I. La mort de Hummel
croit-on devoir succéder à Hummel? Mendelssohn accepterait volontiers, s'il n'était lié ici, Eberwein? Chelard? — Je viens de recevoir, à l'instant, les nouvelles Etudes de Chopin (op. 25), mais elles sont composées depuis longtemps. Il est triste que depuis sept ans qu'il est à Paris, il n'ait presque rien fait.
N'oubliez pas Bach, et écrivez-moi si je peux vous être agréable à quelque chose.
Avec le plus affectueux attachement,
R. SCHUMMAN.
A Joseph Fischof, à Vienne.
Leipzig, 4 décembre Sy.
D'abord un salut cordial, après mon long silence, puis un remerciement pour la bienveillance que vous m'avez si souvent témoignée. Votre protégé (le violoncelliste Sack) est bien accueilli par le public — notamment par les dames — malgré la valse du Désir de Merken (en ré majeur). Merci aussi pour les notices. Continuez à en envoyer le plus possible. Celle sur la rancune des compositeurs viennois ne me surprend pas — je le regrette, mais c'est tout ce que je peux faire. La critique musicale a tellement baissé du fait de la presse quotidienne, qu'on n'est plus guère habitué à entendre la vérité. Si vous saviez avec quelle repu-
gnance je prends connaissance de ces misérables écrits, vous auriez pitié de moi. D'ordinaire, après ce cassetête, je me plonge dans la lecture de mon vieux Bach. Il encourage à reprendre le travail, et il redonne du goût pour les beautés artistiques de la vie.
Je ne vous ai pas non plus remercié pour votre portrait : on voit qu'il doit être ressemblant. Donnezmoi un conseil : on a voulu me lithographier ici, et moi-même je voudrais offrir mon portrait en souvenir à un certain nombre de personnes que j'aime, — mais ce qu'on fait ici est très mauvais. — Pouvez-vous me dire ce qu'une très bonne lithographie coûterait à ViennePJ'y enverrais un dessin. Je vous en prie, donnez-moi ce renseignement.
Et maintenant, une dernière prière. — Clara Wieck doit déjà être parmi vous. — Vous la verrez, vous l'admirerez et vous l'aimerez.
Voulez-vous me faire savoir par la poste, aussi vite que possible, si on la considère à Vienne comme une romantique? comment elle et ses concerts sont accueillis, et cela, dites-le-moi d'une façon véridique et impartiale. Certainement elle vous jouera de mes compositions; vous les entendrez ainsi à leur source.
La critique de la musique vocale ne fait pas partie de mon département; mais vos morceaux seront chaudement recommandés à mes collaborateurs. Comment savez-vous que Liszt doit venir à Vienne ? S'il y vient.
prévenez-m'en; j*ai quelque chose à lui écrire et aussi à le remercier pour une très élogieuse critique de mes compositions qui a paru dans la « Gazette. »
Et maintenant, chargez-moi de beaucoup de commissions et soyez très exigeant, je ferai ponctuellement ce que vous me demanderez. Rappelez-moi au souvenir de M. O. Nicolaï. Il paraît qu'il est très capable; mais malgré cela, Wedel a raison aussi.
En amitié et en affection, votre
R. SCHUMANN
Saluez Lipinski avant tout, et dites-lui que j'aurais voulu lui dédier mon Carnaval, mais, naturellement, je ne voulais pas d'abord écrire et l'envoyer à Odessa. Ici l'on fait toujours de la belle musique. — Pour une fois, rendez-vous libre, et arrivez.
J'adresserai vos salutations à Mendelssohn aujourd'hui même; il joue son Caprice en si mineur.
R. SCHUMANN
A J. Fischof.
Leipzig, 14 janvier i838.
Mon honoré ami, Quatre semaines se sont écoulées entre vos affec-
tueuses pages et celles-ci. Ne m'en veuillez pas, et surtout ne me considérez pas comme un égoïste de ne pas vous avoir remercié plus tôt, une fois en possession de ce que je desirais. Mais, assez discouru. Sur Clara Wieck, les journaux ont raconté ce que vous m'avez dit, et ce que je pressentais. Il me manque encore des nouvelles du 3« concert (celui du 7). Peutêtre — et si vous m'êtes attaché, 5wremew^ — vous m'en parlerez, et aussi de tout ce qui s'est passé depuis lors.
