I. Publication encyclopédique de E. et K. André (Stuttgard
aO LETTRES CHOISIES
dents de ton voyage en Suisse : aventures d'amour, reconnaissances, baisers, pistolets! En ce qui concerne le mien, je n'ai pas grand'chose à te conter. Au total, mes derniers jours à Heidelberg furent les plus durs de ma vie : le départ pesait sur moi comme un nuage chargé de pluie à travers lequel apparaissait de temps en temps le visage angélique de la charmante Philippine, qui éveillait en moi de fatales pensées de séparation, d'abandon de la vie.
A mesure que le bateau à vapeur augmentait de vitesse et que Mannheim disparaissait derrière les fleurs, une agitation fébrile s'empara de mon être, et j'eus l'impression qu'un génie s'adressait à moi et me disait : « Vois comme les fleurs se fanent! » Mais assez plaisanté, soyons sérieux. A vrai dire, le départ de Heidelberg me sembla excessivement pénible.
Vieil ami, à qui je serre la main, écris-moi donc tout, tout ce qui t'intéresse, ce qui t'est cher, ce qui t'entoure — si tu as joué dans un concert ou bien qui a joué à ta place; si tu as des nouvelles de Mitchell. (Pourquoi tes yeux se troublent-ils tout à coup? Penserais-tu au dernier clair de lune?) Dis-moi qui aime la petite gouvernante embrasseuse du voisinage, ou qui en est aimé; si « l'âne verdoyant » espère toujours; si la charmante petite Philippine est fiancée — en un mot, tout. N'oublie pas de saluer pour moi Sauters, Herzfeld, Wolfl", Wedckind, le petit Braune,
Anderson et W'endt — et elle aussi, la gracieuse fleur fantaisiste de Faulhaber.
N'oublie pas de me rappeler au souvenir de la petite intendante et fais-le sérieusement. — Bref, sois raisonnable, ami, et agis en vue de m'être agréable. Je t'envoie mes plus affectueux compliments et suis, en toute tidélité et tendresse, ton vieux Schumann. .
Dis-moi si on parle de moi, de ma fuite, de mes dettes?
Dis-moi aussi qui tu aimes — n'oublie surtout pas de la saluer de ma part.
A Frédéric Rit^haupty à Heidelberg,
14 août i832.
Lorsque je suis profondément plongé dans le ciel de la musique, j'y découvre souvent une tête qui ressemble fidèlement à la vôtre, cher Fritz. Que n'ai-je pas à vous raconter? Que n^avez-vous pas à me pardonner ? Et cependant, que de fois j'ai pensé à vous en suivant silencieusement le chemin que vous avez pris sous mes yeux. Pourrais-je savoir avant tout si vous êtes encore en vie ? — Comment va votre famille envers laquelle j'ai gardé vilainement un si long silence? — Et si vous considérezle son musical comme
un présent des dieux? — Et si le Neckar coule encore à Heidelberg? — Qu'est-ce que fait la vieille Christel ? — En général, du reste, je désire savoir beaucoup de choses.
Vous apprendrez alors combien souvent je suis encore le jouet de la fortune, et comment, pour moi, la musique est toujours la langue qui permet de s'entretenir avec l'au-delà. Sur beaucoup de points, j'ai acquis une plus large compréhension de la vie ; je suis assidu et ordonné, je travaille beaucoup; bref, vous apprendrez nombre de choses, se rapportant soit à la musique, soità la poésie, soit à la philosophie. J'eusse aimé vous envoyer mes compositions in natura, mais j'ai craint un accident et la dépense. Il est plus commode de passer par l'éditeur. Sur tous les autres points, mes projets d'études, de perfectionnement, d'avenir, attendez-en le détail dans une longue et prochaine lettre.
Pour aujourd'hui, après notre longue séparation, je vous tends amicalement une main lointaine dont la vôtre saura bientôt écarter tout brouillard.
A r avocat D" Tôpken, à Brème.
Leipzig, 5 avril 33.
Vendredi saint.
Mon cher et amical Tôpken,
Quel plaisir m'a causé votre lettre, quoique — m'étant parvenue depuis quatre semaines, — elle ne me soit pas arrivée sur l'aile d'un aigle. Serait-il juste qu après vous avoir fait attendre si longtemps la question, je tarde de même à vous envoyer la réponse? Mais votre lettre affectueuse est venue me rejoindre dans mes montagnes natales au milieu de mes parents, de mes amis, de mes plaisirs, de jouissances de toutes sortes qui ont été la cause du fâcheux retard de ma réponse. J'espère que vous ne l'attendiez peutêtre pas avec trop de certitude. Après une si longue séparation, on se serre plus volontiers la main qu'on ne se parle beaucoup, et je constate une certaine exubérance dans l'étoffe que peu à peu les ans ont tissée pour nous.
Soyez persuadé que je pense souvent à vous; que journellement, dans mon paradis musical, j'aperçois à l'horizon une tête semblable à la vôtre; que je revois le joli chemin dans lequel vous vous êtes engagé sous mes yeux, — en musique comme en toute chose, et
OÙ, malgré votre éloignement, je cherchais à vous rejoindre afin de parvenir sans crainte jusqu'aux degrés que vous avez gravis.
Evidemment, nous nous trompions quand nous voulions, d'un seul coup, avec un entêtement machinal, atteindre ce que les années de repos et d'expérience seules apportent peu à peu à l'homme. . . .
Je suis très heureux que vous connaissiez les « Papillons » qui ont été en grande partie composés aux alentours de ce bel Heidelberg et non loin de vous-même; cela vous prouve, au moins, que je suis toujours en vie. Votre compte rendu me sera très précieux; s'il y a assez de place dans cette lettre, je vous y joindrai un article viennois qui m'a beaucoup réjoui. Dans !'« Iris » de Berlin, vous trouverez aussi beaucoup de choses gracieuses sur mon compte. Pour la messe de Pâques, ont été faits des Intermezzi (2 cahiers de Papillons plus considérables) et un Allegro de bravura dont je vous signale particulièrement l'apparition. Durant tout l'hiver écoulé, j'ai travaillé à une grande symphonie pour orchestre, qui a pris tout mon temps ; elle est maintenant terminée, et, sans faux orgueil, je compte beaucoup sur elle pour l'avenir.
