‹ Lettres choisies de Robert Schumann, 1828-1854Chapitre 9 sur 18 · I. Concernant la 9* Symphonie de Beethoven · texte numérisé non relu

I. Concernant la 9* Symphonie de Beethoven

mis par moi avec la meilleure intention d'agir pour votre bien. Mélangez le moins possible votre talent de compositeur avec les idées que vous exprimez par écrit ; on atteint d'autant mieux le but.

Je pars d'ici le 22. J'espère bien recevoir auparavant encore quelque chose de vous et vos 3* et 4^ lettres sur la musique. Ce que je préférerais, c'est que vous veniez à Vienne avec moi cet hiver.

Votre

R. SCHUMANN

A Osvald Loren^, à Leipj^tg.

Vienne, 27 octobre i838.

Samedi.

Je viens de recevoir les nP^ 29 etSo qui, en vous rappelant vivement à ma pensée, me rappellent aussi tous les moments d'angoisse que je vous ai déjà causés. Sur ma situation ici, malheureusement encore rien de décisif à vous dire. Vienne est tellement étendue qu'une ou deux courses absorbent souvent une journée entière, passée sans avoir pu diminuer en rien les grandes difficultés soulevées par les autorités. J'espère pourtant que la semaine prochaine je me serai un peu rapproché du but, En tout cas, je compte réussir à ce

que le journal puisse paraître à Vienne, si ce n'est pour la nouvelle année, du moins en juillet iSSg. S'il est impossible de réussir avant le nouvel an, je vous demanderai de vous charger de la direction encore pendant six mois. Votre amitié me fera-t-elle

encore ce sacrifice?

Je n'ai réellement pas pu trouver assez de repos pour travailler en vue du journal. Figurez-vous qu'ici on est cent fois plus distrait que partout. Dois-je vous avouer que j'aspire avec bonheur l'air libre qui pénétrait si peu dans mes poumons entre les quatre murs du cabinet de rédaction où je suis resté enfermé pendant cinq années? Si, plus tard, vous venez me rendre visite à Vienne, je vous récompenserai de tout ce que vous faites pour moi : je vous conduirai sur les belles montagnes d'alentour que vous serez heureux de voir, assurément : il ne me manquera certes pas, d'ici là, de montagnes à gravir, mais si je reste ici en bonne santé, je viendrai à bout de réaliser les projets que j'ai pu former.

J'ai très peu de nouvelles de Leipzig, ce qui m'attriste souvent. J'attendais de vous et de Friese quelque chose chaque semaine, mais je me rends très bien compte du nombre de vos occupations.

Ecrivez-moi avant tout où en est le stock des manuscrits qui vous ont été adressés depuis mon départ. Je

DE ROBERT SCHUiMANN '87

serai plus tranquille si je sais que, de ce côté, il n'y a pas menace de disette. Votre silence me paraît un boa signe, mais je voudrais en être assuré. Faites bien attention de ne rien accueillir qui puisse mécontenter la Censure d'ici. Vous ne sauriez croire quel pouvoir elle exerce ; cela fait penser à l'époque de la Sainte- Vehme.

Schefer et Lyser n'ont-ils rien envoyé ? La nouvelle de Schefer ferait bien dans le i^"^ numéro du 10® volume: au cas où elle concernerait, comme je le crois, une période de la vie de Mozart à Vienne, il ne faudrait pas encore laisser imprimer ce volume à Leipzig. Dès que j'aurai reçu votre réponse, je vous enverrai trois lettres originales de Mozart, de Beethoven et de Hummel,que la société des Amis de la musique m'a laissé copier pour les reproduire dans le journal. J'ai aussi une nouvelle «d'Astorga,» que je ne vous enverrai que si les manuscrits venaient à manquer, parce queRochlitz lui a déjà emprunté quelque chose- Réponse à ce sujet.

[Ici Schumann adresse à son rédacteur quelques recommandations spéciales pour le journal.)

Comment cela marche-t-il chez Poppe? Qui est assis dans le coin? Ici le boire et le manger sont indes-

criptibles. A l'Opéra, vous seriez satisfait; il y a des chanteurs et un ensemble inconnus chez nous....

Maintenant adieu, je vais chez Thalberg — Ecrivez-moi vite.

Votre

... Encore une fois, adieu, mon très cher. — Mes souvenirs à ceux qui pensent à moi — à toute la tablée. Comment marchent les concerts de l'Euterpe? Dites à ceux qui ne sont pas au courant de nos plans que je reviendrai au milieu de décembre. Que je désire souvent vous revoir !

Quelles remarquables relations je noue en ce moment I

A partir du mois de mai de cette année i83g, Schumann est entré en correspondance avec V avocat Einert de Berlin; il s agit de régler la marche judiciaire à suivre pour arriver à suppléer au consentement du père de Clara Wieck, qui persiste à repousser Vidée du mariage des deux fiancés. (Note de la traductrice.)