Bien des fois je vous ai écrit combien je suis peiné de n'avoir pas, dans une ville comme Vienne, un correspondant régulier et sûr, mais vous ne paraissez pas vouloir me comprendre. Dites-moi donc une bonne fois franchement ce que vous pensez. Peut-être pourriez-vous me donner vous-même rapidement des nouvelles intéressantes sur ce qui paraît de nouveau à Vienne (opéras, talents naissants, exécutions extraordinaires, etc.), ou bien, connaîtrez-vous un autre artiste ou poète qui ne serait pas hostile à l'idée de remplir ce rôle.
Mendelssohn est malade; je ne l'ai pas vu depuis quelque temps. Vous aurez suffisamment entendu parler de Henselt dans les journaux, il déverse de la musique comme un robinet répand de l'eau.
Parlez-moi beaucoup de Clara ; cela me tient au cœur. Vous recevrez au plus tôt les Danses des Compagnons de David ; acceptez-les comme un petit sou-
venir. J'espère avoir bientôt de vos nouvelles. Donnezmoi une minute de votre temps, et restez l'ami de Totre
R. SCHUMANN
A Simonin de Sire, à Dinant {Belgique).
Leipzig, 8 février i838.
Monsieur,
La première chose que je fis après avoir reçu votre iettre fut de chercher sur la carte si votre résidence n'était pas trop éloignée de la Saxe, pour que je puisse aller moi-même vous porter mes remerciements pour tant de bienveillance. Si je ne puis, — retenu par la rédaction de mon journal — distraire le temps nécessaire à la satisfaction de ce désir, j'ai cependant assez de loisirs pour pouvoir lier conversation avec un ami de l'art tel que vous vous montrez à chaque ligne de votre lettre. Je n'y manquerai pas. Placé au centre du mouvement artistique, je pourrai vous informer de bien des faits qui ne vous seraient parvenus que plus tardivement, et même de quelques-uns que vous auriez pu, par hasard, ignorer complètement. En un mot, je serai pourvous un fidèle Mercure du Paradis musical. Vous serez au courant, de la façon la plus rapide et la
DE ROBERT SCHUMANN Jl
plus détaillée, par notre nouveau journal, dont les critiques nobles et justes se réjouiront d'être applaudies par vous. Vous pouvez croire que tout ce qui concerne le piano y est traité avec amour.... Dois-je m'excuser de vous écrire en allemand? C'est que mon vocabulaire français n'est pas très étendu, et que, pour Beethoven, il me faut parler ma langue maternelle. Ne me retirez pas votre estime pour cela.
Au sujet de mes compositions, je suis profondément touché de votre sympathie. Réjouissons-nous en si- ! lence d'avoir découvert un véritable amateur d'art, ce qui est aussi rare qu'un véritable artiste. Et pourtant, je me rends compte que mon chemin est assez solitaire; je n'y rencontre pas les hourras de la foule qui excitent l'ardeur au travail. Seuls, dans le lointain, mes deux grands modèles, Bach et Beethoven, m'adressent des paroles encourageantes. A part ceuxlà, peu de gens me comprennent, mais il en est trois dont l'affection me dédommage de tout; ce sont : Liszt, Clara Wiecket maintenant vous-même.
Dans plusieurs de mes compositions, vous rencontrerez certainement des sonorités d'un art plus élevé que dans les petits morceaux qui vous sont connus, notamment dans les deux sonates signées du nom de Florestan et Eusèbe, les deux cahiers de « Phantasiestùcke » et le « Concerto sans orchestre.» 11 se passe des choses parfois bizarres dans le cœur
de l'homme, et la joie et la douleur s'y croisent dans une étrange bigarrure. J'éprouve encore beaucoup de sensations diverses; il m'arrive souvent de me dire que la musique, en tant que langage de l'âme, n'en est encore qu'à ses débuts. Puisse le génie bienfaisant qui doit les coordonner descendre enfin sur ces pensées confuses, et animer d'une vie florissante et forte l'élu qui balbutie peut-être encore dans son berceau!
