A MONSIEUR DE COMET IL
En Avignon, ce 24 juillet 1G07.
L’on aurait jugé, il y a deux ans, à voir l’apparence des favorables progrès de mes affaires, que la fortune ne s’étudiait, contre mon mérite, qu’à me rendre plus envié qu’imité ; mais, hélas ! ce n’était que pour représenter en moi sà vicissitude et inconstance, convertissant sa grâce en disgrâce et son heur (2) en malheur. • ;
Vous avez pu savoir, Monsieur, comme trop averti de mes affaires, comme je trouvai, à mon retour de Bordeaux, un testament fait à ma faveur par une bonne femme vieille de Toulouse, le bien de laquelle consistait en quelques meubles et quelques terres, que la chambre mi-partie de Castres (3) lui avait adjugés pour trois ou quatre cents écus qu’un méchant mauvais garnement lui devait ; pour retirer partie duquel jfe m’acheminai sur le lieu pour vendre le bien, comme conseillé de mes meilleurs amis et de la nécessité que j’avais d’argent, pour satisfaire aux dettes que j’avais faites et grande dépense que j’apercevais qu’il me convenait faire à la poursuite de l’affaire que ma témérité ne me permet de nommer.
Étant sur le lieu, je trouvai que le galant (4) avait quitté son pays, pour une prise de corps que la bonne femme avait contre lui pour la même dette, et fus averti comme il faisait bien ses affaires à Marseille et qu’il y avait de beaux moyens. Sur quoi mon procureur conclut (comme aussi, à la vérité, la nature des affaires le requérait) qu’il me fallait acheminer à Marseille, estimant que, l’ayant prisonnier, j’en pourrais avoir deux ou trois cents écus. N’ayant point d’argent pour expédier cela, je vendis le cheval que j’avais pris de louage à Toulouse, estimant le paver au retour, que l’infortune fit être aussi retardé que mon déshonneur est grand pour avoir laissé mes affaires si embrouillées ; ce que je n’aurais fait, si Dieu m’eût donné aussi heureux succès en mon entreprise que l’apparence me le promettait.
Je partis donc, sur cet avis, attrapai mon homme à Marseille,
1 . Avocat de Dax et bienfaiteur de Vincent de Paul. • — 2. Heur, bonheur. — 3. Chambre de justice composée en nombre égal de catholiques et de protestants. — 4. Calant, homme en qui on ne peut se fier.
le fis emprisonner et m’accordai à trois cents écus, qu’il me bailla comptant. Étant sur le point de partir par terre, je fus persuadé par un gentilhomme, avec qui j’étais logé, de m’embarquer avec lui jusques à Narbonne, en la faveur du temps qui était ; ce que je fis pour plus tôt y être et pour épargner, ou, pour mieux dire, pour n’y jamais être et tout perdre.
Le vent nous fut aussi favorable qu’il fallait pour nous rendre ce jour à Narbonne, qui était faire cinquante lieues, si Dieu n’eût permis que trois brigantins (1) turcs qui côtoyaient le golfe du Lion pour attraper les barques qui venaient de Beaucaire, où il y avait foire que l’on estime être des plus belles de la chrétienté ne nous eussent donné la charge et attaqués si vivement que, deux ou trois des nôtres étant tués et tout le reste blessé, et même moi, qui eus un coup de flèche, qui me servira d’horloge tout le reste de ma vie, n’eussions été contraints de nous rendre à ces félons et pires que tigres, les premiers éclats de la rage desquels furent dS hacher notre pilote en cent mille pièces pour avoir perdu un des principaux des leurs, outre quatre ou cinq forçats que les nôtres leur tuèrent.
Ce fait, nous enchaînèrent, après nous avoir grossièrement pansés, poursuivirent leur pointe, faisant mille voleries, donnant néanmoins liberté à ceux qui se rendaient sans combattre, après les avoir volés. Et enfin, chargés de marchandises, au bout de sept ou huit jours prirent la route de Barbarie, tanière et spélonque (2) de voleurs, sans aveu du Grand Turc, où étant arrivés, ils nous exposèrent en vente, avec «procès-verbal de notre capture, qu’ils disaient avoir été faite dans un navire espagnol, parce que, sans ce mensonge, nous aurions été délivrés par le consul que le roi tient de delà pour rendre libre le commerce aux Français.