Je joue peu de piano. (Ne craignez rien, j'en ai pris mon parti avec résignation !) J'ai, à la main droite.
un doigt cassé et inerte. A la suite d'une légère atteinte que j'ai négligée par insouciance, le mal s'est tellement aggravé que c'est à peine si je puis me servir de ma main. — Sur ce sujet, comme sur ma façon de vivre qui est toujours très gaie; sur l'accueil des plus encourageants que j'ai trouvé dans le monde de l'art; sur mes projets d'avenir, sur la vie bourgeoise que je mène à cette heure, qui est en antinomie marquée avec celle vécue à Heidelberg au milieu des gais compagnons, vous serez mis au courant par une prochaine lettre très détaillée. En tout cas, les vôtres me parviendront toujours par les soins de Wieck; le vieux professeur est mon plus ancien ami.
Vous devez avoir lu des éloges de Clara Wieck, pensez-en encore davantage, et je serai d'accord avec vous. — Moschelès était indécis et hésitant, tant à propos de notre revoir que pour son jeu (merveilleux), Kalbrenner revient ici dans trois jours ; avec Hummel, j'échange des lettres affectueuses. Si cela peut vous intéresser, sachez que son opinion sur moi est complètement d'accord avec la vôtre.
Si Pâques était tombé, en i83o, le même jour que cette année, ce serait demain l'anniversaire du jour où nous nous mîmes en route vers Francfort et Paganini.
Je lis dans mon « Journal » : « — Les premiers cochers, — des traînées de nuages au ciel, — attente
pénible sur la montagne, — le Melibocus, — Auerbach, — Benecke (je le rencontrai ici se rendant à Berlin en chaise de poste), — la petite servante, — remontrances de Lichtenberg. (Par prudence, je me suis muni d'une demi-feuille de papier, je réclame l'indulgence et promets de faire mieux.)
— -«Et éclats de rire,— forestier — Malaga, — puis Châdttler et Eckmeyer, — bu à leur santé, — billard.
« Dimanche de Pâques. — Malédiction de Tôpken,
— mines pitoyables,~Darmstadt, — Pittoresque saule pleureur dans la cour de l'auberge, - temps d'avril, bleu et noir — Attente devant Francfort, —ennuyeux voyage à pied à côté d'une haridelle paralysée — arrivée au Cygne. — Soirée Paganini, — Weber (je n'ai plus jamais entendu parler de lui, et vous?) — Enchantement (n'est-ce pas là le mot exact?) avec Weber, Hille et vous au Cygne, — Musique lointaine et béatitude dans le lit.
« Lundi de Pâques. — La jolie fille dans les buissons de bruyères. — Soirée : Guillaume Tell de Rossini, — ici on lit dans le« Journal » : sain jugement de Tôpken — Course échevclée vers la bruyère, — bombardement de lorgnettes sur la jolie fille, — Champagne.
« Mardi de Pâques. — Admiré des pianos à queue, avec Tôpken — Al. Schmitt — Valse de Schubert —
Braunfels — Figures de cire — Je quitte Weber — peut-être pour toujours — (et il en est réellement ainsi jusqu'à ce jour) — Départ de Francfort, — Mon habileté à me dissimuler dans les rues tortueuses de Francfort — Darmstadt. » Je transcris maintenant mot à mot : «. Etat délicieux à la suite d'une chope de vin — Tôpken légèrement émoustillé — Le majestueux iMelibocus dans la vapeur rosée du soleil cou^ chant. — On emporte du vin dans la voiture — l'horrible haridelle — changement des guides — Finalement, arrivée à Auerbach — Lotte — Amère querelle avec Tôpken — Je me mets en colère pour la première fois depuis des années.
« Mercredi de Pâques. — Mauvais temps. — La Bergstrasse est toute fleurie. — A Handschuhheim. « Prussiens — Arrivée à Heidelberg. — Fin. » Je n'aurais jamais cru que ce que j'ai écrit autrefois, — exception faite pour mes compositions musicales — me causerait autant de joie que j'en ai eue à transcrire ces lignes. V^otre portrait est devant moi, si vivant que je voudrais joindre une seconde lettre à celle-ci. Elle vous dirait combien je vous ai toujours aimé et estimé, excepté, toutefois, pendant une certaine soirée à Auerbach, où certainement des coups de canon nous auraient fait moins de mal que les fusées de mots profondément blessants dans lesquelles nous nous sommes complus, mots qui pénétraient dure-
ment jusqu'au fond de notre être. Depuis lors, plus d'une joyeuse rencontre printanière nous a remis en gaîté, et vous m'avez si souvent accordé mon pardon, que je pense le réclamer une fois de plus.
Avec amitié, et de tout cœur, je vous envoie mon souvenir très affectueux, puisse votre main dissiper les nuages qui voilent encore les deux dernières années; peut-être se résoudront-ils en gouttelettes qui tomberont toutes chaudes sur la main de votre ami,
R. Schuman N.
... En recopiant le compte rendu que je vous envoie, je me suis à moitié endormi, ce qui doit facilement s'apercevoir d'après mon écriture; récompensez ce grand sacrifice par une réponse rapide. Parlez-moi aussi de vos études musicales; je n'ai pas besoin de vous dire quel intérêt j'y prends. — Je crois pouvoir vous recommander comme excellents les Caprices de Paganini, et j'attends votre appréciation sur eux. J'ai appris, après coup, que le poète Grillparzer de Vienne est l'auteur du compte rendu.
Adieu mon cher et meilleur ami.
DE ROBEPT SCHUMANN 29
A Rellstab, à Berlin.
Leipzig, i3 janvier 34.
