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Partie du bavardage

Dites-moi; aimable amie, comment s'est passé pour vous le beau mois de juin ? Comment vont vos amies, la tendre...? et la fine et fière... ? Kragen marche-t-il à présent plus rapidement ? Et Becker a-t-il toujours un regard heureux, quand il entend jouer du Chopin ? Qu'a dit Reissiger dans son compte rendu ? Mlle Schröder reviendra-t-elle bientôt ? Les habitants de Dresde lisent-ils autrechose que la chronique ?Passent-ils souvent sous les piliers des ponts ? Savez-vous que ceux de Leipzig sont d'un naturel jaloux? et qu'ils pourraient bien se transporter à Dresde, pour détruire le sujet de leur jalousie ? Des hommes démesurément longs, vous promènent-ils toujours, d'un côté à l'autre, dans l'église catholique ?

Et maintenant à votre tour. Pensez-vous avec plaisir à Leipzig ? à vos proches parents ? à Günther (appelé de préférence le génial). Pensez-vous à une certaine Emilie, cette jeune fille si intelligente, ; claire | et aimable, qui parle de vous, et souvent avec tant de chaleur ? Et à l'angélique et douce Elise, malheureusement devenue invisible, y pensez-vous ? Et à Stegmayer qui a adressé une pétition à la Chambre (que j'ai signée également), demandant qu'on travaillât la nuit et qu'on dormît le jour ? Et à votre amie Ernestine1, si dévouée, pierre précieuse qu'on ne pourra jamais estimer trop haut ? Enfin savez-vous quelque chose de Schuncke, de ce rédacteur étrange qui nous parle journellement de sa solennelle et éblouissante collaboratrice Clara ? Que de choses vous concernant je

i. Ernestine demeurant dans la maison de Wieck.

voudrais apprendre de vous ! — Ce que vous chantez, et comment ? Cela, je le sais déjà. — Si, par les belles | soirées de juillet | vous regardez par la | fenêtre | . (ce que je ferais aussi en ce cas), ou si vous allez vous promener sur la rive : droite de l'Elbe ; (question égoïste, puisque ce fut ma promenade favorite). — Si vous composez beaucoup de musique ennuyeuse ou idéale ? Si vous m'écrirez bientôt un mot de réponse.

Maintenant ce serait le tour de la causerie, des paroles sérieuses, des recherches austères... Mais il est difficile, après une si longue séparation, de discuter flegmatiquement, comme un | pasteur, | sur un Adam antédiluvien ? Alors, l'aimable Clara, qui pardonna déjà si souvent, devra encore cette fois, se montrer pleine d'indulgence pour les questions croisées et entrecroisées de cette lettre. Je remets la partie causerie jusqu'à réponse reçue — fût-elle de deux lignes — c'est-à-dire à une semaine. Il est possible aussi que quelqu'un frappe soudain à votre porte, et que, quand vous crierez : Entrez ! il soit superflu que ce quelqu'un déclare se nommer

Robert Schumann.

J'écris à la hâte au milieu d'une foule d'occupations.

Addio, clarissima Cara.cara Clarissima.

DE ROBERT SCHÜMANN 22Q

A Ernestine de Fricken

Leipzig, 28 juillet 1834.

Si j'osais parler comme je le voudrais, je remercierais tout d'abord le bon Génie qui me fait connaître l'amie que j'honore, ainsi que l'heureux événement survenu dans la chère famille Wieck *, événement qui a encore augmenté la sympathie extérieure qui m'attirait vers vous ! Je dis : extérieure, car je suis trop peu de chose, pour oser supposer que je pourrais vous être agréable en vous offrant, pour l'avenir, des liens plus intimes. Quoiqu'il en soit, je ne saurais témoigner assez de reconnaissance à ce bon Génie qui m'a protégé plus que de coutume, en dirigeant mes yeux sur une vie si bien remplie et sur un cercle d'esprits supérieurs, où vous êtes si appréciée et si inoubliable !

Si j'ai jamais souhaité jusqu'ici que le temps présent restât immuable et sans aucun changement, c'est en ce moment. — Jamais, non plus, je n'ai terminé une lettre avec une plus profonde vénération que celle-ci.

Robert Schumann.

1. Robert Schumann et Ernestine de Fricken venaient d'être parrain et marraine chez Wieck.

Au capitaine de Fricken (à Asch)

Septembre 1834.

Très honoré Monsieur,

Dans les derniers jours de votre séjour à Leipzig, j'étais tellement sens dessus dessous, qu'il n'y avait pas moyen de songer à une paisible causerie. Je suis heureux de trouver, dans vos compositions, le trait d'union qui peut nous unir — si toutefois, vous désirez, autant que moi, continuer à dévider le long fil qui rapproche les distances. Je n'ai pas besoin de vous dire à quel point votre habileté artistique m'a profondément ému, et combien je suis heureux que votre amour pour l'Art soit resté aussi vivant. Vous savez, sans que j'aie à vous l'avouer, l'intérêt que je porte à votre honorée fille, et combien je désire suivre à distance chaque pas en avant que pourra faire cette artiste si distinguée.

J'ai parcouru avec grand soin vos Variations en midièze mineur. Comme je connais l'origine de vos oeuvres, je trouve aisément une excuse à leurs défauts : ce qui peut paraître faible dans une transcription, est souvent trouvé excellent dans l'original. En réalité, si la beauté spéciale d'une pensée doit demeurer la même, tout en étant présentée dans un vase différent, elle prend cependant l'élégance particulière à son nouveau cadre : tel front porte mieux les diamants, tel autre, les roses ; la flûte a d'autres attraits que le violon, etc. C'est ainsi que vos Variations appartiennent plutôt à la flûte éthérée qu'au simple piano. En réalité, il n'est pas facile de réussir à faire

oublier l'instrument d'origine, et ce serait folie à vous, qui ne vous donnez pas comme connaissant à fond toutes les ressources du piano, de le tenter du premier coup. J'ai moi-même, dans le premier cahier des Caprices de Paganini, commis cette erreur: pour rester fidèle au texte original, j'ai confié certains passages au piano, insuffisant pour les rendre. Dès le second cahier, j'ai évité cette faute, pour le plus grand bien de l'œuvre. Tout cela concerne le travail mécanique de vos Variations. Elles me paraissent avoir plus d'importance au point de vue esthétique : il y a, dans le thème, du caractère et du sentiment. Je supprimerais volontiers l'Introduction ; en plus de la tonalité interdite par laquelle elle commence, elle est trop peu préparée ; elle affaiblit l'impression que produit le simple premier thème. En faisant entendre, dès le début, le renversement de la mélodie dans les premières mesures, cela pourrait passer pour la suite d'un thème donné, mais, pour cela, il faudrait le placer dans le cours du morceau, sans quoi l'on se demande lequel des deux thèmes est le véritable.

J'ai aussi une objection à faire sur la nature du thème qui, par lui-même, est un peu trop varié, la flûte, avec ses accents prolongés, me paraît l'instrument qui pourrait le mieux rendre ce que vous voulez exprimer. J'aimerais donc que, à son début, le thème fût d'une grande simplicité; c'est ainsi que je le comprends et que je prie Mlle Ernestine de vous le jouer. J'ai toujours été exigeant pour la valeur du thème qui sert de base à toute la construction.

La pensée d'une ritournelle aussi changeante est

jolie et peu usitée ; c'est une sorte de réflexion où la fantaisie n'étant plus commandée et enchaînée par le thème, peut se donner libre carrière. — Quant aux Variations en elles-mêmes, je leur adresse le reproche, souvent mérité par la nouvelle école, d'être dominées par une grande uniformité de caractère ; le but doit, il est vrai, être toujours le même, mais le verre au travers duquel il apparait doit le transformer par des teintes diverses, comme le font ces verres bariolés qui, en se réunissant, reproduisent aussi bien les rayons brillants du couchant que Tor d'un soleil matinal. Je parle ici contre moi-même, car je viens d'écrire, sur votre thème, des Variations que je compte appeler « pathétiques », dans lesquelles j'ai tâché de reproduire le pathétique — s'il y en a réellement — sous différentes teintes. Peut-être me permettrezvous de vous les communiquer avant de les faire imprimer?1

J'ai noté ce qui m'a semblé peu clair, ou trop dur comme harmonie, sur votre manuscrit que je vais, autant que possible, faire paraître au grand jour. Quant aux anciennes formules que M. Wieck avait signalées à votre attention, je n'y attache pas une grande importance ; il sera du reste aisé de les améliorer et de les moderniser.

J'espère que vous accueillerez sans déplaisir toutes ces remarques qui vous transmettent ma pensée en toute franchise : je suis toujours si heureux de rencontrer un dilettante de vaillante humeur, surtout lorsqu'il est actif, et appuyé, comme vous, sur de

i. Ce sont celles qui parurent sous le titre «Etudes symphoniques ».

solides bases ! Je vous ai donc écrit carrément et sans ambages ma façon de penser.