J'ai envoyé à MM. Breitkopf et H. une nomenclature de mes oeuvres complètes. — Ils s'occuperont de tout cela pour vous. Vous me citez quelques-uns des auteurs de votre bibliothèque, je n'y vois pas figurer, entre autres, Franz Schubert, Mendelssohn, Bennet, Adolphe Henselt et Clara Wieck. Faut-il que je vous indique leurs œuvres les plus importantes ? Dans celles des trois premiers, il y a certainement plus pour les musiciens que pour les pianistes; dans celles des deux derniers, vous trouverez l'art du pianiste poussé jusqu'à ses plus minutieux détails, comme chez Chopin et Liszt. Je suis tout à fait intéressé par votre découverte; moi aussi, j'ai pensé, à peu près comme vous, car aucune de nos écoles de piano ne me satisfait. N oubliez pas de m'écrire à ce sujet, peut-être aussi de m'envoyer quelques notes sur la vie musicale dans votre pays, dont nous ne savons que très peu de choses.
J'aurais encore énormément à vous écrire, très
honoré Monsieur, mais je veux aujourd'hui terminer ces simples mots par un sincère hommage qui vient d'un cœur d'artiste qui espère se trouver en bon accord avec le vôtre 1
Robert Schumann.
A. J. Fischof.
Leipzig, 3 avril i838.
Cher Monsieur et ami.
Je crois vous avoir déjà écrit que ce n'est pas l'oubli qui cause mon silence envers mes amis, mais que je dois ménager mon temps pour réserver quelques heures à la composition.
Accordez-moi donc d'avance toute votre indulgence pour l'avenir, et continuez à m'écrire des lettres aussi affectueuses et intéressantes que votre dernière.
Je vous remercie de vos communications sur la façon d'être de la clique viennoise; ces petitesses dans une si grande ville me surprennent. — Pourtant ce qui est bon se maintient malgré tout, et, pour moi, je me laisse difficilement influencer et détourner de mon chemin. Il faut cependant que je connaisse cette ville; ce sera peut-être cet été. Resterez-vous à Vienne?
Je salue les Wieck. J'ai reproduit dans mon journal la notice biographique (sur Clara) qui avait paru dans le journal de Witthauer.
D'après votre nomenclature, il ne vous manque de mes oeuvres que l'op. 2 : les « Papillons. » — Top. 5 : « Impromptus, » et l'op. 12 : « Carnaval. >^ Il va en paraître bientôt beaucoup d'autres. 11 ne m'en est jamais tant sorti du cœur que dans ces temps derniers. — Trois cahiers de Novelettes (historiettes d'aventures, bien coordonnées), des Scènes enfantines très faciles, écrites pour de petits enfants par un grand — enfin un quatuor pour instruments à cordes qui me remplit de satisfaction, quoiqu'il ne puisse avoir que la valeur d'une tentative.
A propos, je lis la nouvelle d'une injure qui aurait été adressée à Clara par un comte S..,. Qu'y a-t-il de vrai là dedans?
Deux mots pour me mettre au courant : adressezmoi bientôt des correspondances, et continuez à m'aimer.
Votre dévoué
R. SCHUMANN
DE ROBERT SCHUMANN yS
A Karl Kriige?î, à Dresde.
Leipzig, 22 avril 38.
Mon cher Krâgen,
Un violent refroidissement ma atteint si fortement que je ne peux pas remuer un membre. A cause de cela, je ne puis vous envoyer que très peu de chose; mais vous aurez certainement un envoi vers le 27, Rien de nouveau, — si cette maladie ne cesse pas, — mais des œuvres déjà anciennes.
J'ai heureusement terminé, dans ces derniers I temps, un grand nombre d'œuvres qui sont mises en réserve.