Puis-je vous dire, avec tout le respect que vousméritez si bien, que j'ai grand plaisir à vous écrire,, à'penser à vous, surtout le mardi, jour où 1' « Iris » paraît. De semaine en semaine, j attendais avec un impatient désir votre appréciation de mes « Intermezzi » que je vous avais envoyés depuis longtemps,, et qui, je le crains, ne vous sont peut-être pas parvenus. Je vous demande la permission de vous envoyer un autre exemplaire, pour que vous ne jugiez pas les Impromptus nouveaux en dehors des autres. Il me reste encore à ajouter que la partie du haut est l'oeuvre de Clara Wieck; la basse est de moi
A propos : pour une sonate de Beethoven jouée par Schunke, je donnerais tout ce que j'ai entendu de Moschelès et de Katbrenner.
Envoyez de vos nouvelles, je vous prie, à votre dévoué dans le présent et dans l'avenir,
Robert Schumann.
3o LETTRES CHOISIES
Au D^ Tôpkeîi.
Leipzig, 27 mars 34.
Pourquoi me laissez-vous sans nouvelles? Vous savez la part que je prends à vos joies et à vos peines. Comme je ne suis pas certain que cette lettre vous trouvera à Brème, je vous écris brièvement, non comme ami, mais comme Directeur d'un journal musical. Me mettant à l'abri derrière une cotte de mailles et le jargon parlementaire, le programme ci-joint nous dit tout. Comme directeurs, avec moi, je vous citerai le chef d'orchestre Stegmayer, Wieck et Louis Schunke. Si vous êtes encore, comme jadis, prêt à soutenir avec joie tout ce qui est noble dans l'Art, nous ne pensons pas vous adresser une prière inutile en vous demandant amicalement de devenir notre correspondant de la ville libre de Brème, et en vous priant de nous communiquer tout ce qui s'y produira d'intéressant, dans le monde musical. Vous vivez de façon à pouvoir juger sévèrement et sans rien ménager; ce sont ces gens-là, justement, dont nous désirons la collaboration. Donc, la main dans la main, parlons et agissons!
J'ai entendu dire que Franz Otto, un excellent compositeur de Licder, est engagé dans votre ville; voulez- vous lui faire parvenir la lettre incluse? Si
DE ROBERT SCHUMANN 3l
VOUS ne trouvez pas Otto, déchirez la lettre; si vous le trouvez, chargez-vous de sa réponse : c'est une nature géniale, mais rude et d'apparence grossière.
Avez- vous reçu mes Intermezzi et les Impromptus! Il paraît en ce moment une toccata, et un grand allegro; viendront prochainement trois sonates. Répondez bientôt, très cher. — Vous serait-il peut-être agréable de faire une étude sur le mouvement musical dans votre ville pendant le dernier hiver? Ce serait superbe. Adressez le tout à la rédaction du Nouveau Journal de Musique, à Leipzig, librairie Hartmann. N'affranchissez aucun de vos envois. Je suis très autoritaire par écrit, mais vous me connaissez. Beaucoup de bons compliments à votre chère femme.
Votre
A Mme Henriette Voigt, née Ktint^e, à Leipzig.
Recevez donc un bon remercîment pour votre lettre qui a si heureusement terminé une si bonne journée.
Parlons de Schubert. — Sa vie brille en ce moment avec tant d'éclat, qu'un coup d'oeil donné à l'avenir la fait encore mieux apprécier. Franz Schubert est le
beau jeune homme pâle sur les lèvres duquel semble toujours se jouer une mort prochaine. — Oui ! Dans le divertissement hongrois, on pressent la dernière rencontre avec des hommes voilés de crêpe, avec catafalque et obsèques comme pour les funérailles d'un maréchal de France. — Mais je ne veux pas vous effrayer : il est heureux que quatre mains soient indispensables — sans cela vous eussiez peut-être voulu déchiffrer toute seule, tandis que vous voilà forcée d'attendre la venue de l'ami Louis Schunke ou celle de votre respectueux
R. SCHUMANN
3 juillet 1834 (au matin).
Au /)' Tôpken.
18 août 1834.
Vous n'avez pas encore appris, bien cher Tôpken, comme il est pénible de remettre de quinzaine en quinzaine le paiement de sa note d'hôtel et d'être obligé ensuite de demander une nouvelle prolongation, car vous avez toujours eu de l'argent! Du fait d'une longue maladie de notre secrétaire, tout le travail m'est tombé sur les bras, si bien qu'aujourd'hui, je paierai bien peu de mes dettes envers vous, et
encore, je les paierai mal, car j'ai la tête toute bourdonnante par suite de la correction d'un dernier article. De plus, voilà trois fois que je taille ma plume sans arrivera un résultat; je tente l'opération pour la quatrième et dernière fois. Si cela ne marche pas, vous n'aurez aucune lettre aujourd'hui;... mais j'espère y parvenir.
D'abord de grands remercîments pour vos travaux qui plaisent à tous, pour mille raisons. Le secret (imprimé le jour même de votre départ de Brème) est amusant, mais assez clair, car nous étions déjà en retard de i5 jours, par la faute de l'éditeur. On a tenu hier une grande conférence qui a posé des règles si sérieuses que, dans un mois, tout marchera merveilleusement; s'il en était autrement, ce serait se montrer injuste envers le public, car il donne à cette institution un appui qui est une joie pour nous. Prague, seule, prend 5o exemplaires; Dresde, 3o; Hambourg, 20.
Tous ceux qui, telle la jeunesse, ont l'avenir devant soi, en tressaillent de joie, de par le monde. Il est inexplicable que l'on n'ait pas, depuis longtemps, tenté de mettre un frein aux jobardises louangeuses de nos critiques actuels. Donc, fouaillez hardiment cette multitude semblable à un troupeau qui, après avoir relevé un instant le nez lorsque les éclairs l'aveuglent, se remet ensuite à brouter paisiblement. Du moins,
ce troupeau -là a-t-il, pendant un court moment, dirigé son regard vers le ciel !