Si cela peut vous faire plaisir, j'en aurais moimême beaucoup, à vous mettre, de temps en temps, au courant des nouvelles du monde artistique. La plus récente et la plus importante est que le vieux Louis Böhner a donné hier un concert. Vous savez que dans son temps, il fut aussi célèbre que Beethoven, et qu'il a fourni à Hoffmann le type original pour son Capellmeister Kreissler — Mais sa piètre apparition m'a anéanti. — C est l'image frappante du vieux lion ayant une écharde dans la patte ! Avant hier, il a improvisé pendant deux heures, chez moi; les anciens éclairs apparaissent encore de temps en temps, mais l'ensemble est sombre et terne. Il paie actuellement son passé : il a traité les hommes avec une effronterie et une arrogance que ceux-ci lui rendent aujourd'hui. — Si j'en avais le temps, j'écrirais, pour le journal, un article sur Böhner, dont il m'a fourni lui-même les éléments. Sa vie a été un mélange incohérent de folle gaieté et de désespoirs — Voici comment il se conduisit un jour à Oldenbourg. Il avait annoncé un concert — le public était réuni et impatient — il se dirigea vers l'orgue, s'y appuya en se courbant et dit à haute voix : « Devant un public aussi stupide, un Louis Böhner ne joue pas ! » Telle est, en tout, sa façon d'agir. A-t-il quelque autre jour, donné un concert ayant réussi, il achète des corbeilles qu'il remplit de petites boîtes d'or. Un ami le vient voir et lui fait-il d'amers reproches: là-dessus, Böhner, de jeter parla fenêtre tous les petits objets en or! Je connais, sur lui cent histoires du même genre.

Un trait pénible de ses nouvelles compositions est qu'il semble ne plus se suffire à lui-même. Il perd alors toute personnalité et s'approprie positivement les motifs caractéristiques de musiciens de génie, au point que, pendant des passages entiers, on entend, note pour note des fragments du Don Juan ou d'autres œuvres.

Schunke est, depuis quelque jours l'hôte du bailli Welk ; j'irai plus tard le chercher. Très peu de printemps se retrouvent encore sur son visage ; peut-être, avec peine, en découvrirait-on encore un ! Si vous étiez resté plus longtemps ici, vous auriez appris à connaître cet homme remarquable: nous sommes, tous les deux, fort différents de l'idée qu'on peut se faire de nous après une courte entrevue.

Je deviens bavard ! Permettez-moi pourtant encore quelques questions ? Votre santé est-elle tout à fait rétablie ? Cet admirable été doit apporter la guérison à tous les maux — Mademoiselle Ernestine étudie-telle beaucoup, et bien ? Priez-la, de ma part, de faire des gammes chaque jour, pas plus d'un quart d'heure et dans un mouvement modéré. Sans doigté, l'art n'existe pas, pas plus Raphaël que Mozart ! — Qu'elle ne néglige pas non plus le chant et le «Lied » Sa voix est si pénétrante et si souple ! Rappelez-moi à son souvenir. Je salue avec respect les parents de cette si charmante enfant.

A sa mère

Vendredi 5 septembre, h heures du matin. Chère mère aimée et jamais oubliée,

Six heures après la réception de cette lettre, je serai auprès de toi ; mon vieil ami le Docteur Glock m'accompagnera. Ernestine arrivera avec son père, vers huit heures du soir. Nous nous dirons adieu che% toi. Le père ignore mon voyage, comme tout le monde ici. Ce roman d'été est bien le plus merveilleux de ma vie ? Tu ne te doutes guère que tu es la véritable cause de cette réunion ! Je te dirai tout cela. — Mets Emilie au courant, je veux lui faire connaître Ernestine ; elles feront une paire d'anges par le cœur et les sentiments. — Surtout ne parle à personne de tout ceci. Je resterai avec toi jusqu'à jeudi, dans le plus strict incognito.

Ton fidèle enfant Robert. *

A la même

Leipzig, 17 octobre 1834.

Mère bien-aimée, que dois-tu penser de moi ? Pas un mot de remercîment pour ta dernière lettre, si pleine de consolations, pour tes tendres conseils pendant les jours qui ont suivi la séparation ! Chaque fois que je pense à toi, je suis pénétré d'un sentiment si douloureux, qu'il m'a fait prendre la résolution de

l. Robert se fiança avec Ernestine de Fricken, à Zwickau, mais les relations furent rompues pendant l'été de i835.

rester plus longtemps auprès de toi et de nous réconcilier par ma présence — chose plus facile à faire qu'à distance. — Serais-tu satisfaite, si je m'installais chez toi pour quelques semaines? Vienne seulement une belle journée, et tu me posséderas avec mes chagrins et mes joies. J ai tant à te raconter ! En ce moment s'approche l'anniversaire de la mort de cette chère Rosalie que je ne puis oublier ! Je prévois une crise de mélancolie que l'éloignement d'Ernestineme rend plus redoutable encore. Je remercie le ciel de m'avoir laissé la force de m'arracher d'ici. — J'espère trouver la guérison auprès de vous qui me recevrez avec votre affection. Thérèse me rendra-t-elle le service d'amie, de m'abandonner, pour une quinzaine, son piano à queue, dont j'ai besoin pour déchiffrer des œuvres dont le journal a parlé et pour terminer quelques autres de mes compositions ? Si cela devait la contrarier, je ne pourrais pas prolonger longtemps mon séjour. — Au cas contraire, je serai à votre charge pendant trois semaines. C'est aujourd'hui vendredi, attends-moi de dimanche à mardi.

Ernestine m'écrit chaque semaine et très longuement ; son amour est, pour moi, une joie céleste. Cette étrange fillette ne s'imagine-t-elle pas qu'elle te déplaît? Je lui écris aujourd'hui. — Nous causerons ensemble, toi et moi, de tout ce qui se passe et de quelle manière nous devons agir, etc., etc. Mon domestique lit par dessus mon épaule ; ma lettre doit partir.

Du fond du cœur, avec amour,

Votre Robert.

DK ROBERT SCHUMANN 237

A Henriette Voigt (à Leipzig)

Zwickau, 2 novembre 18.34.

Je viens de lire ton ancienne lettre

Cette page était commencée pour Ernestine. Oseraije dire à ma chère Henriette que lorsque j'écris à l'une ou à l'autre, la différence n'est pas très considérable ?

Ma chère amie — que je considère et que j'aime encore plus profondément que je ne le croyais — ne prenez pas mon silence pour autre chose que pour un temps d'arrêt ; c'est une interruption muette et non une fin. — Je suis poète, quand je pense à vous, et mes parents s'en aperçoivent quand je parle de vous. Alors, je vous vois nettement devant moi, tantôt méditant, tantôt conseillant — boudant rarement — souvent gaie, toujours aimante et bonne. — Puis, arrive Ernestine, avec son visage de madone, avec sa tendresse ingénue envers moi, douce et lumineuse comme un coin de ciel bleu se montrant au milieu des nuages. — Puis c'est Schunke, qui vous prend dans ses bras, — légère apparition dont le visage exprime à la fois la souffrance et le noble dédain qu'il lui oppose. — Voilà le groupe complet. — Je le recouvre d'un voile pendant quelques instants.

Quatre jours plus tard.

Le 5 novembre.

Dimanche, après l'adieu de vendredi, je vins ici. En réalité, celui qui s'éloigne ne devrait jamais répondre à celui qui reste aux lieux ou le souvenir du passé l'enchaîne plus sûrement que le caprice. Le partant est distrait par de nouveaux visages, par de nouvelles relations; il est placé entre les trois époques qui se succèdent dans notre vie

Le 7.

A chaque instant mon fardeau s'accroît ! Combien me fait souffrir votre souvenir; le vôtre et celui de Schunke ! Aujourd'hui, je prends la plume avec le projet arrêté de ne pas la poser avant que cette lettre ne soit terminée. — Si je pouvais seulement être auprès de vous pendant quelques instants, vous en sauriez beaucoup plus que ne peut vous l'apprendre une lettre écrite par fragments ! Que ne devrais-je pas faire ici? Travailler, mettre certaines compositions au net, correspondre avec quelques habitants de Leipzig, écrire pour le Journal et pour le Manuel de Conversations pour Dames ! — Rien de tout cela n'a été fait ! — Tout mon travail a consisté en une lettre à Ernestine, dont j'ai déjà reçu, le lendemain de mon arrivée, une lettre à votre adresse. Depuis lors les empêchements n'ont pas pris fin ! Les mille visages connus de la ville natale réclament un sourire, un mot; depuis notre vieille cuisinière jusqu'à la femme du colonel! Que de fiât-

DE ROBERT SCHUMANN 23g

teuses -niaiseries faut-il entendre et répondre! Mais j'en suis dédommagé, en retrouvant les anciennes affections qui, pendant de longues séparations, ont su faire leurs preuves de dévouement, et en revovant la charmante vallée de mon enfance où tout m'est si familier. On n'apprend pas cela, et, pourtant, on le sait si profondément ! L'habitude l'a gravé en nous. Tout cela me réjouit et me distrait, mais mon âme est toujours la même, hélas! Elle me fait frissonner ! J'ai une réelle virtuosité pour la culture, persistante en moi, des idées tristes. — C'est l'esprit malin qui s'élève contre tout bonheur apparent et cherche à le souiller ! Cette angoisse intime envahit parfois tout mon être : alors je ne me contiens plus, je voudrais me transporter dans un autre corps et m'enfuir pour l'éternité! . . . Ernestine m'a écrit une lettre radieuse : sur sa demande, sa mère a parlé au père, et il me la donne ! — Henriette, il me la donne!... Comprenez-vous ce que cela veut dire ? — Et malgré tout, une angoisse m'étreint comme si je redoutais d'oser porter, sur ce joyaux précieux, des mains impures et fatales ! Si vous me demandiez le nom de ma douleur, je ne peux pas vous le dire. — Je crois que c'est la douleur elle-même! Je ne saurais la désigner plus justement. — Ah !... c'est peut-être aussi l'amour, le désir que m'inspire Ernestine ! — Je ne peux plus supporter ma peine, et j'ai déjà écrit pour qu'elle revienne au jour le plus prochain ; si vous voulez éprouver un sentiment de bien-être, pensez parfoisà deuxâmes qui vousauraient confié tout ce qu'elles ont de plus sacré, et dont le bonheur futur est inséparable du vôtre !