A Breitkopf et Hartel.

Vienne, 6 janvier 1839.

Très honorés Messieurs,

C'est au sujet d'une circonstance vraiment intéressante que je m'adresse à vous aujourd'hui. J'ai vu, il y a quelques jours, le frère de Franz Schubert, et j'ai constaté, avec étonnement, qu'il possède des trésors : quelques opéras, quatre grandes messes, quatre ou cinq symphonies et encore beaucoup d'autres choses. Je lui ai demandé si lui, le frère, ne s'était jamais adressé à personne pour publier ces œuvres, il me répondit négativement, en ajoutant : « Les éditeurs de Vienne ont une grande quantité de choses à imprimer, €n dehors de ce qu'a pu laisser mon frère î »

Comme il me pria d'user de tout mon pouvoir pour qu'il pût arriver à cette publication, mes pensées, très honorés Messieurs, se sont tournées vers vous. Je me permets de vous recommander spécialement les messes et les symphonies. Ces dernières pourraient paraître dans une édition à quatre mains, et je me chargerais volontiers de cette transcription. — Tout cela, naturellement, d'après ce que vous en penserez. — Comme honoraires, vous pourrez présenter différentes propositions, surtout si vous achetez le tout en

bloc. Le frère de Schubert ne peut pas renoncer entièrement à des honoraires, car il est sans ressources. Il a huit enfants à élever, et cet héritage est tout ce qu'il possède. Je vous fixerai à ce sujet, dès que j'aurais reçu votre réponse

(Schumann réussit dans sa bienveillante négociation; le frère de Schubert accepta, avec satisfaction, cent quatre-vingt florins, prix accordé par les éditeurs Breiîkopf et Hœrtel).

A H. Dorn.

5 septembre 1839.

Mon très honoré et cher ami,

J'ai reçu très tard votre lettre longuement attendue; je ne l'ai que depuis 10 ou 12 jours, elle a dû rester longtemps à Kœnigsberg. 11 m'est pénible de me passer, cette année, de votre correspondance dans le journal, et pourtant, je ne vois pas que je puisse faire autrement. J'ignore moi-même comment j'ai la hardiesse, après tant de témoignages de bienveillance et de sympathie, de vous demander de me consacrer encore du temps, alors que j'ai si peu à vous offrir en échange? Mais quand je regarde de plus près votre

écriture, le bon vieux temps revit devant moi, me montrant, grondeur ou souriant, le visage bien connu de mon Maître, et alors je comprends de nouveau comment j'ose encore m'adresser à vous. Je serais très heureux si vous vouliez me faire une place dans votre galerie, car, en réalité, le monde ne connaît pour ainsi dire rien de moi. Vous savez du reste pourquoi. Quelquefois on se figure que c'est inutile, mais, au fond, je m'en tiens à l'avis de Jean-Paul, quand il dit : « L'air et la louange sont les uniques choses que l'homme puisse et doive absorber sans relâche. » Mais je ne veux pas me plaindre, et je me sens, au fond, heureux par mon art et pense bien travailler encore longtetnps. Aussi bien ai-je à côté de moi quelqu'un pour m'encourager et me soutenir : Clara. Je devrais l'appeler ma fiancée ; mais c'est une histoire ridicule — sachez-le. — Nous avons dû intenter un procès au vieux Wieck, parce que, comme je ne suis ni un âne ni un Rothschild, il ne veut pas donner son consentement. Nous attendons que le oui soit prononcé dans quelque temps par la justice, peut-être bkn alors irons-nous vous voir à Riga. Vous pouvez vous imaginer si je passe par de tumultueuses agitations! Il m'était impossible, maintenant que tout est ouvertement décidé, de vous cacher plus longtemps la situation, à vous qui me connaissez, et qui aimez Clara depuis de longues années. Je suis certain des souhaits de bonheur que vous for-

mez pour nous. La jeune fille est unique et d'une bonté infinie.

On peut certainement trouver dans ma musique la trace de la lutte que j'ai soutenue pour Clara, et je suis assuré que vous le comprendrez. Le concerto, les sonates, les danses des Compagnons de David, les Kreisleriana et les Novelettes sont presque entièrement inspirés d'elle.

Je n'ai jamais rien vu de plus maladroit et de plus borné que l'appréciation écrite par Reilstab sur mes Scènes d'enfants. Il suppose vraiment que je mets devant moi un enfant qui braille, et que je cherche à imiter ses cris. Je ne nie pas, cependant, que quelques têtes d'enfants ne passent devant mes yeux tandis que je compose, mais les titres n'ont été choisis qu'ensuite ; ils ne sont réellement qu'une indication pour la compréhension et l'exécution des morceaux....