Leur procédure, à notre vente, fut qu’après qu’ils nous eurent dépouillés tout nus, ils nous baillèrent à chacun une paire de braies (3), un hoqueton (4) de lin, avec une bonnette, nous promenèrent par la ville de Tunis, où ils étaient venus expressément pour nous vendre. Nous ayant fait faire cinq ou six tours par la ville, la chaîne au col, ils nous ramenèrent au bateau, afin que les marchands vinssent voir qui pouvait bien manger et qui non, pour montrer comme nos plaies n’étaient point mortelles ; ce fait, nous ramenèrent à la place, où les marchands nous vinrent visiter, tout de même que l’on fait à l’achat d’un cheval ou d’un bœuf, nous faisant ouvrir la bouche pour visiter nos dents, palpant nos côtes, sondant nos plaies et nous faisant cheminer le pas, trotter et courir, puis tenir des fardeaux et puis lutter pour voir la force d’un chacun et mille autres sortes de brutalités.
1. Petits navires pontés de la famille des galères. — 2. Spélonque, caverne.- 3. Braies, culottes. — 4. Hoqueton, casaque. —
Je fus vendu à' un pêcheur, qui fut contraint de se défaire bientôt de moi, pour n’avoir rien de si contraire que la mer, et depuis^ par le pêcheur à un vieillard, médecin spagirique (1), souverain tireur de quintessences, homme fbrt humain et traitable) lequel, à ce qu’il me disait, avait travaillé cinquante ans à la recherche de la pierre philosophale, et en vain quant à la pierre, mais fort heureusement à autre sorte de transmutation des métaux. En foi de quoi, je lui ai vu souvent fondre autant d’or que d’argent ensemble, le mettre en petites lamines et puis mettre un lit de quelques poudres, puis un autre de lamines, et puis un autre des poudres, dans un creuset ou vase à fondre, des orfèvres, le tenir au feu vingt-quatre heures, puis l’ouvrir et trouver l’argent être devenu or ; et plus souvent encore congeler ou fixer de l’argent vif en fin argent, qu’il vendait pour donner aux pauvres. Mon occupation était à tenir le feu à dix ou douze fourneaux ; en quoi, Dieu merci, je n’avais plus de peine que de plaisir. Il m’aimait fort et se plaisait fort de me discourir de l’alchimie et plus de sa loi, à laquelle il faisait tous ses efforts de m’attirer, me promettant force richesses et tout son savoir.
Dieu opéra toujours en moi une croyance de délivrance par les assidues prières que je lui faisais et à la Vierge Marie, par la seule intercession de laquelle je crois fermement avoir été délivré. L’espérance et ferme croyance donc que j’avais de vous revoir, Monsieur, me fit être assidu à le prier de m’enseigner le moyen de guérir de la gravelle ; en quoi je lui voyais journellement faire miracle ; ce qu’il fit, voire me fit préparer et adminisrer les ingrédients. Oh ! combien de fois ai-je désiré depuis d’avoir été esclave auparavant la mort de feu Monsieur votre frère et commaecenas (2) à me bien faire et avoir eu le secret que je vous envoie, vous priant le recevoir d’aussi bon cœur que ma croyance est ferme que, si j’eusse su ce qu’on vous envoie, que la mort n’en aurait jà (3) triomphé (au moins par ce moyen), ores que l’on die que les jours de l’homme sont comptés devant Dieu.
Je fus donc avec ce vieillard depuis le mois de septembre 1605 jusques au mois d’août prochain (4), qu’il fut pris et mené au grand sultan pour travailler pour lui, mais en vain, car il mourut de regret par les chemins. Il me laissa à un sien neveu, vrai anthropomorphite (5), qui me revendit tôt après la mort de son oncle, parce qu’il ouït dire comme M. de Brèves, ambassadeur pour le roi en Turquie, venait, avec bonnes et expresses patentes du Grand Turc, pour recouvrer les esclaves chrétiens.