Ce que je vous écris est d'une incohérence!.. Mais ma

lettre me brûle les doigts ; il faut qu'elle parte à l'instant.

. . , Ecrivez-moi tout ce que

vous savez sur Schunke, pour que je puisse lui adresser une lettre, d'après ce que vous me direz. Je ne peux pas me faire à l'idée de me séparer de lui. S'il meurt, ne me l'écrivez pas, au nom du ciel! Cette recommandation est d'ailleurs inutile, en ce qui vous concerne

Je viens de regarder le ciel — cinq heures sonnent ; de petits nuages, blancs comme des agneaux, flottent dans l'air. Je ne vois pas votre fenêtre éclairée, mais, dans le fond de la chambre, j'aperçois une forme gracieuse, la tête entre les mains. Ses yeux, pleins de douleur, semblent se demander si elle peut encore ajouter foi à ce qu'on regarde comme les choses les plus saintes : l'amitié et l'amour ! Je voudrais pouvoir m'approcher d'elle et, humblement, respectueusement, lui baiser les mains, mais elle se détourne !...

Restez-moi fidèle, ma chère amie.

Robert Schumann.

A Joseph Fischhqf (à Vienne)

Zwickau, 14 décembre 1834.

Très honoré Monsieur.

Notre Louis Schunke est mort! je devrais plutôt dire qu'il s'est endormi à tout jamais dans un rêve ! Je crois devoir vous en aviser, vous dont il parlait si souvent et avec tant d'affection. Si je ne m'étends pas davantage, aujourd'hui, sur la perte que font en lui l'Art et le monde, j'espère que l'ami de ce grand et

cher disparu ne m'en gardera pas rancune. Si vous croyiez pouvoir trouver en moi, qui lui survis, quelque compensation, je vous tends de grand cœur la main, pour vous offrir une union qui aurait été nouée et sanctifiée par celui qui nous a quittés.

Ma première prière est celle-ci : Je veux écrire dans notre Revue, un article en l'honneur de notre Louis et, dût mon cœur se briser, je le ferai et le rendrai digne de lui. Voulez-vous bien me communiquer à ce sujet, le plus rapidement possible, ce que vous connaissez de sa vie, notamment de son séjour à Vienne, chez le conseiller S.

En outre — est-il besoin de vous en prier ? je vous demande d'annoncer sa mort dans le journal de Haslinger. — Il est mort le 7 décembre. — Parmi ses dernières œuvres (posthumes) se trouvent un remarquable Concerto pour piano, et douzes Valses qui, malgré leur vivacité, semblent traversées par un pressentiment funèbre !

Je commence notre entrée en relations, par des prières; en voici encore une que je suis assez indiscret pour vous adresser : ne voudriez-vous pas — si vous l'en jugez digne — assurer votre appui à notre jeune œuvre, le journal — pour la réussite duquel notre ami nous aida avec tant de joie et d'ardeur ? J'ai des raisons, que je vous expliquerai plus tard, pour vous demander avec insistance, de collaborer, dès ce moment, par des compositions ou des correspondances. Nous n'aurions pas pu choisir un éditeur plus négligent que le nôtre. Nous en changerons à Noël ou à Pâques i835. Il ne nous manquera pas de sujets de plaintes nous donnant le droit de rompre avec Hart-

mann ; mais il ne se laissera pas faire, et l'opération sera compliquée. En attendant, le Journal, qui excite de nombreuses sympathies, ne doit pas être interrompu. Pour ma part, je vous garantis le paiement des honoraires que mériteront vos travaux d'Art, et j'espère, sous peu, pouvoir vous accorder de meilleures conditions. Veuillez expédier vos envois à mon adresse particulière : Mlle Dumas, Querstrasse, n° 1246, à Leipzig. La Rédaction vous serait très reconnaissante, si vous pouviez nous assurer quelques collaborateurs qui ne fussent pas étrangers à la tendance du Journal. Seyfried nous a aussi promis son concours, mais Kiesewetter s'est récusé.

Le journal de Haslinger continuera-t-il ? Comme journal minuscule, je le préfère à tout autre. Connaissez-vous le bienveillant compte-rendu qui a paru dans le n° 76 ? Cela donne du cœur au travail, et cela stimule les idées. Je vous enverrai prochainement deux fascicules d' « impromptus », une « sonate » et un « allegro » pour que vous les examiniez. Si vous jugiez opportun que nous eussions une entrevue prochaine à ce sujet, je vous en serais profondément reconnaissant. L art ne peut exister sans encouragement; dans une île déserte au milieu de l'Océan, un Mozart,un Raphaël fussent restés de simples cultivateurs.

Je réclame votre indulgence pour mes hiéroglyphes. J'attends votre réponse avec impatience.

Robert Schumann.

Depuis votre envoi du commencement d'octobre, nous n'avons plus rien reçu. Peut-être Hartmann

a-t-il gardé ou renvoyé une de vos lettres. Veuillez me le faire savoir aussitôt.

A Clara Wieck (à Leipzig)

Zwickau, 28 août i835.

Au milieu des fêtes de l'automne et des joies que m'apporte un ciel radieux, m'apparaît toujours une tête d'ange qui ressemble, comme deux gouttes d'eau, à la tête bien connue de Clara.

Où dois-je commencer mes récits, sans l'aide des feuilles de papier mécanique anglais dont la longueur, on le sait, couvre facilement plusieurs milles ! Où en sommes-nous restés? — S'il est vrai que la plus belle musique soit celle dont la fantaisie s'enlace autour des plis épais du manteau de Faust, notre route est belle aussi. Pour la première partie du voyage, Ulex vous aura appris quelques détails — dans la mesure de ce qu'il sait, car on a plus vécu de lui qu'il n'a vécu lui-même. — Je voudrais vous faire connaître ce qui s'est passé ensuite : dans un coin de mon imagination se dresse un tir à l'oiseau ; dans une autre, un grand Concerto de Schmittbach de première valeur ; ailleurs un baptême chez Thierfelder ; puis encore mainte autre chose de moindre importance, telles que le preneur de rats, le banquet des pommes de terre, le dithyrambe de la bière qui sont à peine dignes d'être mentionnées. Je croyais qu'on ne trouvait des hommes qu'à Leipzig — avec un joyeux étonnement, je m'aperçois qu'ailleurs, on peut encore en trouver quelques uns.

Nous avons souvent parlé de vous avec Ulex, et je me tromperais fort, si je doutais que nos sentiments sympathiques ne fussent partagés par vous.

Je ne sais absolument rien de ce que vous faites, mais pourtant je le devine : le matin, Rosenthal ; l'après-midi Rosenthal ; le soir, Kintschy *. Vous seriez vraiment jalouse (si vous pouviez éprouver un pareil sentiment), en nous voyant déployer notre carte du ciel : de grand matin, un bain de soleil sur la montagne; l'après-midi un somme dans la vallée ; le soir, nouvelle envolée sur la montagne, une jolie femme au bras — Thérèse — sur laquelle se posent dans une muette admiration, les yeux de Reuter. Je voudrais vous dépeindre Emilie : on devient, auprès d'elle, plus doux et plus rêveur, tandis que Thérèse excite et captive nos sens.

Ces deux grâces envoient leur bon souvenir à leur cadette. J'ai encore mille choses à vous dire... peutêtre pourrai-je m'arranger pour que mardi matin, nous puissions enfin nous parler, après une si longue séparation. Pour aujourd'hui, je vous salue de ,,tout cœur, ainsi que votre mère, votre père et tous les Compagnons de David réunis. Vous savez avec quels sentiments affectueux je pense à vous !

Robert Schumann

N'est-ce pas joli de vous écrire au jour anniversaire de la naissance de Goethe ?

i. Restaurant au Rosenthal,

A la même

Du bureau de poste de Zwickau, i3 février i836, io heures du soir.

Le sommeil ferme mes yeux. Depuis deux heures déjà j'attends la malle-poste. Les routes sont tellement défoncées que j'ai peut-être encore à attendre jusqu a 2 heures .

Ma journée d'aujourd'hui fut pleine d'émotions. — Ouverture du testament de ma mère ! — Des détails sur sa mort ! — Heureusement ton image radieuse plane sur ces ténèbres et m'aide à supporter mes chagrins.

A Leipzig, mon premier soin sera de mettre mes affaires matérielles en ordre; quant au côté moral, il est pur. Peut-être ton père ne retirera-t-il pas sa main quand je lui demanderai sa bénédiction!... Il est probable que nous aurons beaucoup à agir et à niveler, avant d'en arriver là, mais j'ai confiance en notre bon génie. Nous sommes marqués par le destin pour être l'un à l'autre : je le savais depuis longtemps, mais jamais je n'avais eu assez d'audace pour te le dire plus tôt et pour être plus tôt compris de toi

Il fait de plus en plus sombre dans ce bureau. Des voyageurs dorment à côté de moi ; au dehors, la neige tombe à flocons. Je vais m'enfoncerdans mon oreiller

pour ne plus penser qu'à toi

Ton Robert.

Tu recevras ma prochaine lettre, le jour qui suivra ton concert. — Ecris-moi souvent, tous les jours !

A H. Dorn, chef d'orchestre à Riga

Leipzig, 14 septembre i836.