Je ne suis pas le numéro 3 — c'est Schunke. — Je prends pourtant une grande part à ses travaux, car il est infiniment moins habile la plume à la main que sur le clavier. Je signe rarement avec des chiffres; mais, quand je le fais, ce sont les deux qui m'appartiennent (2-12-22-32, etc.). Le pèreDoles, d'une valeur supérieure à Beethoven, paru dans le dernier numéro, est l'œuvre de mon ami Lyser, le peintre sourd. Il travaille à deux portraits du même genre : Haydn et Haendel. Les Compagnons de David ne produisent pas souvent, mais quand ils le font, ils s'y mettent avec passion : en ce moment, ils tracent de grandes esquisses — (déjà historiques) — qui se relieront étroitement les unes aux autres.
La dernière symphonie de Beethoven (pour servir de transition entre la période classique et la période romantique) — Franz Schubert — Mendelssohn — Chopin. — Mais je suis très prudent, presque inquiet, et je vais encore attendre une semaine ou deux.
L'histoire racontée par Klein sur la genèse des études de Hummel me paraît invraisemblable. Examinez-les avec soin, et vous ne manquerez pas d'y reconnaître la main du maître, de même que l'affaiblissement apporté par l'âge.
Vos Rapsodies paraîtront dans les numéros 35 et 36. Continuez! Nous recevrions aussi avec reconnaissance quelques appréciations sur la musique dans les pays du Nord. Si vous désirez des honoraires, je ne vous les refuserai pas, mais si vous voulez vous montrer généreux et faire quelque crédit à notre éditeur qui a fait pour nous, au début, de grands sacrifices, nous vous en serons doublement reconnaissants.
Les prochains numéros renfermeront des articles humoristiques deK. Stein; un examen très étudié des talents artistiques de la Schrœder-Devrient ; enfin une revue de la presse qui sera fort intéressante.
Nous nous réjouissons à l'avance de lire le récit de votre vie musicale dans l'Amérique du Sud. Fink va vous maudire.
Les notes commandées sont sans doute entre vos mains.
Ave^-vous lu r article que Gottfried Weber m'a consacré. Il m'a réconforté. Sur ma «Toccata, » vous serez d'accord avec lui. Il ne parle plus un langage aussi sauvage, son jugement s'est rassis. Avez-vous envie d'écrire une critique de la « Toccata » et (si vous le voulez) une des Intermezzi — en laissantde côté, bien entendu, tout sentiment d'amitié personnelle et en y mettant votre signature? Cela nous ferait un très grand plaisir. J'attire votre attention sur une Sonate de Schunke qui vient de paraître (Chez Wunder).
Toute la rédaction des Compagnons de David vous salue avec grand respect. — Nous vivons, en ce moment, un roman comme il n'en a encore existé dans aucun livre.
Ne m'oubliez pas.
Note de la traductrice. — En cette année 1884, Schumann écrivit à Mme Voigi nombi'e de lettres, des plus affectueuses, où. il parle d" Ernestine de FrickenK Mme Voigt avait favorisé le penchant amoureux de cette jeune Jîlle pour Robert, également épris : ce fut sous ses auspices que les jeunes gens se fiancèrent à rinsu des parents d'Ernestine. Robert n'apprit que plus tard que sa Jiajicée était la fille naturelle de M. de Fricken, qui ne la légitima que lorsqu'elle eut dix-huit ans. Ce détail, tenu secret jusqu'alors, dut fortement choquer Schutnann et sa mère et contribuer, pour une large part, à la rupture de ce projet de mariage.
Malgré tout, Mlle de Fricken conserva, pour son ancien fiancé, des sentiments très affectueux ; elle échangea des lettres avec lui et Clara, et prit ouvertement leur parti, lors du conflit élevé par le refus de Wieck, lequel tenta d'exploiter — à soîî propre pro-
1. Voir dans le 1" volume, la lettre de Schumann à Clara, datée du II février i838.
DE ROBERT SCHUMANN Sj
fit — les sentifîients de 7'ancune qui devaient, croyaitil, soinmeiller dans le cœur delà jeune fille à laquelle Schutnann avait renonce'. Elle épousa le comte Zedwit^, mais devint veuve peu de temps après et mourut en 1844, à Fâge de vingt-huit ans. Schumann resta aussi en excellents rapports avec M. de Fricken; on trouve des lettres quil lui adressa dans le nombre des 4 '6 00 classées et tnises de côté par lui-même. En voici une datée de Zwickau, le 28 novembre 1834-
Très honoré Monsieur,
La joie que m'a causée votre excellente lettre aurait été complète, si vous n'aviez pas dû recourir à une autre main — que, cependant, j'honore profondément. — Que n'est-il en mon pouvoir de vous faire oublier vos souffrances pendant quelques instants et, peutêtre aussi, d'entraîner votre esprit, au moyen d'une attachante causerie d'art, dans sa patrie d'élection, — celle dont on s'approche plus aisément en s'extériorisant et en laissant loin derrière soi ce qui peut empêcher notre essor*. J'avais déjà formé l'agréable projet de vous apporter moi-même 1' « Allegro » avant même votre invitation qui a égayé une insupportable journée
I. Mme Voigt écrit que la musique et la poésie étaient, pour M. de Fricken, des éléments de vie.
de novembre. Malheureusement, en même temps que votre lettre, j'en recevais une de Knorr, qui trouve ma présence à Lieipzig indispensable en ce qui concerne le journal musical. Je souhaite apprendre lundi prochain que je peux laisser quelqu'un, chargé de ma procuration, débrouiller toutes choses, sinon je vous demanderai l'autorisation de ne venir que plus tard, peut-être au printemps. En tout cas, d'ici quinze jours, r « Allegro » sera entre vos mains, accompagné de quelques lignes pour mademoiselle votre fille, si j'y suis autorisé. Dans la précipitation du voyage, j'ai oublié d'emporter vos compositions. Mes Variations restent arrêtées au Final. Je voudrais que la marche funèbre se transformât peu à peu en un fier chant triomphal, qui lui apporterait un intérêt dramatique, mais je ne sors pas du mineur, et on s'explique mal l'intention qui devient trop matérielle. Que l'inspiration favorable approche, et je la saisirai comme un enfant. J'appellerais cette composition ma meilleure, si je ne savais qu'on nomme toujours ainsi sa dernière œuvre. D'ailleurs Rellstab saura la faire bruyamment connaître; les autres me sont acquis, particulièrement Seyfried, qui dans le journal viennois m'a loué d'une telle façon qu'il pourra difficilement en porter la responsabilité devant le jugement de Dieu — le critique suprême. Schunke est encore en vie.... Et je travaille déjà à l'article nécrologique que publiera sur lui notre
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journal! — N'est-ce pas une chose affreuse! — Mais j'élèverai à sa mémoire un monument aussi beau, aussi t^randiose qu'il sera en mon pouvoir de le faire.
