‹ Lettres choisies de Robert Schumann, 1828-1854Chapitre 5 sur 18 · SECOND RECUEIL · texte numérisé non relu

SECOND RECUEIL

-4 Gisbert Rosen, étudiant en droit, à Heidelberg.

Leipzig, le 5 juin 1828.

Mon très cher Rosen,

Nous voici aujourd'hui au 19 juin, et quelque longues que m'aient paru les journées, je n'ai pas pu trouver le temps de terminer cette lettre commencée le 5! — Ah ! que ne suis-je à Heidelberg avec toi! — Leipzig est une infâme bourgade dans laquelle on ne peut passer gaiement la vie. L'argent y fond avec beaucoup plus de rapidité qu'on ne fait de progrès au collège ou dans les salles de cours. — Cette remarque peut être assez ingénieusement appliquée à la vie en général et surtout à la mienne. — Je suis ici dénué de fonds, dénué de tout, comparant piteusement le temps actuel aux heures que j'ai vécues avec toi dans une

si chaude intimité. Devant ton portrait, je médite sur la bouffonnerie de la destinée qui fait se rencontrer, par des chemins opposés, des hommes qu'elle sépare ensuite. Peut-être, en ce moment, es-tu assis sur la montagne, dans les ruines du vieux château, adressant un sourire heureux à la floraison du mois de juin, tandis que moi, debout parmi les ruines des châteaux en Espagne que j'ai édifiés, je soupire en contemplant, dans le ciel sombre, le présent et l'avenir.

Ciel! Cette lettre me paraît devenir horriblement sérieuse, et par Dieu, cela ne sera pas ! Il me faut dérider les physionomies attristées, comme la tienne et d'autres, il me faut les faire resplendir comme une pleine lune brillante ou comme une grosse rose épanouie, et garder pour moi ma sombre mélancolie. En quoi, d'ailleurs, mon sourire ou mes pleurs peuventils intéresser l'humanité?

Mon voyage à Ratisbonne fut mortellement ennuyeux, et tu ne m'as que trop manqué dans cette fourmilière catholique. Je n'aime pas à faire des descriptions de voyage et, particulièrement, celles qui font renaître en nous des nausées de dégoût qui doivent rester enfouies dans le fond de nos souvenirs. Sache seulement que, là-bas, j'ai pensé à toi avec la plus intime affection, que l'image de la charmante Clara {dQ Kurrer) a flotté nuit et jour devant mes yeux, et aussi que ce fut d'un cœur tout joyeux que je revis

DE ROBERT SCIIUMANN

ma ville natale, mon cher Zwickau. Et ce Zwickau était tout bouleversé, parce que je n'y voulais rester que quelques heures! A Zwickau, on ignore complètement tout ce qui concerne Augsbourg et Munich, et on désirait ardemment m'en entendre faire de brillants récits; mais je fus inexorable! Pendant près de trois heures, je restai là, blotti dans un coin de la malle-poste, où je pleurai intérieurement en pensant à tout ce qui a déjà été arraché de mon cœur, à la vie de sauvage fainéantise que j'ai menée depuis deux mois, et qui, malheureusement, va continuer encore. Tu te trompes étrangement en me croyant négligent — j'ai de l'ordre plus qu'il est nécessaire — mais, ici, je me trouve complètement misérable, et la vie d'étudiant me paraît trop vulgaire pour pouvoir m'y plonger. Ce n'est pas par mauvais vouloir que je ne t'ai pas développé mes théories sur les associations d'étudiants, etc., mais de telles communications augmentent trop le port des lettres, et les miennes te coûtent déjà assez cher.

Mon aimable Rosen, te portes-tu bien? — Il fait aujourd'hui un temps radieux. — Hier j'ai été au Rosenthal, et j'ai bu une tasse de café, etc. Ecrire des lettres sans savoir qu*y mettre est une lourde tâche, isans compter que ma maudite plume se refuse à marcher et que ta tête va se rompre à essayer de comprendre mes hiéroglyphes sanscrits. Tu pourrais les

envoyer, à Paris, à ton frère qui les déchiffrerait — assez maladroitement sans doute. — Je suis effroyablement joyeux aujourd'hui ; si ça t'intéresse, sache que cela tient uniquement à ce que je n'ai pas le sou, et que la mode, en ce cas, est de se montrer beaucoup plus en train que lorsqu'on a quelque chose dans sa poche. Très aimable Rosen, je te demande donc de nouveau comment tu te portes. Il est affreux de devoir payer 8 bons groschen pour aboutir à cela, mais il n'en peut être autrement. Pour moi, je suis heureux de chaque ligne de toi, de chacune des lettres intimes que tu m'écris, et je paie le port avec joie, rien que pour les recevoir.