Très cher Monsieur,

Avant-hier, au moment où je venais de recevoir votre lettre à laquelle je voulais répondre sans tarder, qui est-ce qui est entré? — Chopin! Ce fut une grande joie ! Nous avons passé une belle journée, continuée hier. Aujourd'hui je m'assieds à ma table, avec la ferme volonté de racheter, dans la mesure du possible, mes anciens péchés. Je pense à vous presque chaque jour, souvent avec tristesse, en songeant à l'irrégularité de mon travail — mais toujours avec reconnaissance, parce que, malgré tout, j'ai appris de vous, plus que vous ne pensez

J'ai, de Chopin, une nouvelle ballade en sol mineur. Elle me parut géniale, et je lui dis que c'était celle de ses œuvres qui me plaisait le plus. Après un assez long silence, il me dit avec vivacité : «Cela me fait grand plaisir, parce que c'est aussi celle que je préfère. » Il me joua ensuite une série d'Etudes, de Mazurkas et de Nocturnes — tout cela incomparablement. On est ému, rien que de le voir assis au piano. Vous l'aimeriez beaucoup ; Clara, toutefois, lui est supérieure comme valeur d'exécution, elle donne plus d'expression que le Maître lui-même à ses œuvres, qu'elle joue avec une perfection et une « maestria » qui semblent s'ignorer.

Cet hiver, la vie artistique sera brillante ici : Mendelssohn, David, (nature fort distinguée), Lipinski,

Liszt, Clara, deux concerts permanents, deux journaux musicaux, douze quatuors, de la musique d'église supérieure, Stegmayer, (malheureusement très paresseux), Banck (bon compositeur de Lieder), et beaucoup d'autres qui m'échappent en ce moment : bref, vous seul manquerez.

Ecrivez-moi bientôt, continuez à m'encourager, j'en ai grand besoin. Votre,

R. Schumann.

A W. von Zuccalmaglio

Leipzig, 3i janvier 1837.

Très honoré et très cher Monsieur,

Sachez tout d'abord que j'ai communiqué, il y a. peu de temps, votre acticle à Mendelssohn avec lequel je dîne chaque jour. Je guettais de loin ce qu'exprimerait son visage, quand il arriverait à la conclusion qui (je dois vous l'avouer), m'a fait venir un peu d'humidité au coin de l'œil. Il lut attentivement ; son visage imposant, de plus en plus approbateur, ponctuait chaque phrase. Il aurait fallu que vous le vissiez: «Eh! qu'est-ce que cela? — C'est trop, c'est vraiment trop ! — Cela me fait grand plaisir; il y a plusieurs manières de faire un éloge, celui-là sort d un cœur pur», etc. Et puis encore : « Beaucoup de bons remerciements à l'écrivain ».

Après cela, nous trinquâmes au Champagne.

A C.-F. Becker

Leipzig, 10 février 1837.

Très honoré monsieur,

Je vous envoie le Concerto de Clara (op. 7), avec la prière, si vous pouvez [le faire d'ici à lundi, d'écrire une notice sur cette composition qui mérite vraiment d'être signalée dans les journaux. Vous savez peutêtre que je suis en difficultés avec le « Vieux », ce qui rendrait inconvenant que je parlasse moi-même de ce Concerto ; ce vous sera peut-être une raison de plus d'accueillir favorablement ma demande. Une demifeuille suffira. — Mais je réclame vos initiales C. F. B. comme signature. Ce compte-rendu pourrait débuter par l'appréciation du Concerto de Herz, et finir par quelques mots sur celui de Benett. Cette pensée votis conviendra peut-être. En attendant votre réponse, votre

A Clara

i3 août 1837.

Etes-vous toujours fidèle et ferme? Quelqu'inébranlable que soit ma confiance en vous, le plus fort courage peut hésiter, quand il ne sait plus rien de ce qu'il aime le plus au monde — et c'est ce que vous êtes pour moi. Je me suis dit mille fois : « Cela sera, si nous le voulons et si nous agissons ». Ecrivez-moi un simple « Oui », si vous acceptez de remettre à votre père, le i3 septembre, jour anniver-

saire de votre naissance, une lettre écrite par moi. Je le crois mieux disposé^ et il ne me repoussera peutêtre pas, si vous lui parlez en ma faveur.

Je vous écris ceci à l'aurore. Si seulement notre séparation ne durait pas plus d'une aurore ! En tout cas, tenez-vous en à ceci : « Cela sera^ si nous le voulons et si nous agissons ».

Ne parlez de cette lettre à personne, ce pourrait être fatal. — N'oubliez pas le oui. Il faut que j'aie cette assurance, avant de pouvoir prendre une décision. Je vous dis cela de toute mon âme, ouverte devant vous, et je signe de mon nom

Robert Schumann.

Clara à Robert

Leipzig, i5 août 1837.

Vous ne me demandez qu'un simple oui ? Comment un cœur aussi rempli que le mien d'un amour inexprimable, pourrait-il ne pas prononcer un si petit mot? — si important cependant ! — Du plus profond de mon âme, je le fais, je le dis et tout mon être vous le murmure à jamais !

Pourrais-je dépeindre les chagrins de mon cœur, les larmes répandues ? Oh ! non ! Peut-être que, si le sort voulait que nous pussions nous parler, alors... Votre projet me semble aventureux, mais un cœur aimant ne doit pas connaître la crainte; je réponds encore: « Oui ». Dieu ne voudra pas que mes dix-huit ans deviennent un jour de douleur. Oh non ! ce serait trop cruel ! Moi aussi, je sens que « cela sera » Rien

au monde ne nous fera reculer, et je prouverai à mon père qu'un jeune cœur peut aussi montrer de la fermeté.

Votre Clara.

A Moschelès à Flottbeck, près Hambourg

Leipzig, 23 août 1837.

Très à la hâte.

Vous allez recevoir, très honoré Monsieur, deux compositions complètement différentes. Déchiffrer le « Carnaval» sera pour vous un jeu, mais je dois vous dire qu'il est très difficile à perfectionner, car l'assemblage des morceaux musicaux a été fait d'après leurs titres. Je vous offre les «Etudes symphoniques » avec plus de confiance et de tout cœur. Quelques-unes d'entre elles me plaisent encore beaucoup, bien qu'elles soient déjà âgées de trois ans. Vous savez la valeur qu'a, pour moi, votre jugement; veuillez me le faire connaître par deux lignes que je serai seul à lire.

Je me réjouis de vos « Etudes » comme un enfant se réjouit de Noël. Je ne peux pas encore vous accuser réception de votre « Concerto pathétique »

Maintenant, une prière dans l'intérêt de l'art comme aussi dans le mien. L'éditeur de mon journal m'a fait entendre qu'il serait bon d'y publier tous les trimestres, une composition importante. Je vais donc tout mettre en œuvre pour inspirer de belles pensées et enflammer les compositeurs. On écrira des paroles de « Liedei% » et les plus remarquables seront réunis dans un recueil ;les poésies de moindre valeur seront

DE ROBERT SCHUMANN 2 5l

imprimées aussi, pour que l'examen critique puisse être fait librement, le livre à la main. Les manuscrits d'inconnus et les talents véritables seront signalés, leurs noms seront inscrits en vedette dans le journal, dont les cinq cents abonnés recevront le recueil complet des compositions. — De temps en temps, d'anciennes œuvres qui n'existent qu'en manuscrit — telles que les « Fugues » de Scarlatti,la partition d'un Concerto entier de Bach — paraîtront aussi. Avec l'aide de mes amis je compte former un Cycle de courtes compositions: l'un commencera, le second prendra connaissance du premier morceau et y ajoutera un autre de sa façon et ainsi de suite. On s'arrêtera lorsque l'album sera complet. J'ai, à ce sujet, beaucoup de projets en tête.

En premier lieu, il serait bon de publier quatre Etudes de différents maîtres. Je m'occupe trop de tout ce qui vous concerne, très honoré Monsieur, pour ne pas avoir pensé que vous consentiriez peut-être à me donner une des Etudes de votre second Cahier, qui paraîtrait dans le journal avant d'être publié par Kistner. Votre nom inspirerait une telle confiance que le premier engagement serait une victoire! Chopin m'a déjà promis son concours, et j'ai, de Henselt, le plus distingué de nos jeunes compositeurs, une étude qui certainement vous satisfera. Pour la quatrième, je ne suis pas encore fixé ; je ne sais si je la demanderai à Mendelssohn ou à un autre

A Ernest A. Becker

Leipzig, 8 septembre 1837.

Mes meilleurs remercîments pour tout, mon très cher. Il en sera fait ainsi. Votre lettre pourtant, m'avait tellement découragé, que je fis savoir à Clara, que je renonçais à écrire. Je n'en étais guère tenté, mais elle me pria instamment de le faire pour son anniversaire denaissance ; cela pourrait arrivera point nommé pour faire l'entente ! — A la grâce de Dieu ! Et je nage dans une béatitude sans mélange — je voudrais que vous fussiez ici, pour me voir ainsi transformé ! — Le « Vieux » me traite avec la plus tendre affection ; je la lui rends, et il aura une heureuse vieillesse!...

En attendant ce beau moment, je vous embrasse.

Votre Schumann.

Le jour de naissance de Clara est le i3 septembre prochain.

A Fr. Wieck

(Partie le i3 septembre 1837).

Ce que j'ai à vous dire est très simple — et cependant, les mots pourront plus d'une fois me faire défaut. Une main tremblante ne permet pas d'écrire avec calme. Si la forme et l'expression sont défectueuses, n'y attachez pas d'importance.

C'est aujourd'hui l'anniversaire de la naissance de Clara — ce jour où ce que j'aime le plus au monde ouvrit pour la première fois les yeux à la lumière — ce

jour que je ne pensais guère devoir si profondément peser sur ma destinée. J'avoue que, jusqu'ici, je n'avais pas la sécurité d'avenir que je ressens maintenant. A l'abri du besoin, suivant toutes les prévisions humaines, la tête remplie de beaux projets, le cœur jeune, enthousiaste de tout ce qui est noble, les mains ardentes au travail, ayant la conscience d'être placé dans une puissante sphère d'activité, avec le ferme espoir de pouvoir accomplir ce qu'on attendra de mes forces, estimé et aimé de beaucoup — je pensais que c'était suffisant! — hélas, quelle douloureuse réponse dois-je subir? Et qu'est-ce que tout cela, en présence de la désespérante séparation qui m'est imposée vis-àvis de celle que j'aime le plus au monde ?