Je contemple toujours avec une sorte de souffrance l'article sur la Novello; il me plaît beaucoup; il contient tant de vérités, mais il faut que vous sachiez que la Novello est la fiancée d'un de mes meilleurs amis, le D*" Weber, qui ne me pardonnerait jamais d'avoir autorisé cette publication. Que pensez-vous de cela? Me maudissez- vous?

Est-ce que votre « Juré de Paris » ne sera pas interprété en Allemagne? — Ne l'avez-vous pas envoyé à Ringelhardt; ne paraîtra-il pas imprimé?

DE ROBERT SCHUMA.NN çS-

Les opéras de Lorzing ont un succès presque incompréhensible. Ne viendrez-vous donc pas une fois en Allemai^ne? — Leipzig a beaucoup changé, et en bien, grâce à IMendelssohn. Le théâtre aussi a repris de la vie. — Stemayer se repose à Brème ; sa place ici est prise par un D'' Bach qui est le contraire de l'ancien, en ce sens qu'il n'a encore rien composé.

L'ancien reste toujours ma Bible de chevet.

Envoyez rapidement quelques mots sympathiques à Votre vieux et dévoué

Robert Schumann.

A Clara.

Leipzig, II décembre iSSg.

... Clara, aujourd'hui j'ai été profondément heureux. On a répété une symphonie de Franz Schubert. Que n'étais-tu là? Il est impossible de la décrire; ce sont des voix humaines, tous les instruments qui vous donnent une impression supérieure — malgré Beethoven. Et ce développement, ce développement céleste, c'est comme un roman en quatre volumes, et c'est plus long que la neuvième symphonie !

J'étais au comble du bonheur, et je ne désirais rien, si ce n'est de t'avoir pour femme et d'être capable d'écrire de pareilles symphonies....

•Ç4 LETTRES CHOISIES

A Keferstein.

Leipzig, 3i janvier 1840.

Très honoré Monsieur,

Je reçois aujourd'hui votre lettre amicale et votre intéressant article que je n'ai pas encore eu le loisir d'approfondir; mais je veux vous répondre de suite par quelques lignes de remerciement pour la première. Il s'est écoulé beaucoup de temps depuis ma -dernière lettre; j'ai éprouvé beaucoup de joies, et aussi beaucoup de peines professionnelles et personnelles. Quand le rédacteur du journal a des vacances, le compositeur surgit; et, en plus de cela, des circonstances particulièrement angoissantes ont accaparé et mon temps et mes forces. Soyez donc indulgent pour mon long silence. Souvent aussi, — oserai-je vous l'avouer? — je me suis demandé si l'intérêt que vous portiez à la jeune élite artistique était toujours le même que jadis. Un nouvel article de vous, paru -dans un journal de Stuttgart, a fortifié mes doutes ; vous dites à chaque instant que « après Bach et Kuhnau, on comprend seulement comment Mozart et Haydn sont arrivés à composer leur musique, mais que Ton comprend moins comment les nouveaux musiciens sont arrivés à composer la leur. » C'en est, du

DE ROBERT SCHUMANN qS

moins, le sens; or, je ne partage pas entièrement votre manière de voir. Mozart et Haydn ne connaissaient pas l'oeuvre entière de Bach, et il est impossible de se rendre compte de l'influence que Bach aurait eue sur eux, s'ils avaient connu l'ensemble de ses compositions.

La plupart des oeuvres profondément combinées, poétiques et humoristiques de la nouvelle musique, ont certainement reçu de Bach leur source primitive : Mendelssohn, Bennett, Chopin, Miller, ceux qu'on appelle les romantiques (je parle toujours des Allemands) approchent davantage dans leur musique de Bach, que ne le fit Mozart. Ils le connaissent tout à fait à fond et, comme moi, ils s'inclinent chaque jour devant ce génie qui me purifie et me donne des forces. De plus, il est impossible de mettre Kuhnau, quelque digne d'estime qu'il soit, sur la même ligne que Bach. Même si Kuhnau avait écrit « Le Clavier bien tempéré, » il ne viendrait encore qu'à la cheville du Maître.

D'après moi, du reste, il est impossible d'approcher de Bach, il est incommensurable. Personne de Ta mieux jugé (Marx excepté) que le vieux Zelter; lui, d'habitude si grossier, devient doux comme un enfant en prière, quand il vient à parler de Bach.