Ce que les Voigt ont fait pour lui ne restera pas sans récompense, non parce qu'ils sont seuls, mais surtout à cause de la rapidité avec laquelle ils agissent, et qui montre la valeur de leurs généreux sentiments.
Si les circonstances me permettent un jour de vous raconter en détail les derniers moments de Schunke, je souhaite de tout cœur que vous n'ayez pas besoin de penser à vos propres maux.
Recevez ce souhait favorable pour vous et les vôtres ; ma mère se joint à moi dans ce vœu.
V^otre dévoué
A M. J. Moschelès, à Londi^es.
Leipzig, le 26 février 35.
Très honoré Monsieur,
Toutes nos démarches pour avoir des informations artistiques de votre capitale n'ont jamais abouti à un résultat. Partout où nous avons frappé, on nous a
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beaucoup promis, mais rien n'a été tenu. Et c'est ce qui nous servira d'excuse et nous permettra de nous adresser directement à l'homme que nous savons n'avoir jamais cessé de s'intéresser à tout ce qui touche l'art allemand.
Notre prière instante est que vous veuillez bien avoir l'extrême obligeance de nous donner l'adresse d'un artiste spirituel et connaisseur, Allemand si possible, qui pourrait nous adresser une correspondance régulière sur ce qui, actuellement, se passe d'intéressant au point de vue général de la musique anglaise, — sur les artistes qui vivent là-bas. Nous demandons, non pas de petits faits dénués d'importance, mais des tableaux largement étudiés de la situation musicale en Angleterre.
Nous ignorons évidemment si vous jugerez notre journal digne d'être recommandé par vous; nous croyons cependant ne pas nous trop flatter en pensant que l'esprit général, le ton, l'âme de cette publication pourraient mériter votre approbation.
En tout cas, votre bienveillant appui nous rendrait un grand service que nous n'oublierons pas, même si nous ne pouvions en profiter.
Nous nous entendrions facilement pour les conditions avec le correspondant que vous nous indiqueriez; de prime abord, nous nous permettons de vous faire remarquer que nous pouvons lui ofl'rirdcs hono-
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raires de 20 thalers par page. Et, tout bas, tout bas, si bas que nous osons à peine espérer de vous faire entendre notre secret désir, nous vous murmurons que nous serions trop heureux si, de temps en temps, nous recevions, pour notre journal, quelque chose — quoi que ce fut, de quelque nom qu'on voulût le nommer — peut-être une épreuve de l'Ecole de Piano si impatiemmentattendue — du vénéré Maître auquel nous adressons ces lignes en lui laissant le soin de compléter la pensée qui nous a inspirés.
Nous avons annoncé provisoirement, dans notre n° 18, votre excellent Septuor; jusqu'à présent, il nous manque la partition et la faculté de pouvoir le faire entendre à l'orchestre.
Quand pourrons-nous espérer l'apparition de votre Ecole de Piano et de votre Concerto fantastique?
Aujourd'hui dans la salle de concert de la Halle aux Draps une demoiselle Schmiedel,de Dresde, joue vos «. Souvenirs Irlandais. »
Enfin, nous vous demandons encore de nous indiquer où nous pouvons vous envoyer notre journal qui se réjouit de votre approbation; notre éditeur a chaque semaine une occasion pour Londres. Excusez-nous et soyez indulgent pour ces lignes qui nous ont été dictées par l'intérêt et l'amour que nous portons à l'art.
Je quitte aujourd'hui avec un profond respect celui
dont le regard clair et génial s'est posé sur moi et m'a béni.
Au nom de la rédaction du Journal de musique.
A M. Erriest A, Becker, secrétaire des Finances, à Dresde.
Leipzig, I8-I-36.
Cher et honoré Monsieur,
Voici la chose : il circule dans Tair des bavardages de famille sur Clara et sur moi.
Dans les derniers temps du séjour de Wieck, j'ai évité, à cause de cela, d'aller chez lui; de sorte que je n'ai pu apercevoir Clara, et que j'en ai été malade. Dans ces conditions, je me vois forcé de recourir à vous et de vous demander votre appui. Ayez donc la grande obligeance de remettre entre les mains de Clara la lettre ci-incluse, sans en parler ni à son père, ni même à votre femme (si j'ose vous adresser une semblable demande). Si vous redoutez une responsabilité quelconque, renvoyez-moi la lettre telle qu'elle est. Evidemment, cela me ferait une grosse peine, mais je m'en rapporte entièrement à vous.
A M, Schuiet\ chanteur de la chapelle, à Rudolsîadt.
Très estimable Monsieur,
Revenu seulement depuis peu de jours d'un long voyage, je me remets à ma tache en vous priant de m'excuser.