J'ai actuellement en ma possession une feuille de l'album de Mme X.... Mais elle a été tellement chiffonnée dans le trajet qu'il est impossible de l'offrir pour un cadeau de fête.
Vous recevrez cette lettre lundi matin; — je pourrai avoir mardi votre réponse et une feuille d'album roulée avec soin. En tout cas répondez-moi, et mercredi, au plus tard jeudi, le manuscrit retournera de nouveau entre vos mains.
Je vais m'occuper d'avoir des manuscrits originaux, quoique rien ne presse. J'ai malheureusement donné.
yÔ LETTRES CHOISIES
il y a huit jours, tout ce que j'avais reçu, dont je pouvais me passer. Si vous en désirez quelques-uns pour votre jour de naissance, écrivez-le-moi cependant, je retrouverai peut-être encore quelque chose.
Je vous remercie de votre sympathie pour mes compositions. J'en ai souvent besoin; j'en entends si rarement parler 1 Je suis heureusement possédé par une telle ardeur de travail que, même au milieu de la mer, seul dans une île déserte, je ne pourrais l'abandonner. Vous verrez encore cette année beaucoup d'oeuvres nouvelles de ma façon. Cela bouillonne en moi si violemment, que je ne sais quelquefois pas où je pourrai m'arréter. — Mon art me rend complètement heureux 1 Connaissez-vous les Danses des Compagnons de David? Ecrivez-moi sur elles de bonnes paroles, comme vous m'avez habitué à en entendre de vous.
« La Nuit » est aussi ma préférée. Après l'avoir écrite, j'y ai retrouvé l'histoire de Héro et de Léandre. Recherchez cela, c'est tout à fait surprenant. Liszt^ qui est à Vienne, a déchiffré merveilleusement, diton, les « Fantaisies, » surtout la « Fin du Chant. >►
Maintenant, adieu, très cher. N'oubliez pas le 28, et répondez-moi immédiatement.
A vous de cœur,
R. SCHUMANN
DK ROBERT SCHUMANN 77
.4 J . Vesque de Pûttlingen, à VieniieK
Leipzig, 26 mai i838.
La très aimable lettre que Votre Excellence a eu la bonté de m'écrire, m'a causé une telle joie que je tiens à vous remercier sans tarder.
Votre nom ne m'était nullement inconnu, car si j'oublie volontairement une quantité de mauvaise musique, je garde un fidèle souvenir aux nobles aspirations comme celles que, du premier coup d'oeil, on reconnaît dans vos œuvres.
La rubrique « Chansons » ne dépend pas de mon département. Pour l'annonce de vos mélodies, vous verrez donc apparaître une autre signature qui ne pourra, en aucun cas, exciter une discussion quelconque. Je viens vous demander s'il ne vous plairait pas de prendre part aux publications musicales trimestrielles du Journal. C'est un moyen plus rapide que tout autre de propager un nom. Comme ces suppléments n'apparaissent qu'à d'assez longs intervalles, et que le plus grand nombre possible de compositions doivent y être insérées, chacune d'elles ne doit pas avoir plus d'étendue que deux ou trois pages impri-
I. Johann de Vesque de Puttlingen, conseiller de chancellerie à Vienne.
mées : ce qu'il y aurait de mieux serait de m*envoyer tout un cahier soit de Lieder,soit d'œuvresd'un genre différent, dans lequel je choisirais ce qui devra faire le meilleur effet à côté des autres publications.
Peut-être pourrai-je réaliser cette année un projet très désiré par moi depuis longtemps déjà : voir enfin Vienne! En ce cas, très honoré Monsieur, m'autoriserie/.-vous à me présenter chez vous ?
Avec respect et dévouement, votre très obéissant serviteur,
R. SCHUMANN
A Mme H. Voigi, à Berlin.
Lepzig, 1 1 juin i838.