Cela t'intéresserait-il de savoir que Renz, à Zweinaundorf, s'est battu en duel avec le comte Brùhl ? que j'ai occupé l'honorable poste de Schleppfuchs, et que Renz a reçu une forte blessure dans le côté droit? Du reste, il a, avant-hier, insulté toute la Lusatia, avec une désinvolture digne de figurer dans les annales de l'histoire du monde!

Semmel n'a aucune envie d'écrire, mais il te salue de tout cœur; Matthies et Burckhardt n'ont rien à te dire, sinon que tu es un « bœuf colossal. » Pourquoi bœuf? Je l'ignore. Melcher est aussi en querelle avec les Saxons; des flots de sang coulent, en ce moment, dans les assauts d'armes; il en survient un presque chaque jour. Fischer ne s*est pas encore annoncé.

non plus que Semain, garde-chasse d'Aschaffenbourg. Semmel, d'ailleurs, ne s'inquiète guère des associalions d'étudiants; il raille frénétiquement les notions indécises et brumeuses du nationalisme, du pani;ermanisme, etc., et ces jeunes enflammés ne s'en irritent que davantage.

Ah ! quel idéal je m'étais fait de la vie d'étudiant ! Et combien je la trouve d'autant plus misérable! Maintenant, je vais passer tout doucement à la partie la plus sérieuse de ma lettre : mon séjour à Augsbourg et le tien à Zwickau et à Géra font se dresser devant mes yeux la vision de l'amitié. Hélas! pourquoi chaque minute se détruit-elle d'elle-même!

J'ai fait visite, à Bayreuth, grâce à la vieille Roll- Nvenzel, à la veuve de Jean-Paul, qui m'a donné le portrait de son mari. Si tout le monde lisait Jean- Paul, on serait meilleur, mais plus malheureux. Il m'a souvent presque troublé l'esprit, mais l'arc-enciel de la paix et la nature énergique de l'homme amènent les larmes avec douceur, et le cœur sort de cette tourmente merveilleusement purifié et attendri.

Avec cette lettre pour toi, en partent deux autres adressées à Augsbourg, au docteur et à Clara : tu ne peux pas exiger de moi qu'après d'aussi épuisants et lyriques épanchements, je continue sur le même mode ! L'image de Clara n'est pas encore complètement effacée de mon cœur; mais dans la grande ville agitée, de

telles blessures se cicatrisent rapidement. Adieu, mon très cher ami; Caroline et Emilie Siissmann pensent encore à toi avec ravissement; elles m'ont communiqué ton sentimental album devers. Vis donc heureux, et que le génie protecteur de l'homme et celui des larmes de bonheur t'accompagnent sans cesse. Continue à aimer l'ami qui a passé avec toi de trop courts instants, mais qui, joyeux, conserve ton souvenir au fond de son cœur, parce qu'il a trouvé en toi un jeune homme à la fois doux et énergique. N'oublie jamais les belles heures que nous avons vécues ensemble et reste toujours aussi humain, aussi bon que tu l'es aujourd'hui. Réponds bientôt à

Ton Robert Schumann.

A monsieur le chef d orchestre G. Wiedebein, à BrunsJifick.

Leipzig, 1 5 juillet i8a8.

Très honoré Maître,

Puissiez-vous excuser l'audace d'un enthousiaste jouvenceau de dix-huit ans, qui a puisé dans vos Lieder incomparables, la hardiesse de risquer ses faibles sons dans le monde sacré de la musique.