Je suis très au regret, après les divers témoignages de sympathie que vous adressez à ma personne et à mon œuvre, de devoir répondre négativement à votre première demande, mais je crois, en le faisant, agir dans votre propre intérêt. L'expérience démontre que y anticritiqiie d'une anticritique n'a jamais donné de bons résultats. Vous vous montrez, par votre réponse, plus méchant que vous n'êtes, et l'infortunée rédaction reste inerte, à écouter la discussion. Ne faites pas cela, la chose est trop vieille, et depuis longtemps oubliée par le public. De plus, à franchement parler, je ne trouve pas votre article complètement juste dans le fond. Toutefois, si vous désirez l'envover à notre journal, que ce soit alors pour l'imprimer dans nos prochaines Petites affiches; seulement, c'est la propriété de Barth, et vous vous ferez des frais d'insertion. Je ne vous crois pas disposé à prendre ce parti.
— Je me suis toujours réjoui en lisant vos lettres, principalement celle qui explique la profonde signification de la phrase du Concerto. Si je ne vous réponds pas chaque fois avec exactitude, vous voudrez bien m'excuser, en vous rappelant que je ne suis pas simplement un rédacteur qui désirerait s'attacher un collaborateur de votre compétence, mais encore un commerçant très affairé.
Ayez la bonté de nous envoyer votre nouvelle et tout ce que vous pourrez nous donner, en prenant soin toutefois d ecourter dans la première tout ce qui y paraît inutile.
Dans cinq ou six semaines, il y aura une place qui lui sera réservée.
Terminez-vous bientôt votre Concerto? Et où en est l'Opéra ?
Répondez-moi sans tarder, non pas sur le désagréable mode de do dièze majeur, mais dans le doux ton de ré bémol majeur. De même, dans la vie, beaucoup de choses peuvent se transformer par l'enharmonie.
Ne prenez rien en mauvaise part.
A J. MoschelèSy à Londres^
Leipzig, 8 mars i836.
Très honoré Monsieur et cher Maître,
Je voudrais pouvoir, comme remercîments de vos nombreuses attentions, vous offrir autre chose qu'une lettre tracée en caractères énigmatiques. Déchiffrez-y seulement que je me rappelle avec un grand plaisir certaines journées du mois d'octobre pendant lesquelles j'ai pu vous voir et m'entretenir avec vous. En souvenir de ces heureux jours, j'ai écrit une nouvelle sonate (en fa majeur) que je désire beaucoup vous dédier. Si vous m'y autorisez, le but principal de ces lignes sera atteint. J'espère qu'un mot de vous me tranquillisera sur les autres choses que je désire savoir.
Je me délecte tous les jours avec votre Concerto fantastique, également avec le duo de Hândel qui produit une impression si rapide, quoique si durable. L'ouverture de Jeanne d'Arc, d'abord voilée par quelques nuages, se dégage bientôt et s'élargit peu à peu avec un éclat de plus en plus admirable. Vous en trouverez une appréciation plus développée dans le journal; mais je ne dois pas trahir le nom de l'auteur.
Ceci m'amène à une communication désagréable : le commissionnaire de Black, Chanay, etc., ne veut plus se charger de nos envois à Londres, et je crains que vous n'aviez pas reçu les numéros du journal depuis le commencement de l'année. Ne pourrai-je peut-être pas vous envoyer régulièrement par Embden, à Hambourg, trois exemplaires que vous distribueriez selon votre désir. — Je ne connais aucun moyen de pénétrer directement à Edimbourg. J'ai encore chez moi, pour M. Thomson, deux livrets d'opéras qu'il voudrait bien recevoir. Un avis de vous, qui m'indiquerait de quelle façon je puis les lui expédier, serait reçu par moi avec reconnaissance.
Je considère comme une marque spéciale de votre bienveillance de nous avoir procuré M. Hogarth comme nouveau correspondant.
La rubrique « Londres » nous manque depuis trois mois complètement, et il me serait agréable de combler au plus vite cette lacune. S'il faut pour cela une invitation spéciale, je l'expédierai immédiatement. Je réclame votre indulgence pour mes nombreuses demandes et prières. — J'ai écrit à M. Thomson à la fin du mois de janvier, mais je suis encore sans réponse; peut-être ma lettre ne l'a-t-elle plus atteint à Londres.
Clara Wicck fait un grand voyage artistique. —Ma Sonate (la première) n'est pas encore terminée. — Les
éditeurs ne veulent pas entendre parler de moi. J'ai cependant bon espoir en Haslinger.
Mendelssohn vous envoie ses compliments cordiaux. — Il a terminé son Oratorio (Paulus), et il le dirigera lui-même pour les solennités musicales de Dùsseldorf. Peut-être m'y rendrai-je aussi, peut-être même Chopin, auquel nous écrivons à ce sujet, nous accompagnera-t-il.
Oserai-je vous prier de nous faire savoir s'il n'y a pas, du 20 mai au i^"" juin, un bateau partant de Londres pour le Rhin sur lequel pourrait prendre place le maître que nous vénérons tous?
Avec le plus profond respect, je suis Votre dévoué
A Thérèse Schiunann.
Leipzig, i5 avril i836.
Ma très chère Thérèse,
Moi aussi, j'ai tellement pensé à toi pendant la semaine qui vient de s'écouler que souvent j'ai cru te toucher de la main. En songeant à l'affection que tu as pour moi, je ne peux te dire à quel point je me sens sûr de moi, protégé, heureux! Cela vient de ce
que tu as un cœur robuste qui t'a appris à supporter, à consoler et à encourager. Si je partais d'ici, ce ne serait qu'en ayant l'assurance de trouver les plus agréables perspectives. Edouard n'a pu que plaisanter en parlant de Vienne; ce sont des projets faits en rêve ! En tout cas, rien ne se décidera avant Noël. Réfléchis à ce que je laisserais. Abandonner ma patrie — puisse mon cœur n'être jamais assez refroidi pour que cela me laisse indiff"érent! — quitter mes parents, et toi, que je peux en deux heures rejoindre et entretenir— et enfin Leipzigoùtoutfleuritavec élan; et Clara, et Mendelssohn qui revient l'hiver prochain, sans compter mille autres choses que je devrais également quitter! S'il doit y avoir un changement dans mon avenir, je n'en pourrais fixer l'époque, mais je ne le ferais pas à la légère et sans garantie ; car je ne supporterais pas de devoir revenir sur mes pas. Donc, nous serons réunis encore au moins pendantuneannée que nous passerons agréablement et tâcherons d'employer utilement pour nous. Cet été, je viendrai passer une ou deux semaines auprès de toi, — après que tu seras venue me voir — cela va de soi. Il faudra bien combiner tout cela .