Ma chère amie,
Votre lettre m'a causé une grande joie. Si je n'y ai pas répondu immédiatement comme je l'aurais dû, prenez-vous-en à mon jour de naissance qui m'apporte un surcroît d'ouvrage : moi qui suis toujours enchaîné par tant de beaux projets, il me faut renfermer en moi-même un monceau de lettres à écrire pour envoyer un souvenir à ma vieille amie. Et comme je suis toujours aussi distrait, cette lettre ne sera pas réussie, — malgré tout, il faut qu'elle parte.
Je suis très heureux que mes « Fantaisies » vous plaisent autant. J'ai besoin d'être soutenu par des Amazones de votre sorte. La musique, chez quelques compositeurs, ressemble à leur écriture : difficile à lire, étrange à regarder, mais une fois qu'on l'a comprise, il semble qu'elle ne puisse être autrement. L'écriture appartient à la pensée, la pensée au caractère, etc , etc. En un mot, ma chère amie, je ne puis ni écrire, ni composer autrement que je ne suis et que vous continuerez à me connaître.
Rien de bien neuf ici; aujourd'hui David, de retour des fêtes de Cologne, est venu chez moi; à Cassel, il a rendu visite à Spohr, qui malheureusement vient de perdre une fille! Peut-être cela changera-t-il ses plans de voyage et ne viendra-t-il à Leipzig que plus tard. Et vous, quand donc venez-vous? Leipzig est beau, les rossignols ne veulent pas le quitter. Venez bientôt! Que fait Voigt? C'est un excellent homme, d'après Bennett, et je le salue cordialement.
Aujourd'hui, je donne ma seconde séance de quatuor; malheureusement ma pianiste me fait défaut (elle est à Berlin); il n'y aura donc que des quatuors d'instruments à cordes. Je suis très content de ces concerts, le journal y gagne aussi.
Une très intéressante lecture vous attend à votre l arrivée ici : c'est une biographie de Beethoven, tout I nouvellement écrite par Ferd Ries et le docteur We-
^O LETTRES CHOISIES
geler — ce dernier était un ami de jeunesse de Beethoven, — je vous prêterai ce volume dont on ne peut se séparer. Il est réservé à un futur Jean-Paul d'écrire l'histoire de Beethoven et de ses pensées intimes — œuvre splendide et digne d'inspirer un autre génie!
Encore une demande. Pouvez-vous me faire savoir qui est J. Mathieux, dont un cahier de « Lieder » de valeur a paru chez Trautvvein; peut-être pourrez-vou s apprendre son adresse exacte. — Je serais très heureux aussi de recevoir celle de Mme d'Arnim (Bettina). — Peut-être Taubert, au souvenir duquel je me rappelle, la connaît-il.
Il y a quelques jours, j'ai reçu une lettre d'un jeune compositeur Hermann Hirschbach; ce qu'il m'a envoyé m'a fort intéressé, — il paraît avoir une nature très personnelle. Peut-être pourrez-vous apprendre aussi sur lui quelque chose de plus précis. Mais assez de demandes. Il en a toujours été de même; il suffit que je vous voie ou que je pense à vous, pour que je sois immédiatement tenté de vous demander quelque chose; cela doit tenir à vos yeux.
Maintenant adieu; ne vous enthousiasmez pas trop avec Rellstab et Schmidt; je vous le permets plutôt avec Taubert; mais, même alors, pensez avec affection à votre dévoué
R. SCHUMANN
DE ROBERT SCHUMANN 8l
A Vesque de Pûttlingen.
Leipzig, i5 juillet i838.
Je prends la liberté d'écrire aujourd'hui à Votre Excellence pour lui demander de vouloir bien me donner l'appui de ses précieux conseils dans une circonstance très importante de ma vie.
La grande sympathie que vous avez témoignée à mes efforts m'encourage à vous adresser cette demande.
Avant tout, très honoré Monsieur, je me permets de vous demander de garder le silence le plus absolu sur cette lettre; le fruit n'est pas encore assez mûr pour qu'on en parle ouvertement.
Voici la chose sur laquelle je vous demande de vouloir bien fixer votre attention.