Vivre loin de celle qui m'inspire toutes ces ambitions, et qui continue de m'aimer profondément avec fidélité ! Heureux père, qui connaissez à fond cette fille sans pareille, demandez à ses yeux si je ne dis pas la vérité !

Depuis dix-huit mois, inflexible comme le Destin, vous m'avez mis à l'épreuve, — comme j'aurais le droit de vous en vouloir ! Je vous avais cruellement blessé, mais comme vous me le faites expier ! Ne prolongez pas cette nouvelle épreuve. Peut-être — si vous n'exigez pas l'impossible — peut-être mes forces et vos désirs pourront-ils marcher d'accord ; peut-être regagnerai-je votre confiance? Vous savez combien je suis persévérant, en face d'un but élevé. Si vous croyez avoir suffisamment éprouvé ma fidélité et mon endurance, bénissez l'union de deux cœurs à qui il ne manque que votre consécration pour être au comble du bonheur. Ce n'est pas une exaltation d'un moment,

un élan de passion fugitive et superficielle qui attirent vers Clara toutes les fibres de mon être, c'est l'intime conviction qu'il se présente rarement dans la vie une union réunissant autant de favorables auspices ; c'est la noble jeune fille elle-même qui, répandant partout le bonheur, se porte garant du nôtre. Si vous êtes arrivé à cette conviction, promettez-moi seulement de ne pas intervenir dans l'avenir de Clara ; et moi, je vous donnerai ma parole de ne pas lui parler à votre insu. Autorisez-nous seulement, si vous faites de longs voyages, à nous donner réciproquement de nos nouvelles.

Ma vie dépend des demandes que je vous adresse du fond du cœur ; il bat paisiblement en ce moment, comme s'il pressentait que votre réponse apportera le bonheur et la paix ici-bas. Plein de confiance, je remets mon avenir entre vos mains. Ma situation, mon talent, mon caractère méritent de vous une réponse mesurée et sans détours. Parlez-nous avec bonté!

Moments solennels jusqu'à celui de la décision — solennels comme le silence qui sépare l'éclair du coup de tonnerre, et pendant lequel on se demande, en tremblant, si on va être anéanti ou se relever en bénissant le ciel. Avec la plus profonde expression que puisse ressentir un cœur aimant et angoissé, je vous conjure de nous être favorable : redevenez l'ami d'un de vos plus anciens amis, et le meilleur père de la meilleure des filles.

R. Schumann.

A Madame Wieck

Avant tout, chère bonne Madame, je veux confier notre bonheur à venir à votre cœur, que je ne crois pas être, pour moi, celui d'une marâtre. Votre coup d'œil clairvoyant, vos sentiments de bienveillance, le cas que vous faites de Clara, l'amour que vous lui portez vous feront prendre le meilleur parti. Que le jour de naissance d'un être qui, jusqu'ici n'a connu que le bonheur, ne devienne pas un jour de douleur ! Préservez-nous tous du grand malheur qui nous menace. Votre tout dévoué

R. Schumann.

A Clara

Vous aussi, chère Clara, vous devez, après cette si douloureuse séparation, appuyer avec amour tout ce que j'ai dit à vos parents et insister, alors que mes paroles sont impuissantes.

Votre R. S.

A Ernest A. Becker

Leipzig, 14 septembre 1837.

Cher ami,

La réponse de Wieck a été si confuse, si hésitante entre le refus et l'acceptation, que je ne sais vraiment plus à quel saint me vouer. Plus du tout! Si vous aviez été ici, ou que vous y fussiez en ce moment, pour quelques minutes, je vous prierais de discuter

avec lui certains points qui ne me paraissent inspirés que par la seule vanité — tel que son idée de faire donner des concerts par Clara jusqu'à la fin de sa vie ! Il n'a pas un seul bon prétexte pour refuser, c'est ce qui rend sa réponse si incohérente. Je n'ai pas encore parlé à Clara, dont la force de volonté est ma seule espérance. Voulez-vous bien écrire quelques mots à Wieck, pour lui démontrer la lourde responsabilité qu'il encourt? Seulement, j'aimerais bien lire votre lettre — toutefois agissez comme bon vous semblera. Dites-lui que je vous ai fait lire la lettre que je lui ai adressée, etc., etc. Je suis très abattu; j'ose à peine réfléchir !

A Clara Wieck

Leipzig, 18 septembre 1837.

L'entretien avec votre père fut effrayant ! Cette froideur, cette mauvaise volonté, ces phrases confuses, ces contradictions!... C'est' une nouvelle manière d'anéantir son adversaire ; on lui enfonce le couteau jusqu'au fond du cœur !

Et maintenant, chère Clara, que faire ? Je ne sais plus par où commencer

Avant tout, soyez sur vos gardes, ne vous laissez pas tromper. Certes, mon cœur croit en vous, — cela seul me soutient — mais il faut que vous soyez très forte, au-delà même de ce que vous supposez... Craignez tout de votre père : il emploiera la force, s'il ne réussit pas par la ruse. Méfiez-vous de tout !

Ne plus nous voir ! Nous le pourrons, m'a-t-il dit,

mais seulement sur un terrain neutre, en nous donnant en spectacle à tous ! Et nous pourrons nous écrire quand vous voyagerez — voilà tout ce qu'il accorde.... Je cherche en vain une explication honorable à la conduite d'un homme que j'ai toujours considéré comme un noble caractère

Croyez-moi, il vous jettera dans les bras du premier qui se présentera avec suffisamment d'argent et un titre ! Il ne rêve que concerts et voyages ; c'est pour cela qu'il vous martyrise, qu'il paralyse nos forces dans l'élan qui nous entraîne vers un noble but en ce monde, et qu'il rit de nos larmes! ... Je ne vois plus pour nous que le silence, chaque nouvelle tentative amènerait un nouvelle crise. — Choisissez la route la plus ardue, je vous y suivrai comme un enfant... Dans mon état moral, je sourirais aux souffrances de la mort, mais ce que je ne puis supporter, c'est une longue inaction contraire à ma nature !

Pour l'amour de Dieu, consolez-moi, ne me laissez pas dans l'indécision ! Ma vie est déracinée !

(Dans l'après-midi du même jour).

Je crois que rien n'est perdu, mais que nous n'avons presque rien gagné... Votre père ne peut articuler aucun grief fondé. Le bon droit, la logique, sont de notre côté... la loi aussi. Fasse le ciel que nous ne soyons pas forcés d'en arriver là ! Ecrivez-moi bientôt quelques mots apaisants et bons... et avant que je me sépare de vous aujourd'hui, jure-moi encore une fois, mon amie bien-aimée, sur ton salut, que tu as le courage nécessaire pour supporter les épreuves qu'on nous impose. Je fais, en ce moment le même

serment... Je compte sur toi, compte sur moi, que Dieu nous vienne en aide, et que je sois à jamais

Ton Robert.

Clara à Robert

Leipzig, i837*

(De l'écriture de Robert, cette phrase est écrite en tête de cette lettre : lue le 26 septembre avec mille joies !)

Doutez-vous encore de moi ? Je vous le pardonne, n'étant qu'une faible jeune fille. Oui, faible! Mais mon âme est forte ; mon cœur, ferme et immuable. Que cela vous suffise pour repousser tous les doutes... Jusqu'ici, je me suis sentie malheureuse, aussi je vous demande d'ajouter à la fin de ces lignes un mot qui me tranquillise, afin que je puisse partir sans préoccupation.

J'ai promis à mon père d'être gaie et de ne penser qu'à l'Art et au monde. On me dépeindra sans doute à vous sous cet aspect. Si vous êtes de nouveau assailli par le doute, si vous apprenez telle ou telle révélation, dites-vous bien que c'est pour vous que j'agis. Et si jamais vous hésitiez ou reveniez sur votre parole. . . alors5vous briseriez un cœur qui n'aimera qu'une fois!

Clara.

(Sur la lettre: ouvrez-la, mais ensuite, renvoyez-la moi. Faites cela dans l'intérêt de mon repos).

DE ROBERT SCHUMANN 25g

A Clara

Leipzig, 1837.

On ne renvoie pas des mots aussi célestes ! Ils sont en sûreté entre mes mains. Et maintenant, plus un mot du passé, dirigeons un regard assuré et tranquille sur le but de notre vie. Aie confiance en moi, ma Clara bien-aimée, et que cette confiance raffermisse ta force au milieu des épreuves. Une dernière prière, avant que tu t'éloignes de moi. Ainsi que tu las fait déjà, pour moi seul, accorde moi le « tu » de tendre intimité. Tu es ma fiancée très chérie, et plus tard !... Encore un baiser... Adieu !

Ton Robert.

Leipzig, 3 octobre 1837.

Comme il peut se faire que, pendant un assez long temps, nous ne sachions rien l'un de l'autre — que nos lettres soient saisies par-ton père — qu on te dise que je t'ai oubliée, etc., etc. je te recommande de ne rien croire de tout cela ! Le monde est méchant, mais nous sortirons intacts de ses atteintes. Si je pouvais seulement compter sur une lettre de toi, tous les deux mois, cette certitude me tranquilliserait. Est-ce trop exiger ? — Dans trois heures je te verrai. Quelle angoisse j'éprouve ! C'est la dernière fois — pour toujours, peut-être!...