Je dois à vos Lieder beaucoup d'heureux moments;

c'est par eux que j'ai compris et pénétré le sens caché des œuvres de Jean-Paul. Son obscure métaphysique m'est devenue claire et limpide, grâce à vos magiques euphémismes — telles deux négations équivalent à une affirmation. Depuis lors, le Paradis des sons, ces larmes heureuses de l'âme, a éclairé et épuré tous mes sentiments.

Soyez indulgent pour l'adolescent qui, sans être initié aux mystères de la musique, s'est enflammé jusqu'à transcrire d'une main inhabile un premier essai qu'il ose vous transmettre, en vous priant de joindre à votre bienveillance la plus sévère critique.

Ce sont les poésies de Kerner — dont la force mystérieuse et surhumaine semble tirée des œuvres de Gœthe et de Jean-Paul — qui ont commencé à me donner la pensée d'essayer mes forces naissantes; car, pour moi, chacune de leurs paroles demande à être précisée par la musique dont elle éveille la pensée.

Au nom de tous ceux qui connaissent vos Lieder, et qui en attendent impatiemment la suite, j'ose adresser une prière au maître : c'est de nous réjouir au plus tôt par de nouveaux Lieder inspirés de Kerner, dont la belle poésie et la profonde pensée sont si bien accompagnées par vos doux et mélancoliques accords.

Je vous prie aussi, très ardemment, si vos travaux vous en laissent le temps, de vouloir bien me donner, sur les Lieder ci-joints, un mot de réponse

O LETTRES CHOISIES

Au même.

Le 5 août 1828.

Honoré Monsieur, tous mes plus vifs remercîments pour votre lettre dont chaque mot m'est précieux et sacré. J'ai probablement oublié de vous dire, dans ma lettre précédente, que je ne connais rien ni des règles de l'harmonie, ni de la basse continue, ni du contrepoint, etc. Je ne suis qu'un élève impulsif de la Nature , suivant aveuglément ses penchants et aspirant à briser toutes les entraves. Je vais maintenant me mettre à étudier la composition, et le couperet tranchant de la science abattra, sans merci, tout ce qu'inspire la Fantaisie déréglée, celle qui — du moins aux yeux de la jeunesse — lutte comme l'Idéal et la Vie et ne supporte pas que le froid raisonnement pénètre, en contrebande, sur son territoire

Les farouches griffes de la raison ne doivent pas déchirer les frêles touches de la Muse lyrique, la première ne devant pas être, d'après les Romains, l'humble suivante chargée de porter la traîne de la Fantaisie, mais au contraire son rôle consistant à la précéder avec les rayons de son flambeau et à la guider dans le royaume des sons dont elle soulève les voiles.

... La musique ne calme pas le combat des sentiments, mais elle excite leur désordre, les laisse dans |

un état de profond bien-être semblable au calme qui succède à l'orage. Voilà ce que j'éprouve lorsque j'écoute ou que j'exécute vos « Lieder. »

Et c'est pourquoi je vais me lancer avec une nouvelle ardeur sur la route qui conduit au royaume harmonieux dans lequel vous représentez, pour moi, l'unique et incomparable Idéal. Permettez-moi, après une année de travail, de vous soumettre le résultat de mes efforts ambitieux

Très honoré Monsieur, puisse votre vie être aussi claire et limpide que le plus harmonieux des sons et puissiez-vous ne jamais verser que des larmes de joie ou d'admiration! Vivez aussi heureux que vous le méritez, vous qui avez déjà fait passer à beaucoup d'êtres tant d'heureux moments, et à moi, en particulier, les meilleurs que j'aie vécus.

Robert Schumann.

A. G. Rosen.

Leipzig, 14 août 1828.

Ce doit être une joie mélangée d'exaspération que d'avoir à déchiffrer mon sanscrit; c'est pour cela que je prends aujourd'hui tant de peine pour bien écrire.

Je transforme l'exception en règle, parce que la règle est que les poètes et les juristes écrivent comme des chats, c'est-à-dire comme moi.

Mon très gentil Rosen, baron malgré lui î — Quel heureux temps que celui où tu étais encore baron et où, avec ta débaronisation, tu commençais ma noble et libre vie d'étudiant! J'ai dû, malheureusement, reconnaître qu'on ne rencontre pas plus de roses dans la vie que de Rosen parmi les hommes!

