Lettre écrite sur la demande de Clara
A Adolphe He?2selt, à Berlin.
Leipzig, 17 août iSSy.
Très honoré Monsieur,
Peut-être nous sommes-nous déjà rencontrés une fois en cette vie, mais en étrangers, sans nous connaître, sans même nous saluer.... Et cela est d'autant plus triste que vous aviez, d'un ami commun : Krâger, à Dresde, une lettre d'introduction auprès de moi. Vous devez connaître mon nom, mais il est possible que ma chaleureuse admiration pour vos œuvres, ne soit pas parvenue jusqu'à vous, car c'est surtout depuis quelques jours que j'ai appris à les connaître de plus près. Comme il m'arrive souvent de dépasser les limites de l'enthousiasme, lorsque je me trouve pour la première fois en présence d'un talent nouveau, je ne vous dirai rien de plus aujourd'hui, mais par contre je vous adresserai une prière.
L'éditeur de mon Journal voudrait lui joindre, quatre fois par an, un cahier de compositions. Cela fait naître en moi de beaux projets, et pour la première livraison, je voudrais publier quatre études de Moschelès, de Chopin, de Clara Wieck et de vous ! Je suis à peu près certain du consentement des trois premiers; acceptez donc de même, et autorisez-moi à
prendre dans les cahiers de Becker une de vos études et de compléter ainsi le recueil en question. J'avoue que je choisirais volontiers l'andante en si majeur joint à l'étude qui le suit, et je serais très heureux d'obtenir votre consentement. Cela ne nous empêchera pas d'introduire plus tard ces deux morceaux dans votre grand recueil d'études. Veuillez donc écrire un mot, soit à Kragcn qui me le communiquera, soit à moi-même.
Quel plaisir je prendrais à me trouver en tête à tête avec vous! Depuis des années, aucune œuvre musicale ne m'a pénétré aussi profondément que ce que je viens d'entendre; il me semble que je vois votre âme à nu devant moi. Mais je sens que je suis près de dépasser les bornes; donc, contentez-vous, cher Monsieur, de ne recevoir que l'assurance de ma profonde considération et, si vous le permettez, de ma sincère amitié.
Votre dévoué
R. SCHUMANN
A Adolphe Hejiselt, à Berlin.
Leipzig, 3i août iSSy.
Mon cher Monsieur, Votre lettre m'a fait le plus grand plaisir, je vou-
drais que la mienne vous en fît autant. — D'abord, mon meilleur remercîment pour avoir si rapidement accueilli ma demande. Joindre l'étude en si majeur ne me paraît pas favorable, parce que Schlésinger le prendrait en mauvaise part; je pense donc à celle en mi bémol mineur que Clara a jouée dernièrement à son concert, mais elle n'est pas à la portée de tout le monde. Je vais y réfléchir. Ce qui me plairait le plus serait de recevoir de vous, aussitôt que possible, une étude, ou un morceau plus petit qui n'ait pas encore paru d'ici au jour de l'an. Je ne puis me faire à votre idée de changer la forme de l'étude en si; ces deux morceaux perdent à être à côté l'un de l'autre, et l'étude prend l'aspect d'une Variation. — Tenez-vousen à la dénomination « Andante et Etude » ou, si vous voulez une appellation plus archaïque : « Prélude avec Etude, » ou bien tout ce que vous préférerez. Le titre : « Romance, » ne me dit rien qui vaille ! (Parcourez donc les compositions de Bennett; vous y trouverez des choses qui vous parleront au cœur.)
Je vous écris comme à un vieil ami. J'ai été tellement en rapport avec vous, dans les derniers temps, par Wieck et Becker, qu'il me semblait souvent serrer votre main. Venez, je vous en prie, venez, cela vous fera du bien. Vous trouverez ici une impulsion, et des amis et des artistes qui sauront vous apprécier. Est-il vrai que vous devez vous rendre à
DE ROBERT SCHUMANN Ôf
Pétersbourg? — Auparavant, écrivez-moi encore une fois.
Votre
Schuman N.
A miss Laidlaw.
Leipzig, 8 sept. 87.
Très honorée Demoiselle,
Avant tout, mes plus chaleureux remercîments à monsieur votre père de ma part et de celle de tousnos amis d'ici, pour les cigares. De ma vie, je vous le jure, je n'ai rien fumé d'aussi parfait; comme un dieu se reposant sur les nuages sacrés, je m'assieds souvent pour me murmurer à moi-même : « Non, c'est trop bon ! » Me voyez-vous d'ici? A l'instant, je reçois aussi votre portrait, et le dessin représentant des fleurs. Dans un temps où les hommes font tant de promesses (qu'ils s'empressent, d'ailleurs, de ne pas tenir), votre attention a pour moi quelque chose de réconfortant ; je vous remercie du fond du cœur pour tout, et je resterai toujours votre débiteur. A part cela, je doisà la vérité de dire que le portrait est complètement manqué; je cherche en vain quelque chose de ce regard que je connais si bien, et aussi votre corsage de velours bleu. En réalité, je vous trouve autrement
belle que cette lithographie. J'attends avec impatience de vos nouvelles. Que jouez-vous? Que projetez-vous pour l'avenir? Est-ce que Leipzig reste en dehors de vos combinaisons? Et ne reviendrez- vous pas bientôt auprès de nous?