A Clara

8 novembre 1837, de grand matin

Je veux te dire encore quelque chose ; ne le prends pas en mauvaise part, ô ma bien-aimée ! Un certain soir, tu m'as dit quelques mots que tu n aurais pas dû me dire,, car cela nous a fait mal à tous les deux. N'estu donc pas heureuse d'être mienne? N'as-tu pas la conviction que tu seras la plus heureuse des femmes ? Si tu ne l'avais pas, il vaudrait mieux briser nos liens — je te rendrais tout, jusqu'à la bague! Mais si mon amour t'est cher, s'il remplit ton cœur ; si tu as tout pesé, mes défauts, ma rudesse ; si le peu que je puis t'offrir te suffit, bien que ne renfermant ni perles ni diamants, alors, reste, comme avant, ma fidèle Clara! Et je ne te rendrai jamais rien, tu ne te délieras jamais de tes engagements envers moi, et je ferai valoir tous les droits que me donnent ton « oui » et ta bague !

Je te recommande encore aujourd'hui de mettre toutes mes lettres en sûreté, comme je l'ai fait pour la tienne, où tu t'engages à moi — lettre bénie — de ne jamais les montrer à ton père (comme tu le fis à Dresde, dans un moment de faiblesse); de ne jamais oublier que tu peux te considérer comme quitte envers celui à qui tu as déjà donné tant de joies et qui transforme tes plus belles années en années de douleur !... Enfin de ne jamais m'oublier...

N'oublie pas, non plus que chaque soir, à neuf

heures, je serai près de toi, toujours. Adieu, chère

aimée.

DE ROBERT SCHÜMANN 2 Öl

A Clara (à Vienne)

Leipzig, 22 décembre 1837.

Au milieu des mille voix qui t'acclament joyeusement, en distingues-tu une qui t'appelle doucement par ton nom ? Tu tournes la tête ! — c'est bien moi qui suis là. — « Toi ici, Robert?» me demandes-tu. — « Pourquoi pas ? Je reste toujours silencieusement à tes côtés, même lorsque tu ne me vois pas » Puis l'apparition s'évanouit à nouveau

Täglisbeck m'a dit que tu lui as joué la sonate en fa dièze mineur; Vieuxtemps m'a parlé du « Carnaval » qu'il t'a entendu jouer — j'en ai eu le cœur tout réjoui. Rien de mes sentiments ne peut ouvertement se lire dans ces morceaux, cependant, dans deux des « Fantasiestücke », dans « la Nuit » et « l'Incohérence des songes » qui vont bientôt paraître, c'est à toi que j'ai pensé. Je suis si abandonné, si isolé sur ma route, que je dois souvent faire appel à toi qui me comprends toujours avec une si affectueuse facilité. — A propos, Liszt a écrit un grand et aimable article sur moi, dans un journal français ; j'en ai été heureux et surpris. Si tu le vois à Vienne, remercie-le par un de tes plus jolis regards.

J'ai beaucoup fréquenté Vieuxtemps, nature d'artiste qui, comme tous les gens supérieurs comprend du premier coup d'oeil, — mais qui est affligé d'une modestie extravagante.

Je me suis trouvé une fois avec la Novello; nous avons parlé français. — Comme on a déjà de la peine

à tirer de moi un mot d'allemand, notre conversation française fut naturellement des plus banales. La Novello a beaucoup plu ici, autant, du reste, par sa florissante jeunesse que par sa voix... En plus, tout un escadron de jeunes gens a débarqué ici et m'a souvent visité : j'aime à être entouré de jeunes gens bien que — chose assez étrange! — j'aie toujours choisi pour amis, à toutes les périodes de ma vie, des gens plus âgés que moi

A Clara

Leipzig, 3i décembre 1857, après 11 heures du soir.

Je suis là depuis une heure. Toute la soirée, j'ai voulu t'écrire, mais je ne trouvais pas les mots. Assieds-toi près de moi, enlace-moi de tes bras — regardons-nous dans les yeux — paisibles — heureux. — Deux êtres humains s'aiment en ce monde. — Ces deux êtres se chantent, de loin, un Choral. Connais-tu ces deux êtres qui s'aiment? Comme nous sommes heureux! Clara, mettons-nous à genoux. Viens, ma Clara, je te sens près de moi — Notre dernier mot sera le plus beau, le petit mot allemand : « Liebe ».

Le ier janvier i838, le matin.

Quelle céleste matinée! Les cloches tintent, le ciel pur est d'un bleu d'azur — ta lettre est devant moi — à toi mes premiers baisers, mon âme bien aimée !

Le 2.

Combien ta lettre m'a rendu heureux!

Chère aimée, j'ai pleuré de joie, en pensant que tu étais toute à moi. Je me demande souvent si je suis digne

de toi !... Te rendrai-je aussi heureuse que je

le voudrais!

Le 3.

Tu es une perle, et j'ai plus de raisons de m'enor-

gueillir de toi, que tu n'en as d'être fière de moi.

Je te vois toujours pendant notre dernière soirée : comme tu m'as parlé tendrement ! De ce que tu m'as dit, Clara, j'ai surtout retenu un « Tu » si gentil,, si câlin. Ne sais-tu plus le dire?

Le 4.

Je suis effrayé de ce que tu m'écris : « Bientôt nous serons à Leipzig! »Et j'ai peur de vous ! Ne pourrais-tu pas rester à Dresde, ou ailleurs ? Pense donc, lorsque à midi, tu t'assiéras au Rosenthal, et que je serai à cinquante pas, sera-t-il possible de supporter cela ?

Quoique — parce qu'il est ton père — je n'aie pas répondu à la lettre qu'il m'a écrite un jour, je ne pourrais pas, s'il recommençait, être aussi patient ! .

Pardonne-moi ce que je t'écris ; cela ne peut pas te blesser — tu es à moi, n'est-ce pas, tout comme je suis à toi... et je me sens, sous ta sainte garde, autant à l'abri que sous les ailes d'un ange

Le 5, au soir.

Ainsi l'empereur t'a parlé? — Ne t'a-t-il pas dit: « Connaissez-vous le Signor Schumann? » « — Oui, Majesté, un peu », as-tu répondu. Oh ! que j'aurais voulu te voir !

Et là dessus, je m'arrête. J'ai eu six jours de bonheur en décrivant — maintenant je rentre dans mon ombre paisible et solitaire

Leipzig, 5 janvier i838.

Les « Danses des Compagnons de David » et les « Morceaux de Fantaisie » seront terminés dans dix jours. Dans les « Danses », il y a beaucoup de motifs qui font rêver au mariage; ils ont pris naissance dans les plus beaux moments d'excitation dont j'aie souvenir. Je t'expliquerai cela un jour. .

Henselt vient donc ici. — Je peux dire que, dès notre première rencontre, nous fûmes ensemble comme deux frères : je ne me l'étais pas imaginé aussi fort, aussi naturel, aussi résolu ; les paroles répondent à son allure extérieure. Nous sommes devenus d'heure en d'heure plus intimes, bien que je ne sache presque rien de lui, si ce n'est que je l'aime profondément. Je dois dire que comme exécutant, il a dépassé tout ce que j'attendais de lui, d après ce que vous m'en aviez dit. Il a réellement quelque chose de diabolique, comme Napoléon, Paganini et la Schröder. — En revanche, il est souvent venu chez moi, coiffé en troubadour, d'une

grande loque à plumes. Sa valeur grandit chaque jour à mes yeux; parfois seulement, quand il se laissait emporter par un jeu trop violent, je le calmais : en somme, il s'éleva de plus en plus jusqu'au moment du départ où, pour la dernière fois, la musique se répandit à flots...

Mercredi, 6 février i838.

La poésie de Grillparzer est la plus charmante qui ait jamais été écrite sur toi. J'ai ressenti de nouveau l'inspiration divine du poète qui atteint le but avec si peu de mots — et se fait comprendre en tout temps. Mendelssohn était près de moi quand je la reçus, il éprouva la même impression «Enfant de berger, — laisse tomber ses doigts blancs...» Comme tout cela est doux, on te voit devant soi ! Ces quelques vers te seront plus utiles auprès du public que n'importe quel grand article

L'homme vulgaire lui-même ressent, devant le pur poète, une crainte respectueuse ; il a foi en lui et ne lui résiste pas. Bref, cette poésie ma rendu heureux, et si celui que tu aimes et, surtout, qui t'aime, pouvait chanter et écrire des vers, il voudrait avoir fait ceux-là

N'as-tu pas reçu les « Davidsbündlertänze^»? Il y a eu samedi huit jours que je te les ai adressés. Occupetoi de les réclamer

J'ai eu beau m'exalter sur le duo de Schubert,

je n'arrive pas à en faire un morceau de piano, bien

que j'ai fait prendre ton manuscrit original chez ta

mère.

(Note du traducteur: Voici, en français, la poésie qui charma Schumann et Mendelssohn).

Un magicien, las du monde et de la vie,

Enferma, en grondant, ses enchantements

Dans une armoire aussi dure que le diamant,

Puis il en jeta la clef dans la mer, et mourut.

— Les petits hommes cherchèrent en vain de tous côtés:

Aucun outil ne put ouvrir la serrure rebelle,

Et les enchantements dormirent comme leur maître.

Une enfant de berger, jouant sur le rivage,

Suit des yeux cette poursuite silencieuse ; [les fillettes,

Sans réfléchir, mais pleine de bon sens comme le sont

Elle laisse tomber ses doigts blancs dans les flots...

Elle la rencontre, elle la saisit, elle Ta! Oui, c'est la clef !

Elle s'élance, avec un grand battement de cœur,

Vers l'armoire qui l'attire comme un regard humain...

La clef tourne, la porte de l'armoire cède ; les esprits

En sortent, et s'inclinent

Devant la charmeuse et innocente souveraine

Qui les soumet rien qu'en agitant ses doigts blancs.