Je prends souvent mon essor et me complais en compagnie de Jean-Paul ou de mon piano, et cela, les patriotes et les braillards nationalistes ne le supportent pas. Les aéronautes qui planent dans l'espace se comportent généralement avec les ronds de cuir et les parasites comme l'abeille avec l'homme : quand elle vole, elle ne lui fait aucun mal; mais dès qu'il s'avise de l'enlever à ses fleurs, elle le perce de son dard. Moi, cependant, je ne pique pas : je préfère me servir de mes pieds et de mes mains pour mettre en déroute toute idée nébuleuse de nationalité, etc. Gôtte est un de ces hommes au caractère énergique doué d'un lyrisme et d'une sensibilité à la fois épique et pratique, qu'on n'est pas habitué à rencontrer. Je le vois chaque jour, c'est le seul avec lequel je sois presque lié d'amitié; il y en a quelques autres dont je ne m'occupe guère; j'excepterais Schùtz et Gùnther s'ils étaient moins exclusifs. — D'autre part, on parle

d'une abrogation de la Constitution; cela vaudrait mieux : en ce faisant, on nettoierait les petites lumières pour les anéantir et allumer les grandes qui n'en éclaireraient que mieux. Semmel s'est complètement retiré de Faction, il se contente de ratiociner parfois, ce qui lui vaut d'être souvent attaqué; mais il a — Dieu merci! — suffisamment d'impassibilité pour se contenter de hausser les épaules à ce sujet. J'irai sûrement à Heidelberg, mais, hélas! pas avant Pâques. Ah! si tu pouvais y être encore pour me guider dans ce paradis fleuri! Les gracieux tableaux pour lesquels je te remercie de tout cœur donnent des ailes à mes rêves, et, en un moment, je transporte mon domicile dans la vallée du Neckar. Ici, d'ailleurs, je n'ai encore suivi aucun cours, je n'ai travaillé que dans la retraite (c'est-à-dire que j'ai joué du piano et écrit quelques lettres et quelques essais à la Jean-Paul). i\la copieuse correspondance avec toi m'occupe aussi beaucoup. N'oublie pas ceux qui t'aiment, et moi en particulier.

Je n'ai encore pénétré dans aucune famille; sans savoir pourquoi, je fuis les humains. Je sors peu, tant je suis écœuré de la mesquinerie et de l'étroitesse d'idées de ce monde égoïste. Ah ! Que serait un monde sans hommes? — un cimetière sans bornes — un sommeil de mort sans cauchemars — une nature sans printemps et sans fleurs — un kaléidoscope sans images — et

pourtant, qu'est-ce que ce môme monde habité par des hommes? — un immense cimetière de songes évanouis

— un sommeil de mort avec des rêves sanglants — un jardin planté de cyprès et de saules pleureurs — un kaléidoscope muet avec des figures en larmes. Oh Dieu !

— voilà ce qu'est le monde, oui. en vérité! Les dieux seuls savent si nous nous reverrons jamais; cependant le monde n'est pas encore suffisamment vaste pour pouvoir séparer deux hommes qui sont amis.

Je n'ai encore aucune nouvelle d'Augsbourg, bien que j'aie déjà écrit depuis quelque temps; — rien de particulier à Zwickau; j'y suis resté quelques jours pour la chasse aux oiseaux; et j'ai pu, avec ma vieille tendresse, serrer dans mes bras tous les chers miens.

— Oh! je me sens capable d'éprouver une rancune éternelle, mais aussi un amour sans fin.

Edouard t'en veut de ton silence; écris-lui donc, ne te l'ai-je pas dit dans ma dernière lettre?

T'es-tu déjà battu en ta qualité de vaillant gaillard avec les notables de l'endroit? — Où comptes-tu voyager lors des vacances de la Saint-Michel? — Je serai à Zwickau du 12 septembre au 20 octobre; si tu veux m'écrire pendant ce temps-là, ou avant, voilà mon adresse. — Je n'affranchis pas cette lettre, parce que je ne possède pas un rouge liard; donc, n'affranchis pas ta réponse

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N'oublie pas ton ami lointain qui est vraiment broyé et malheureux et souhaite-lui tout ce qu'il te souhaite. Surtout reste ce que tu as été : — Humain.,., Adieu.

