'aurais fait un fameux marin, puisque je bravais la tempête, tête nue.

Mayence, avec ses beaux clochers rouges et son port sillonné de bateaux par centaines, apparut, belle et étincelante à travers les arbres, à sept heures. Pour la première fois durant tout le voyage, on me servit, à l'hôtel des Trois Couronnes, un repas exécrable, au-dessous de toute critique, après lequel j'errai à travers les rues et les églises. Le soir, je fis ma caisse, et je m'aperçus à mon grand étonnement, que ma fortune ne se montait plus qu'à trois florins : je

ne m'endormis donc pas sans une certaine préoccupation.

Le matin suivant, je montai dans un fiacre piteux : j'eus le plaisir de trouver, comme aimable compagnon de route, un vieux et jovial major, ancien adjudant de Joachim Murât. Il a passé quatorze ans à Naples, puis en Espagne; il fut condamné à mort avec Murât, mais il obtint sa grâce.

(De Mayence à Heidelberg, je n'ai pas aperçu un seul joli visage.)

A Worms eut lieu le déjeuner, puis la visite à la cathédrale et à l'Eglise réformée, où Luther confessa sa foi.

Nous demandâmes au guide : « Depuis quand cette église est-elle bâtie ? ».

Depuis cent vingt ans », répondit-il. On rit — mais mon rire ne fut pas des plus joyeux ; ma main avait frôlé mon gousset !

Le brave major me quitta avant Mannheim, où j'arrivai vers quatre heures. Je ne pouvais pas prendre de voiture pour les raisons ci-dessus mentionnées. Je me mis donc en route à pied, et j'en fut récompensé par une soirée orageuse et un splendide coucher de soleil. Je ne m'arrêtai pas à Mannheim. Sur la route, je vis le poteau (celui qui est peint dans le tableau de ton salon) devant lequel Sand s'arrêta pour songer... Le soir, à neuf heures, j'atteignis, avec une joie mélangée de tristesse, le tant désiré Heidelberg !

Et maintenant, mère chérie, j'enferme dans son cadre ce court mais joli petit tableau de mon voyage. Dans ma prochaine lettre, je t'enverrai un récit détaillé de mon installation et de ma vie à Heidelberg,

où Rosen fut mon très aimable introducteur. Reçois ces lignes avec autant de joie que j'en ai éprouvée à te les adresser. Je compte recevoir bientôt une très longue lettre de toi, ma bien chère mère ; donne moi des nouvelles de tous les chers nôtres à qui j'écrirai prochainement. Cette lettre-ci a épuisé ma verve pour un bon bout de temps. Je te décrirai pourtant bientôt une foule de détails sur mon appartement, mon piano, ma vie d'étudiant, etc., etc..

Je n'ajoute plus que : « Porte-toi bien ! » Tu connais tous les vœux que forme ton enfant pour ta santé.

Ton Robert.

A la même

Heidelberg, 1 7 juillet 1829.

Bien chère mère,

Enfin, après huit longues semaines, ta lettre tant désirée est arrivée. La seule vue de son cachet rouge m'a rendu joyeux, mais malheureusement elle ne saurait être gaie, puisqu'elle contient tristesses sur tristesses! Ce qui ma le plus peiné a été la mort du pauvre petit ange1 dont la vie n'a duré qu'un printemps ! L'homme a le droit de se demander quelquefois pourquoi le ciel agit ainsi ! Seume a écrit un beau traité se demandant : « pourquoi la mort des petits enfants nousafflige-t-elle plus profondément que celle des êtres déjà plus grands ?» Comment reprocher aux parents des larmes si légitimes?

Je suis rassuré de savoir l'état de Jules devenu

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