Ecoule, je voudrais bien aller, avec Mendelssohn, à Dusseldorf pour la fête musicale ; dans ce cas, je partirai d'ici vers le 20 mai. S'il survenait des empèche- .ments ou si j'en prévoyais, j'accompagnerais, en tout
cas, iMendelssohn jusqu'à Francfort; cela d'ici à trois ou quatre semaines. Il me faut savoir d'abord quand tu comptes venir, ce qui dépend absolument de ta volonté, car Edouard doit accepter; il n'y a donc pas à hésiter. Du 4 au 1 8 mai, je suis certain, de toutes façons, d'être à Leipzig, ainsi, arrange-toi pour être libre à cette époque-là.
Tu m'adresserais des éloges si tu connaissais à fond ma vie actuelle : comme je tombe toujours dans l'exagération, du plus enragé fumeur et buveur de bière que je fus, je suis devenu un des plus modérés : un maximum de quatre cigares par jour, et, quant à la bière, il y a deux mois que je n'en ai bu une chope.
Tout cela d'ailleurs me réussit, et je me porte d'une façon très rationnelle. Donc, ne me fais pas de compliments, car ce régime me convient à merveille. Je contemple Mendelssohn comme une cime élevée vers laquelle j'aspire. C'est un véritable Dieu; il faut que tu le connaisses. En dehors de lui, je m'entends très bien avec David (le directeur des concerts), avec un D^'Schlemmer qui accompagne le jeune de Rothschild, et avec ce dernier. Ils seront encore tous trois à Leipzig quand tu viendras. Le docteur sera tout à fait à ton goût — un homme du monde, des pieds à la tête. — Le D"" Reuter et Ulex sont naturellement mes vieux compagnons. — De Wieck et de Clara, nous nous entretiendrons verbalement : je me trouve, sous ce rap-
port, dans une passe critique qui demande, pour être élucidée, un repos et un jugement rassis qui me font encore défaut à cette heure. La situation est telle que, — ou je ne pourrai plus jamais lui adresser la parole, ou elle sera complètement à moi. — Tu sauras tout quand tu viendras ici, et tu agiras pour le mieux.
Merci de tout ce que tu fais pour moi, — tu es assurée d'avance de mon assentiment. Pour les chemises, je désire qu'elles aient de fines manchettes; je ne puis te tenir au courant de l'état exact de mon linge; il faut qu'une femme voie cela de ses propres yeux qui n'hésitent pas, comme ceux de nous autres hommes, entre ce qui est tout à fait ou à moitié déchiré.
Donc, arrive au plus vite, et sois pour moi une excellente sœur. Je suis complètement dénué d'appui féminin; cette pensée m'abattrait, si, pour moi, tu ne remplaçais tout.
Edouard rencontre de redoutables concurrents. Inspire-lui du courage ! Ah ! fais-le, fais-le. Ecris-moi bientôt, ma Thérèse chérie; j'embrasse ton front et tes yeux.
Ton
Robert.
A madame Devrient.
(Probablement fin juin.) Voire main me fait tomber des nuages ! Mais il m'est
DE ROBERT SCHUMANN Si
vraiment impossible de rester après ce que vous m'avez écrit, et le mieux sera de m'en aller au plus vite.
Cela me fait une peine profonde, car (vous ne vous en doutez même pas), j'éprouve pour vous un sincère attachement. La tristesse des temps, et l'aggravation de maux dont je n'ose parler à personne, m'a rendu méchant, — vous avez parfaitement raison. Ne me jugez pas trop mal et dispensez-moi de vous en dire davantage aujourd'hui.
Note de la traductrice. — Mme Devrient était propriétaire de la maison où habitait Schumann qui, lesprit trouble par la dureté avec laquelle le traitait le père de Clara, épanchait son chagrin sur son piano, dans des improvisations nocturnes. Les locataires se plaignirent à Mme Devrient de ne plus pouvoir, par le/ait de leur bruyajit voisin, dormir en paix. Elle dut écrire à Schumann la lettre à laquelle répond ce billet. {Il ne fut du reste pas obligé de changer d'apparieînent.)
A A. de Zuccalmaglio.
Leipzig, 2 juillet i83ô.
Très honoré Monsieur, Cherchez la cause de mon long et très ingrat silence
dans un profond chagrin de cœur, dont le travail luimême ne pouvait me distraire. Enfin, la musique, les occupations sans nombre, l'effort puissant de la jeunesse, les émanations de la verdure et des bois m'ont fait reprendre force et courage. Que mes premières lignes soient pour vous! Comme un enfant devant l'arbre de Noël, je suis debout, ainsi que la dernière fois^ devant vos présents que je retourne l'un après l'autre avec de grandes précautions.
Mendelssohn a lu avec moi votre dernière lettre qui nous a mis le coeur en joie. Il ne se sent pas entraîné vers le quatuor pour voix d'hommes, et ne croit pas pouvoir en tirer parti : je partage à peu près son avis. Il enverra pourtant quelque chose cet hiver. Je n'ai pas pu aller jusqu'au Rhin, votre patrie, à ce que je crois; le chagrin m'avait trop bouleversé. En ce moment, j'ai beaucoup de choses sur le chantier, et j'aimerais que Tune d'elles portât votre nom, c'est-àdire qu'elle fût spécialement faite par moi à votre intention. Ma musique devra souvent — d'après tout i ce que je connais de votre manière de sentir — ne j pas vous plaire; car il est difficile de cacher quelque chose à des yeux aussi profondément observateurs et exigeants que les vôtres. Il me semble souvent que nous n'en sommes qu'au début, et que nous pourrions encore tirer de notre cerveau quelque chose d'inconnu jusqu'ici... espérons que l'avenir nous don-
nera raison et que le génie nous donnera la faculté de réussir.