A Clara (à Vienne)

Leipzig, ii février 1 838

A propos, j'aimerais aller bientôt passer deux mois à Paris, que penses-tu de cela ! La lettre de Simonin de Sire m'a faitgrand plaisir; je constate avec joie que, de-ci, de-là, mes compositions passent la frontière. — J'écris maintenant beaucoup plus facilement, plus clairement et — à ce que je crois — plus gracieusement. Et surtout, il me semble, depuis quelque années, être entré en possession du merveilleux se-

cret. Je porte en moi beaucoup de choses qui verront le jour, si tu me restes fidèle, sinon elles seront enterrées! Je vais prochainement composer trois quatuors pour violons

Ecris-moi si la « Fantaisie » et les « Danses des Compagnons de David » réussissent. — Ecris franchement, non comme à ton fiancé, entends-tu? mais comme à ton mari. Je crois que tu peux jouer en public «L'Incohérence des songes » avec « Le Soir ». — « Dans la Nuit » me paraît trop long. Ecris-moi aussi comment les Viennois ont accueilli les « Etudes ». Tu es la seule avec qui je puisse parler de mon art.

Dans les « Davidsbündler-Tänze », minuit sonne,

à la fin, comme je Tai indiqué. jfS?

A Clara

Leipzig, ii février i838.

Ma chère et noble fiancée, assieds-toi près de moi, penche un peu la tête du côté droit, ce qui te va si bien, et écoute moi : je vais te faire un long récit.

Je suis plus heureux depuis quelque temps que je ne l'ai jamais été. 11 te sera doux de savoir que tu as rendu le bonheur et la joie à un homme qui, pendant de longues années, a été la proie des plus terribles craintes, qui s'ingéniait à s'absorber dans les plus sombres pensées, qui aurait rejeté au loin une vie

2Ô8 LETTRES BHOISIES

qu'il méprisait ! Je vais l'ouvrir mon âme, comme je ne Tai jamais fait pour personne. Tu sauras tout, toi qui es, après Dieu, ce que j'adore le plus au monde. Ma véritable vie commença, lorsque, après avoir acquis la certitude de mon talent, et prenant confiance en moi-même, je décidai de me consacrer à l'Art et dirigeai mes efforts vers ce but — c'est-à-dire à partir de i83o. Tu étais alors une petite gamine, un tant soit peu boudeuse, ayant deux très beaux yeux, et très friande de cerises. Moi, je n'avais personne que ma Rosalie K Deux années s'écoulèrent ainsi ; vers i833, une profonde mélancolie commença vaguement à m'envahir. J'évitai d'en rechercher les causes ; ce devait être la désillusion qui étreint tout artiste auquel le succès ne vient pas aussi rapidement qu'il l'avait rêvé. J'étais encore peu connu, lorsque survint l'impossibilité de jouer qui frappa ma main droite — Toi seule réussissais à m'arracher à de si sombres tableaux. Sans le vouloir ni le savoir, tu es celle qui, depuis de longues années, m'as éloigné de toute fréquentation féminine. — J'entrevoyais vaguement la pensée que tu pourrais, un jour, être ma femme ; mais c'était encore dans un avenir si lointain ! Quoiqu'il en soit, je t'aimais alors aussi tendrement que le permettait notre âge. C'était une affection d'une tout autre nature que celle que j'éprouvais pour mon inoubliable Rosalie; elle avait le même âge que moi ; elle était pour moi plus qu'une sœur, sans qu'il pût être question d'amour entre nous; elle avait soin de moi, me donnait des conseils et m'égayait; — en un mot, elle fai-

i. Sa belle-sœur qui mourut en i833.

sait grand cas de moi. Cela se passait pendant l'été de 1 833. Cependant mes moments heureux étaient rares; il me manquait quelque chose, et la mélancolie dans laquelle me jeta la mort d'un frère aimé me domina de plus en plus. Tel était l'état de mon cœur, lorsque j'appris la mort de Rosalie !

— Quelques mots seulement sur ce qui s'en suivit : — Dans la nuit du 17 au 18 octobre i833, il me vint soudain la plus épouvantable pensée que puisse concevoir une créature humaine, — le plus épouvantable châtiment que puisse infliger le ciel : la crainte de perdre la raison ! Cette horrible pensée s'empara de moi avec une telle violence que je repoussai toute consolation, toute prière. Cette angoisse me suivait en tout lieu ! Je ne respirais plus, à l'idée que, « s'il en était ainsi, tu ne pourrais plus penser à moi », — Clara, celui qui a souffert un tel écrasement ne connaît plus aucune peine, aucune maladie, aucun désespoir ! Poussé par cette poignante émotion, je courus chez un médecin auquel je confiai tout : que souvent je sentais tout bon sens m'abandonner ; que je ne savais jusqu'où pourrait m'entraîner cette souffrance ; que, dans cet état de déprimante irresponsabilité, je pourrais peut-être en finir avec la vie! Cher ange du ciel, ne t'effraie pas, mais écoute ! Le médecin me rassura affectueusement et finit par me dire, avec un sourire : « La médecine n'a rien à faire ici ; choisissez-vous une femme, c'est elle qui vous guérira ». Je me sentis soulagé, et je me dis que ce serait chose facile. — A cette époque, tu ne t'occupais guère de moi, tu arrivais à la limite qui sépare l'enfant de la jeune fille. — Alors, apparut Ernestine — une créature si complète-

ment bonne que le monde en voit peu de pareilles ; — Voilà, pensai-je, celle qui me sauvera ! — J'avais la ferme volonté de m'attacher à une femme ; cela me fut d'autant plus simple que je m'aperçus que j'étais aimé I Tu sais le reste, — notre séparation — notre correspondance, — notre tutoiement, etc. — C'était pendant l'hiver de 1834.

Lorsqu'Ernestine fut partie, je commençai à réfléchir, et à me demander comment cela pourrait bien finir. Lorsque j'appris sa pauvreté, moi qui travaillais tant pour gagner si peu, la crainte de m'enchaîner m'effraya. Je ne voyais pas d'issue, pas d'aide possible. De plus, j'appris les malheureuses complications que traversait la famille d'Ernestine... Ce que je lui reprochai le plus, fut de me les avoir si longtemps cachées. Tout cela réuni, me refroidit, je dois l'avouer ; ma carrière artistique me parut compromise, l'image de celle en qui j'avais cru voir mon salut me poursuivait dans mes rêves comme un spectre. Ernestine ne m apportant plus aucun concours financier, je me voyais forcé de me livrer à un travail de manœuvre, pour gagner le pain quotidien. Je causai de cette situation avec ma mère, et nous tombâmes d'accord pour reconnaître que cela ne pourrait qu'ajouter force soucis à ceux qui nous accablaient déjà

A ses frères Edouard et Charles

Leipzig, 18 mars i838.

Mes très chers frères.

Il y a longtemps que je ne vous ai écrit d'un cœur aussi heureux. Vous savez ce que je veux dire : le vieux papa va céder peu à peu — je le sais pertinemment — et une des plus admirables jeunes filles qui soient au monde, sera bientôt à moi ! Malheureusement, je devrai m'éloigner de vous pour longtemps : une grande artiste comme Clara doit vivre dans une grande ville, et moi aussi, j'ai le désir de transporter dans un autre lieu mon centre d'activité artistique. En un mot, nous irons probablement habiter Vienne. Mon avenir m'offre les plus belles perspectives — je transporte mon journal là-bas où Clara est déjà très appréciée. — Elle peut aisément, en s'y faisant entendre, gagner une large somme. Clara m'écrit que j'obtiendrai facilement une place de professeur au Conservatoire de Vienne, où je suis déjà connu. (Clara est très bien vue de l'Impératrice). — Bref, tout cela est très favorable, vous le comprendrez en y réfléchissant. Si tout va bien, si je peux résilier mon traité avec Friese (qui finit en 1840); si je trouve un éditeur à Vienne — ce qui n'est pas douteux; — si j'obtiens l'autorisation du gouvernement autrichien d'y publier mon journal, (ce qui, je crois, ne peut pas m être refusé), le vieux finira par consentir à notre mariage, et il pourrait bien se faire que je me dirige sur Vienne, pour Noël i83g, que je m'y installe et que, pour

Pâques j'y amène Clara ! Priez pour moi, afin de

m'obtenir la bénédiction d'en, haut

Sur tout ceci, je vous prie instamment de garder le silence... je ne vous parle pas de mon bonheur de posséder une pareille femme, chez laquelle je rencontre toutes les sympathies d art et d'esprit, que des relations anciennes et profondes n'ont fait qu'accroître... Ma vie entière n'est plus que joie et travail d'artiste.

A Clara

Leipzig, 17 mars i838.

S'il ne me restait plus qu'à gagner lamour et

la confiance de ton père, que je serais si heureux d'appeler mon père, à qui, comme professeur, je dois les grandes joies de ma vie — et aussi, hélas! tant de chagrins — si je pouvais, dans ses vieux jours, ne lui apporter que du bonheur et lui entendre dire : « Ce sont de bons enfants ! », je serais le plus heureux des hommes

S'il me connaissait à fond, il m'aurait épargné bien des douleurs et ne m'aurait pas écrit une lettre qui m'a vieilli de deux années !

Maintenant, j'en ai pris mon parti, tout est oublié. Il est ton père, il a fait de toi l'égale des plus nobles; il a aplani devant toi la route de ton glorieux avenir, voulant te voir toujours heureuse et en sécurité sous sa fidèle protection... Non ! je ne veux pas lutter contre lui qui veut certainement ton plus grand bonheur en ce monde. Ecoute ce que je vais te dire à

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l'oreille : j'aime et je vénère, en ton père, beaucoup de grandes etpuissantes qualités que — toi seule exceptée — personne ne possède au même degré ; j'éprouve pour lui, comme un attachement inné, la soumission que m'inspirent les natures énergiques. Et j'éprouve une double souffrance de ce qu'il ne veuille rien savoir de moi !