Maintenant, assez là-dessus, et excusez-moi de vous écrire ce qui serait mieux en place dans mon journaL

Vous savez peut-être que Clara est ma fiancée, peutêtre aussi quels... moyens son père a employés pour empêcher notre union ! Quoiqu'il en ait, il ne peut que la retarder, mais non l'empêcher. La situation artistique si importante de Clara m'a souvent donné à réfléchir sur la modestie de la mienne. Je sais combien Clara est simple dans ses goûts, et aussi, qu'en moi, c'est l'homme et le musicien qu'elle aime. Je crois pourtant qu'elle serait heureuse de me voir parvenir à une plus haute situation, dans le sens bourgeois du mot. Permettez-moi donc de vous demander s'il est difficile de devenir docteur à léna? Devrai-je subir im examen et lequel? A qui faut-il s'adresser pour cela? Mon cercle d'action, en tant que rédacteur d'une feuille qui subsiste depuis sept ans, ma situation comme compositeur, et la façon droite et courageuse dont je cherche à atteindre mon but, tout cela ne me viendrait-il pasenaide pourobtenircettedignité?Donnez-moi sincèrement votre opinion, et accueillez la prière que je vous fais de garder le silence le plus absolu ,, pour le moment, sur ce dont je viens de vous parler.

Continuez à me conserver votre bienveillance et réjouissez-moi bientôt par une prompte réponse. Votre dévoué

A Clara Wieck.

Leipzig, 34 février 40.

Ma chère Clara,

Nous ne pouvons pas faire autre chose! La justice et notre honneur nous commandent de marcher avec hardiesse. Sais-tu ce que dit Gœthe?

Qu'exige l'honneur? Qu'on se défende.

Gathy m'écrit aussi au sujet des rumeurs extraordinaires qui courent sur moi. Tu m'écris de même! Je ne sais plus où j'en suis. Mon sang bouillonne souvent dans mes veines; jusqu'à ce qu'il s'arrête, je me défendrai !

Et voilà que je te répète ce que je ne devrais et ne voudrais pas te dire; mais je ne puis m'en empêcher. Tu me dis que je suis découragé devant toute l'humanité. Oh ! non, comme tu es dans l'erreur!

De combien de rêves d'amour, de musique, mon cœur n'est-il pas rempli? Ne redoute donc rien. — Mais comment voudrais-tu, après tant d'embûches, m'empêcher de me plaindre à toi, en quelques lignes isolées, pendant quelques minutes ? Ce que j'ai supporté me paraît souvent dépasser les bornes de la

g8 LETTRES CHOISIES

patience humaine. — Plus d'un, pensant autrement que moi, aurait abrégé cette épreuve. Mais, sais-tu bien quel est mon modèle? C'est toi, ma Clara. Je sais que ta douleur ne le cède en rien à la mienne....

A Ke/ef^sten.

Leip/ig, 29 février 1840.

Mon très honoré ami.

Ainsi tout est terminé à ma plus grande joie! L'éloge (dans le diplôme de docteur; est si flatteur, que c'est à vous certainement que je dois une bonne part de mes remercîments. Cela a profondément réjoui mes amis et moi. Mon premier mouvement fut, comme de juste, d'en envoyer un exemplaire dans le Nord, à ma fiancée qui, étant encore jeune comme une enfant, a dû sauter de joie à l'idée d'être la future femme d'un docteur. Elle vous écrira ellemême pour vous remercier; quant à la photographie et à l'autographe, elle vous les fera parvenir de Berlin où elle s'est fait tout adresser. Elle abandonnera probablement le voyage de Copenhague — où sa mère et moi nous devions l'accompagner — à cause delà grande crainte que lui inspire la traversée. Peutêtre, pourtant, se fera-t-il encore. En tout cas, je la

verrai bientôt, et je n'ai pas besoin de vous dépeindre ce que seront ces heures bénies. Et maintenant, encore un remercîment pour votre intervention, vos fatigues, I votre rapidité. L'amitié a aussi des ailes, comme je 1 viens de le constater, et je pense que vous aurez pleine confiance en la mienne, s'il vous survient jamais la pensée de la mettre à l'épreuve.

Je vais écrire tout à l'heure quelques mots à M. le conseiller d'Etat Reinhold. Les lignes dont il a accompagné le diplôme sont des plus aimables....

Je pense pouvoir vous envoyer bientôt mes oeuvres pour chant, qui vont paraître chez Breithopf et Hârtel. Il est mesquin, de la part de Fink, de n'avoir jamais, même une seule fois, mentionné depuis neuf ans mes œuvres pour piano, qui se distinguent cependant d'une façon particulière. Cela ne me trouble pas dans l'intérêt de ma renommée, mais surtout parce que cette tendance m'indique ce que sera la musique à venir. Il y a beaucoup de bonne volonté dans le « Néoromantique S » mais la composition en est extrêmement faible.... Vous pouvez en avoir la seconde partie, et le livre entier vous sera même envoyé avec plaisir par l'auteur, si vous voulez bien lui consacrer quelques lignes de critique dans le Journal de littérature. Je vous serai obligé de me faire savoir dans quel

Page 1