Des circonstances particulières (point dangereuses, plutôt d'une nature agréable) me rendent nécessaire, pour l'avenir, de me fixer dans une grande ville. jVienne me paraît la plus propice à mes travaux, et après de courtes mais sérieuses réflexions, je me suis ^Idécidé pour votre belle ville; j'aurai peut-être, à la fin #de cette année, la joie d'être personnellement en rapport avec vous.
Mais je ne veux pas abandonner le journal qui me
tient au cœur. Au contraire, il doit paraître à Vienne en même temps que moi, vers le mois de janvier.
Dans très peu de temps, la manière de le publier sera décidée.
Voulez -vous, vous que j'ai entendu encore dernièrement citer par Mlle Clara Wieck, comme un brillant protecteur des arts, aider de vos conseils et de votre appui un artiste sans aucune expérience, à peine sorti de ses langes, et lui indiquer quelles sont les démarches à faire pour obtenir le droit de faire paraître son journal en Autriche?
Il est possible que le journal soit connu comme un journal de jeunes, intrépide, peut-être un peu trop hardi et ne redoutant rien, mais, par contre, il n'a jamais abordé aucune question politique qui puisse me faire craindre que la censure refuse l'autorisation de le laisser imprimer à Vienne.
Voulez-vous avoir l'extrême obligeance de me faire connaître vos vues à ce sujet?
Le journal devra paraître à Vienne en janvier iSSg; moi, j'y serai depuis la fin d'octobre. Est-ce que ce temps sera suffisant pour se mettre d'accord avec la censure et obtenir l'autorisation d'imprimer? Pourrais-je peut-être dès maintenant me mettre en rapport avec ceux qui détiennent le pouvoir? A qui devrais-je m'adresser? Me sera-t-il utile d'avoir quelques recommandations particulières, un passe-port ministériel?
Faut-il déposer un cautionnement? Y a-t-il besoin de pièces spéciales ?
Veuillez me pardonner cette foule de questions. Votre clairvoyance éclairée d'homme d'Etat vous permettra sans doute de me dire ce qu'il me faudrait faire dès maintenant.
Envoyez-moi bientôt une bonne réponse, et je vous remercierai du plus profond de mon cœur. Je suis pressé par le temps, car je ne voudrais pas prolonger mon séjour ici
J"ai l'audace de compter sur votre haute protection et d'espérer qu'à son arrivée, vous voudrez bien soutenir l'étranger.
Encore une fois, je vous prie instamment de me garder le secret. Dans l'espoir d'une prompte et bienveillante réponse, je reste, de votre Excellence, le très entièrement dévoué.
Robert Schumann.
A H. Hirschbach.
Leipzig, 7 sept. i838.
Cher ami,
Les préparatifs du départ s'emparent tellement de mon cerveau et de mon temps que je réclame votre
indulgence pour la brièveté de ces lignes. Venez donc avec moi. Partons pour le sud, pour Vienne! Nous pourrions nous rejoindre à Dresde dans trois semaines environ et voyager ensemble.
Je lirai à tête reposée votre lettre sur la musique et j'y ajouterai mes impressions : c'est ainsi que se forme la plus vivante critique. Continuez à écrire chaque semaine, pour que nous puissions faire se succéder en ordre la série de vos articles. N'oubliez pas non plus, durant mon absence du journal, de vous entendre avec mon vice-rédacteur (Lorenz), c'est-à-dire de lui livrer de fréquents articles ; je vous en serai très reconnaissant. Quelles sont vos idées concernant les fêtes musicales ? les distributions de prix ? le monument de Beethoven? Ne craignez pas de parler des questions d'actualité; il y a partout à glaner et à fouiller.
Vous ne connaissez pas mes plus importantes compositions : les sonates (publiées sous le nom de Florestan et d'Eusèbe). Je crois que vous y remarquerez (si vous ne l'avez déjà fait dans mes plus petites œuvres) maintes formes nouvelles. Je ne m'en préoccupe aucunement en composant; elles n'en viennent pas moins.
Dans votre lettre à 0^ j'ai changé quelques mots; j'espère qu'ils vous satisferont; ils ont, en tout cas, été