Pourtant, la paix viendra peut-être un jour, et il nous dira : « Soyez l'un à l'autre ! »

Samedi.

Je viens de constater que. chez moi, l'imagination ne prend jamais une plus haute envolée que lorsqu'elle ,^st sous la tension d'un ardent désir ; ce fut mon cas Ces jours derniers : tandis que j'attendais ta lettre, j'ai rempli un volume de compositions surprenantes, — folles — presque solennelles. Tu ouvriras de grands yeux, lorsque tu les joueras; somme toute, je pourrais bien finir par éclater, grâce à une trop grande abondance d'idées musicales ! Pourvu que je n'oublie pas tout ce qui me passe dans la tête ! —

Est-ce un écho des mots que tu m'écrivis un jour : « Tu me fais parfois l'effet d'un enfant »?. . . Quoi qu'il en soit, il m'a poussé des ailes, et j'ai écrit une trentaine de petites pièces courtes, parmi lesquelles une douzaine environ sont réunies par moi sous le titie de « Petites scènes enfantines ». Cela t'amusera, bien que, comme virtuose, tu n'y puisses prendre trop grand intérêt. Elles ont des titres comme : « Faire peur ». — « Devant la cheminée ». — « Attrape l'homme ». — « Le petit mendiant ». — « Sur le

cheval de bois ». — « Pays étrangers. ». — « Une histoire curieuse ». Que sais-je encore ?

Mais, Clara, que t'est-il donc survenu ? Tu m'écris que je dois composer des quatuors, et tu ajoutes : « Je t'en prie, qu'ils soient très clairs »... Cela semble vraiment écrit par une demoiselle de Dresde ! Sais-tu ce que je me disais en lisant ces mots ? « Ce qui est clair, c'est que sa vue et son ouïe doivent s'affaiblir. » — Et ensuite, tu ajoutes : « Mais, connais-tu les instruments assez à fond ». Voilà qui va de soi, Mademoiselle, comment, sans cela, aurais-je l'audace d'entreprendre la chose? . .•

Je suis ravi que tu lises les « Flegeljahre ». Ne te laisse pas arrêter, à première vue, par certains passages qui te paraîtront obscurs ; commence par lire rapidement, pour te former une vue d'ensemble, puis reprends levolume en entier. C'est, dans son genre, un livre comme la Bible. Quand tu arriveras à ce passage : « Ecoute, Walt, je t'aime plus que tu ne m'aimes. — Non, s'écrie Walt, c'est moi qui t'aime le plus », alors, pense à moi, et écris-moi un gentil petit mot pour me dire si le livre te plaît

Si tu savais la valeur que j'attache à tes aperçus sur toutes choses ; à quel point — lorsque mon art ne marche pas à ma guise — tes lettres me rassérènent. Parle-moi de tout ce que tu penses des hommes, des coutumes, des villes, Tu as un coup d'œil si juste, et je suis si heureux de te suivre dans tes appréciations ! On ne doit pas trop s'absorber en soi-même et en ses propres intérêts, sous peine de perdre l'acuité de son regard sur le monde qui nous entoure; etil est si beau, si riche, si nouveau, ce monde ! Si je m'étais

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répété cela plus tôt et plus souvent, je serais parvenu plus haut et j'aurais produit davantage et mieux !

Tu as toutà fait raison en ce qui concerne la dernière partie de la sonate. Elle me déplaît tellement (sauf un certain passage passionné), que je l'ai entièrement remaniée.Pour le premier morceau, je l'ai rétabli tel que l'avais créé d'abord — par conséquent, il n'est plus celui que tu connais, — mais je crois qu'il te plaira. La troisième sonate est en fa mineur, très différente des autres. En dehors de cela, j'ai repris et terminé une fantaisie en trois parties, que j'avais ébauchée en juin i836. Le premier morceau est certainement ce que j'ai écrit de plus passionné : c'est ma plainte profonde qui s'élance vers toi ! Les autres sont plus faibles, quoiqu'il n'y ait pas lieu d'en rougir.

Je ne suis pas surpris que tu ne puisses pas composer en ce moment ; lout est tellement en ébullition en dedans et en dehors de nous! Pour créer avec succès, on a besoin de bonheur et d'une profonde solitude.

Joues-tu donc ton concerto uniquement d'après tes propres inspirations? La première partie renferme des trésors de pensées ; il ne m'a pourtant pas causé une impression parfaite. Quand tu es assise au piano, je ne te connais plus, ta personnalité est au-dessus de mon jugement.

Je désire beaucoup que tu

étudies la fugue ; on trouve à Vienne de bons théoriciens. Si tu rencontres jamais l'occasion, ne la laisse pas échapper. Bach est mon pain quotidien ; avec lui, je me délasse, je renouvelle mes pensées. — Je crois que c'est Beethoven qui a dit : « Auprès de lui, nous sommes tous des enfants ».

Tu as bien fait de ne pas jouer mes « Etudes symphoniques », je ne les ai pas écrites pour le public, et je serais absurde de me plaindre qu'il ne comprît pas une œuvre qui, intentionnellement, n'a pas été faite pour lui être soumise. J'avoue toutefois que j'éprouverais une grande joie s'il arrivait qu'un jour où tu les aurais jouées, le public en délire se frappât la tête d'admiration contre les murs ! — C'est que les compositeurs sont gens pleins de vanité, même quand ils n'ont aucun motif pour cela !

Pour les « Danses des Compagnons de David », tu peux marcher rapidement de l'avant. Elles sont tout autre chose que le « Carnaval » et se dissimulent derrière lui comme les visages sous le masque. Pourtant, je peux me tromper, tout en ne les ayant pas. encore oubliées. Ce que je sais, c'est qu'elles ont été enfantées dans la joie, tandis que d'autres de mes compositions sont souvent sorties de la douleur et des tourments

Je soigne beaucoup la mélodie — tu dois l'avoir remarqué : avec de l'assiduité et de l'observation, on peut beaucoup progresser. Mais par mélodie, j'entends tout autre chose que celle des Italiens, bonne à écouter une fois, comme un chant d'oiseau, mais sans valeur et sans profondeur de pensée

A propos, de quel nom veux-tu t'appeler? Wieck- Schumann, ou Schumann-Wieck? ou simplement Clara Schumann ? Oh! comme celui-là sonne bien ! Il faudra certainement le choisir

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Leipzig, i3 avril 1 838.

Cette musique me possède réellement, et que de jolies mélodies ! Pense que, depuis ma dernière lettre, j'ai achevé tout mon cahier de nouvelles compositions que j'appellerai « Kreissleriana », dans lesquelles toi et ton souvenir jouent le premier rôle et que je vais te dédier, — oui, à toi et à personne autre ! — et tu riras de bon cœur quand tu t'y retrouveras. Ma musique m'arrive maintenant d'elle-même, sans travail, environnée de simplicité et produisant la même impression sur ceux devant qui je la joue — ce que je fais maintenant assez souvent. Quand seras-tu près de moi, à côté du piano?— Oui, nous pleurerons tous les deux comme des enfants. — Cela, je le sais ; ce sera plus fort que moi

La « Fantaisie » de Liszt est la chose la plus extraordinaire que je t'aie jamais entendue jouer. Joue-lui la « Toccata » et les « Etudes » qu'il ne connaît pas encore ainsi que les « Etudes sur Paganini ». — Les « Scènes enfantines » seront terminées pour ton retour. Je les aime bien ; lorsque je les joue, je produis beaucoup d'effet — jusque sur moi-même! — La prochaine publication comprendra des « Fantaisies » que j 'ai appelées : « Ruines, Arcs de triomphe, Forme stellaire et Poésies, » pour les distinguer des «Morceaux de fantaisie1 »J'ai longtemps cherché le dernier titre sans pouvoir le trouver. Je crois que ce sera très instructif pour les compositeurs de musique

i. Fantaisies, op. il.

Tu devras bien des fois faire preuve de patience, et aussi me gronder souvent. J'ai beaucoup de défauts, moins pourtant qu'autrefois. Notre longue attente aura produit quelques bons résultats !

Je crois même que le mariage est une parole très musicale; il ressemble à une quinte1 :

fi g

Pour en revenir à mes défauts, j'en ai un insupportable : c'est de prouver mon affection aux gens que j'aime le plus, en leur jouant toutes sortes de mauvais tours. Ainsi, par exemple, je leur fais attendre indéfiniment un mot de réponse. Tu me diras : « Cher Robert, réponds donc à cette lettre; il y a si longtemps qu'elle est là! »Crois-tu que je le ferai? — Non. Je ferai valoir une foule de mauvaises excuses, etc., etc. — J'ai encore un autre défaut très agaçant : c'est d'être un très grand admirateur des jolis visages féminins. Je leur souris avec complaisance, puis, je nage dans des flots de compliments adressés au sexe. Si quelque jour, en flânant dans les rues de Vienne, nous rencontrons une beauté, et que je m'écrie :i« Clara, regarde donc cette fillette divine » ou quelqu'autre exclamation de ce genre, ne sois pas effrayée et ne me gronde pas !

Voilà ce qu'est ton vieux Robert ! N'est-il pas toujours le naïf conteur de récits effrayants, d'histoires de revenants? Mais je peux aussi être très sérieux, parfois toute une journée. Que cela ne t'inquiète pas : c'est que j'entre en communication avec mon âme, que je

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