Pour aujourd'hui, adieu. Envoyez-moi tout ce que vous avez de prêt, de véritables perles.... Votre dévoué
Robert Schumann .
A Thérèse Schumann.
Leipzig, i5 novembre i836.
Ma chère Thérèse,
Que de fois je te vois assise solitaire dans l'embrasure de ta fenêtre, la tête appuyée sur ton bras, fredonnant intérieurement une douce chanson et te demandant peut-être si un certain Robert est digne de la grande tendresse dont on le comble. Ce sont des raisons sérieuses qui m'ont empêché soit de venir, soit d écrire. D'abord, — Chopin, Lipinski, Mendelssohn, la Karl, Louis Berger sont arrivés les uns après les autres. Je te fais grâce du reste. Si tu étais ici, comme je te mettrais au courant de tout et comme tu apprendrais à connaître et à estimer des hommes autrement intéressants que ceux que tu coudoies à Zwickau! 11 y a encore ici maintenant un jeune « Stamaty, » qui semble arriver à moi
comme transporté par les nuages : c'est un beau, excellent, distingué et foncièrement bon jeune homme, né à Rome de parents grecs, élevé à Paris, et qui finit son éducation musicale auprès de Mendelssohn. Il te plairait beaucoup. Nous avions formé le projet de nous rendre ensemble à la fête musicale de Zwickau ; mais nous n'avons pu le réaliser. Tu le verras ici à la foire, peut-être même viendrons-nous auparavant chez toi. Il n'est pas encore très ferré sur l'allemand et me fait faire d'autant plus de progrès en français. Nous avons encore, dans notre cercle quotidien, un jeune Anglais, William Bennet. C'est un jeune homme tout à fait charmant, une véritable nature d'artiste douée d'une belle âme poétique. Peut-être te l'amènerai-je aussi. Mendelssohn a une fiancée, dont il est tout à fait épris, quoique je ne la trouve pas complètement à sa hauteur : il ne se passe pas de jours que ce grand jeune homme n'émette quelque pensée digne d'être enchâssée comme un bijou précieux. Sa fiancée s'appelle Cécile Jeaurenand, elle est fille d'un pasteur protestant et cousine du D"" Schlemmer. A Noël, il ira la voir à Francfort. Il veut m'cmmener, et peutêtre le suivrai-je. Le D»" Schlemmer, imagine-toi, a été enfin décoré d'un ordre!... Cela lui va fort bien, il y a longtemps que j'avais prédit qu'il ne mourrait pas sans décoration. Il est à Heidclbcrc; avec Rothschild. David se marie cette semaine, et reste directeur de
concert malgré les loo.ooo thalers que sa femme lui apporte. En dehors de tous ces amis, nous avons encore à notre table de déjeuner un jeune homme très riche et rempli de talent, Frank, de Breslau, et le jeune Goethe — petit-fils du grand — dont le caractère ne , montre jusqu'ici rien de particulièrement saillant. Tu as maintenant un tableau fidèle de notre vie extérieure. J'ai passé nombre de bonnes heures avec Lipinski; il m'aime, à ce que je crois, comme son fils. II a aussi une jolie fille de i6 ans, une Polonaise comme tu te plais à te les représenter; ainsi va le cours des choses. Mlle Karl, qui est encore ici, n'a pas grande valeur comme artiste, et la publicité qu'on fait autour de son nom est insupportable : mais, en dehors de cela, elle me plaît; elle ne fait pas beaucoup de compliments, parle franchement, se rend très bien compte de ce qui lui fait défaut et a gardé des manières surannées de prima donna qui ne lui siéent d'ailleurs pas mal
Enfin, ma chère Thérèse, je te prie de me garder ta tendresse; je pense journellement à toi avec joie et souvent avec émotion. Il me semble alors m'appuyer sur toi et sentir battre ton cœur.
Celui qui t'aime profondément,
Robert.
A Thérèse Schumann,
3i décembre i836.
Ah! comme je mérite ta tendresse pour moi, ma Thérèse. — J'ai sauté de joie comme un enfant devant l'arbre de Noël en prenant chaque objet l'un après l'autre pour l'admirer; et maintenant voici ta chaîne de cheveux! Comme tu es bonne, et comme je suis négligent! Croiras-tu que réellement, je ne me suis pas trouvé assez pur pour t'écrire et te remercier? Toute la journée je suis resté attaché à ma table de travail, car j'avais mille choses à faire, dont quelquesunes très prosaïques du reste. Et puis enfin, j'ai pris la résolution de t'écrire pour que mon souvenir t'arrive juste le premier de l'an. Celui-là est bien pour toi, puisse-t-il résonner à tes oreilles comme celui d'un frère ou d'un amoureux. Qu'apportera cette année? Souvent, j'y pense avec crainte. Rester debout, dominant le temps et les apparitions, peiner pour lutter, pour rester indépendant; sans parler de cent autres tourments !... cela suffit à me donner levertige.
D'autre part, je suis entouré de tant de témoignages d'aiïection, que je ne peux pas penser à les méconnaître. J'éprouve ces sentiments pour toi ! Ahl reste
bon ne pour moi. Dans l'angoisse mortelle qui m ëtreint parfois, personne que toi ne m'offre ses bras comme un refuge protecteur.
Sois heureuse.
Ton
Robert.
A Fr. \yieck.
Leipzig, i5 août iSSy.
Très honoré M. Wieck,
Permettez-moi de vous adresser mes meilleurs remercîments pour la façon dont vous avez mis en valeur mes compositions dans le concert de dimanche dernier. L'exécution fut si remarquable que je ne peux pas garder le silence. Dans les œuvres de Liszt, notamment, elle l'emporta même sur la composition, il en est de même pour Henselt, en un mot tout fut parfait. Henselt est une belle âme, comme c'est rare! Comment ne le connais-je pas encore?
Recevez mes meilleurs souhaits pour votre bonheur'.
Robert Schumann.