Ton

A G. Roseji.

Schneeberg, 3o avril 1829.

Mon bon Rosen,

Mes châteaux en Espagne relatifs à Heidelberg ont failli s'effondrer. Mon frère Jules, peu de temps après les couches de sa femme, est tombé gravement malade; ma mère me fit jurer de ne pas l'abandonner au cas où il mourrait, parce qu'elle serait complètement isolée. Depuis lors, la maladie a disparu, et je peux te dire avec joie et certitude que, d'aujourd'hui en trois semaines, nous serons gaiement attablés ensemble et boirons un généreux Joliannisberg.

Il m'a été très difficile dans ces derniers temps de quitter Leipzig, il fallait m'éloigner d'une âme belle, ardente et pieuse qui s'était emparée de la mienne. Cela n'a pas été sans effort, mais enfin la chose est faite, je suis libéré, debout, fier et fort avec mes larmes

refoulées : c'est avec espoir et courage que je songe aux bourgeons des fleurs de mai qui poussent à Heidelberg.

La première chose que je chercherai à Heidelberg sera une conquête, sans quoi tu devrais trop souvent combattre mes humeurs noires.

Je ne crois pas t'avoir déjà écrit que notre ami Semmel partira pour Heidelberg après son examen (le 27 mai). — Ce que nous nous amuserons! — Pour la Saint-Michel, nous irons en Suisse, et Dieu sait encore où. — Puisse notre jolie feuille de trèfle ne jamais se faner! — Avant-hier, il y eut un très brillant concert à Zwickau; 800 à i.ooo personnes y étaient réunies; naturellement je fis oeuvre de mes doigts! Je ne sors pas des plaisirs et des fêtes de toutes sortes. — Vendredi, il y eut bal paré chez Oberstein (de Trosky); samedi, thé dansant chez le docteur Hempels; dimanche, bal d'écoliers où je me suis abominablement grisé; lundi, quatuor chez Carus (Matthay de Leipzig). — Mardi, concert à la Halle-aux-Draps, suivi d'un brillant souper; mercredi, déjeunera la fourchette où je ne me suis pas privé de Champagne; ce soir, le bal d'adieux. — Et tous ces divertissements ne me coûtent pas un centime — sans compter tous les déjeuners, dîners et soupers que j'ai depuis longtemps oubliés. Je t'écrirai de Francfort, où je pense rester quelques jours, la date de mon arrivée à Heidelberg. Le lundi

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soir II mai, je quitterai sûrement Leipzig. Hélas! je n'apporterai pas beaucoup d'argent, car, à Leipzig, il me faudra, avant de partir, donner la pâture à pas mal de créanciers plus grognons les uns que les autres; peut-être devras-tu me venir en aide dans les premiers temps; sinon, les « Génies » devront agir tout seuls — de toutes façons, je serai auprès de toi le i8.

En historien fidèle, je te conterai de vive voix toutes les sottises que font les étudiants : il vient de se constituer, à Leipzig, une. nouvelle association dans laquelle ne sont entrés que les plus mauvais sujets. Ici, il a neigé toute la journée; j'espère toutefois que je ne serai pas contraint d'aller à Heidelberg en traîneau; chez toi, tout est déjà sûrement blanc, vert et rouge, j'en ai les yeux éblouis d'ici.

Adieu, mon cher ami, la joie de se revoir fait oublier les longues séparations; puisse-t-il en être ainsi pour nous. Continue à me sourire aussi gaiement que le printemps, et que ton âme ne connaisse jamais l'hiver.

Ton frère,

Très à la hâte. — Ah! que j'ai pitié de tes yeux! A peine, si je puis, moi-même, relire ma lettre.

l6 LETTRES CHOISIES

A son tuteur.

Heidelberg, 21 août i83o.

Très honoré monsieur Rudel,

Mes parents vous ont certainement communiqué ma résolution et mon nouveau plan de vie. Croyezmoi, je suis né pour l'art et je lui resterai fidèle. Moi qui connais votre manière de comprendre la vie et -qui sais l'apprécier, je me suis longuement interrogé, ■et je suis convaincu de pouvoir anéantir chez vous les plus légers doutes si, toutefois, vous en conservez encore.