Dites-moi au plus vite un mot de tout cela^ et je vous en prie, que cela soit en anglais. Mes souvenirs à vos parents. En ce moment, je vois les yeux de Mme Laidlaw qui me regardent.
Votre dévoué
Robert Schumann.
A Adolphe Henselt, à Sal^brunn.
Leipzig, 21 septembre 1837.
Pardonnez-moi mon long silence, mon cher ami. Ces derniers jours ont été cruels pour moi ; plus tard, je vous entretiendrai longuement à ce sujet.
Je n'ai pu faire que peu de chose pour vous, car Hofmeister est allé jusqu'à Prague pour chercher les beautés de la nature. Les études (op. 2) sont sous presse ; dans quatre jours je dois recevoir une épreuve — mais vous courez de grands risques en indiquant le mouvement au métronome; je connais ici des compositeurs qui, à ce sujet, diffèrent d'opinions. Après tout, cela n'a pas d'importance, et je ferai ce que vous
voudrez. Je pense comme vous au sujet de la pédale. Moi aussi, je ne mets jamais au commencement de mes compositions que le mot Ped.
Il faudrait une nouvelle indication pour que l'appui de la pédale pût tomber au moment précis. Pour ce qui est des appellations musicales, j'ai une demande à formuler. Ne pourrions-nous pas donner ces indications en allemand? Je vous enverrai bientôt des « Phantasiestûcke. » Vous pourrez voir que cela fait très bon effet : au lieu d'Allegro, je mets Rasch (rapide) ou Feurig (avec feu), etc., etc.
Tranquillisez-vous au sujet deR. R. Dans le fond, c'est un àne qui croit tout pouvoir se permettre et qui parle à tort et à travers; au demeurant, un brave homme, mais peu intéressant.
Clara joue l'étude de la façon la plus remarquable, c'est-à-dire en y intercalant la mélodie des flots de la mer. Vous avez raison de ne pas vouloir la laisser jouer autrement.
Les Variations en mi n'ont pas encore paru. Clara les jouera d'une façon extraordinaire.
Je ne vais plus chez Wieck, comme vous le savez peut-être.
Je ne connais pas encore l'étude en ré mineur(op. 2, n° i). Je vous en parlerai en détail dès que j'aurai une épreuve entre les mains.
Enfin, et c'est par là que j'aurais dû commencer,
recevez mon meilleur remercîmentpour les trois morceaux : Ernest Becker m'en avait déjà fait connaître deux. Celui en fa mineur est mon préféré, comme vous pouvez le penser; Becker le joue précédé d'un prélude en sol bémol majeur (6/8). Ce serait très bien si seulement la fin pouvait passer en fa mineur. Le titre d'Allegro appassionato lui convient bien ; en allemand, je lui chercherai un autre nom plus explicite.
A propos, avant de vous connaître, j'avais écrit certains cahiers sur des sujets quelconques, ainsi que vous le verrez dans mon Carnaval, Fantaisies, etc.
Vous trouverez des pièces intitulées : Perdu dans le rêve, En pleine nuit, Pourquoi? Qi beaucoup d'autres dont plusieurs vous plairont. Le Car7îaval aura, moins de succès auprès de vous.
Je viens d'écrire dix-huit airs de danse pour les Compagnons de David; tout cela, en plus de ma vie si tourmentée! Que cela serve d'excuse à ce gribouillage!
Je ne puis penser à rien, à force de soucis; même pas au piano, même pas à vous qui m'êtes si cher et si précieux.
On dit ici que vous êtes marié?... Je vous souhaite tout le bonheur que vous méritez.
Vivez heureux; pour moi, je succombe sous le faix du bonheur et de la souffrance.
Votre
R. SCHUMANN
Au professeur de musique Charles Montage à Weimar.
Leipzig, 20 octobre 87.
Un remercîment de cœur pour voire communication, malgré la tristesse du fait qui lui a donné naissance*. Ne voudriez- vous pas écrire sur Hummel un article, — long ou court à votre guise? Vous pouvez tout connaître de première main sur sa vie, puisque vous l'avez vu de près et que, souvent, vous avez causé avec lui. Faites-moi savoir au plus tôt si vous voulez entreprendre vous-même cette tâche ou, tout au moins, si vous pouvez nous recommander un bon biographe à Weimar. Ma curiosité est très excitée par les autres articles auxquels vous faites allusion... envoyez-moi ce que vous avez.... Rappelez aussi à Lobe sa promesse, et saluez-le de ma part, il me manque justement en ce moment de bons manuscrits.
Quelques-unes des œuvres que j'ai composées durant ce remarquable été vous plairont, ce sont deux cahiers de « Fantaisies » et deux cahiers de Danses : danses des morts, danses des Grâces et Kobolds (danses de Compagnons de David), etc., etc. — Qui