Voici quelle est ma résolution définitive : pendant six mois, je vais me consacrer entièrement à l'art, à Leipzig, sous la direction de Wieck. Vous pouvez, très honoré monsieur Rudel, avoir pleine confiance en lui et attendre sa décision. Si, après ces six mois, il dit que je puis, en trois années, atteindre la perfection artistique rêvée, laissez-moi y parvenir en paix, je ne sombrerai certainement pas. Si pourtant, au bout de ces six mois, Wieck émettait encore un doute, il n'y aurait rien de perdu en ce qui concerne mes études de droit, et je ne demanderais pas mieux que de préparer, dans un délai d'une année, mon examen, ce qui ne

me ferait pas plus de quatre années complètes d'études.

Cher et honoré monsieur Rudel, vous comprenez assurément qu'il me faut quitter Heidelberg le plus tôt possible, un plus long séjour ne pouvant que m'être nuisible. Ayez donc la bonté de m'envoyer, sans tarder, une lettre de change importante qui puisse faire face au voyage et au règlement des dettes que j'ai contractées ici; vous me satisferez pleinement en m'envoyant de i5o à i8o thalers. Je m'engage, en échange, à ne plus vous demander un seul Kreutzer jusqu'à la fin de cette année. En exauçant ma prière, vous me tirerez d'une foule d'embarras et de tracasseries.

Je vous envoie mes sentiments de plus profond

respect.

Votre très dévoué

Robert Schumann.

Au même.

Heidelberg, i8 septembre i83o.

Très honoré monsieur Rudel,

Fasse le ciel qu'aucun malheur survenu dans votre famille ou dans la mienne ne soit la cause de votre

l8 LETTRES CHOISIES

long silence! Ou, par hasard, n'auriez-vous pas reçu ma dernière lettre si pressante?

De nouveau, je vous prie instamment de m'envoyer, sans retard, réponse et lettre de change, et si la chose est possible, faites que celle-ci soit de quelque importance; quoi qu'il en soit délivrez-moi, du moins, des doutes insoutenables qui m'enlèvent tout repos. Vous ne pouvez avoir idée de l'affreux ennui que je traîne ici! J'y suis l'unique étudiant et j'erre, solitaire, par les prés et par les bois, abandonné et pauvre comme un mendiant, toujours poursuivi par mes dettes criardes.

Montrez-vous indulgent pour moi, très honoré monsieur Rudel. Envoyez-moi, cette fois, une forte somme d'argent et ne me réduisez pas à être forcé d'emprunter mes frais de départ, ce qui serait très fâcheux pour moi et peu agréable pour vous.

Je me recommande encore instamment à votre bonté et à votre bienveillance, et je signe votre très respectueux, mais très pauvre

Robert Schumann.

Je ne viendrai pas à Zwickau avant Pâques, ce séjour risquant de me coûter trop de temps.

Je vous prie de communiquer cette lettre à ma famille et aussi d'être assez bon pour excuser la hâte et la négligence de mon écriture — cela tient au trouble dans lequel je vis!

A A. Lemke.

Leipzig, le ii janvier 3i.

Mon cher et bon Lemke,

Je finis pourtant par t'écrireî... Et encore, ne l'aurais-je peut-être pas fait si je ne venais pas de lire dans l'Hesperus^ un récit de vos réunions musicales de Heidelberg qui m'a transporté, tout vivant, dans ton cabinet, à l'époque de notre vie de cocagne ( qui, plus tard, nous sembla banale), alors que pendant des heures, des jours et des nuits, nous avons vécu, trinqué, rêvé et musique ensemble.

Dans le froid Leipzig, nui ne m'a encore donné signe de vie, si ce n'est May avec sa jolie voix de ténor. La prière que je t'adresse de me tenir au courant de toute chose — intéressante ou non — est donc naturelle et excusable, et tu seras, pour moi, Sivius ou Eutropius.

Ma vie est exactement la même qu'autrefois, on pourrait me croire tombé de la lune ; les quelques personnalités de plus qui s'y introduisent ne peuvent y apporter aucune modification.

J'attends impatiemment le récit des piquants inci-

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