Un renégat de Nice, en Savoie, ennemi de nature, m’acheta
1. Spagirique, alchimiste. —''2. Mécène, chevalier romain, s’était fait le protecteur des littérateurs et des artistes de son temps. Les deux Cornet avaient suivi son exemple en protégeant Vincent de Paul. — 3. Jà, déjà. — 4. Prochain, suivant. — 5. Les anthropomorphites sont ceux qui attri buent à Dieu une figure humaine
et m’en emmena en son temat : ainsi s’appelle le bien que l’on tient comme métayer du Grand Seigneur, car le peuple n’a rien, tout esLau sultan. Le temat de celui-ci était dans la montagne, où le pays est extrêmement chaud et désert. L’une des trois femmes qu’il avait (comme grecque-chrétienne, mais schismatique) avait un bel esprit et m’affectionnait fort; et plus à la fin une naturellement turque,' qui servit d’instrument à l’immense miséricorde de Dieu pour retirer son mari de l’apostasie et le remettre au giron de l’Église, fit me délivrer de mon esclavage. Curieuse qu’elle était de savoir notre façon de vivre, elle me venait .voir tous les jours aux champs où je fossoyais, et, après tout, me commanda de chanter louanges à mon Dieu. Le ressouvenir du Ouomodo cantabimus in terra aliéna des enfants d’Israël captifs en Babylone me fit commencer, avec la larme à l’œil, le psaume Super flumina Babylonis et puis le Salve, Regina et plusieurs autres choses ; en quoi elle prit autant de plaisir que la merveille en fut grande. Elle ne manqua point de dire à son mari le soir qu’il avait eu tort de quitter sa religion, qu’elle était extrêmement bonne; pour un récit que je lui avais fait de notre Dieu et quelques louanges que je lui avais chantées en sa présence ; en quoi, disait-elle, elle avait un si divin plaisir qù’elle ne croyait point que le paradis de ses pères et celui qu’elle espérait fût si glorieux, ni accompagné de tant de joie, que le plaisir qu’elle avait, pendant que je louais mon Dieu, concluant qu’il y avait quelque merveille.
Cette autre Caïphe ou ânesse de Balaam fit, par ces discours, que son mari me dit, en le lendemain, qu’il ne tenait qu’à commodité que nous ne nous sauvassions en France, mais qu’il y donnerait tel remède, dans peu de temps, que Dieu y serait loué. Ce peu de jours, furent dix mois qu’il m’entretint en ces vaines, mais à la fin exécutées espérances, au bout desquels nous nous sauvâmes, avec un petit esquif, et nous rendîmes, le vingt-huitième de juin, à Aiguesmortes (1) et tôt après en Avignon, où Monseigneur le vice-légat reçut publiquement le renégat, avec la larme à l’œil et le sanglot au gosier, dans l’église de Saint-Pierre, à l’honneur de Dieu et édification des spectateurs. Mondit seigneur nous a retenus tous deux pour nous mener à Rome, où il s’en va tout aussitôt que son successeur à la trienne (2), qu’il acheva le jour de la saint Jean, sera venu. Il a promis au pénitent de le faire entrer à l’austère couvent des Paie ben fraielli, où il s’est voué, et à moi de me faire pourvoir de quelque bon bénéfice. Il me fait cet honneur de me fort aimer et caresser, pour quelques secrets d’alchimie que je lui ai appris, desquels il fait plus d’état, dit-il, que si io li avesse dallo un monte di oro, parce qu’il y a travaillé tout le temps de sa vio et qu’il ne respire autre
1. Chef-lieu du canton du Gard, autrefois port de mer. — 2. Les vice-légats d’Avignon étaient nommés pour trois ans.
contentement. Mondit seigneur, sachant comme je suis homme d’église, m’a commandé d’ehvoyef quérir les lettres de mes ordres, m’assurant de me faire du bien et très bien pourvoir de bénéfice. J’étais en peine pour trouver horhme affidé pour ce faire, quand un mien ami, de la maison de mondit seigneur, m’adressa Monsieur Canterelle, présent porteur, qui s’en allait à Toulouse, lequel j’ai prié de prendre lâ peine de donner un coup d’éperon jusques à Dax pour vous aller rendre la présente et recevoir mesditeë lettres avec celles que j’obtins à Toulouse de bachelier en théologie, que je vous supplie lui délivrer. Je vous en envoie, à ces fins, un reçu. Ledit sieur Canterelle est de la maison et a exprès commandement de Monseigneur de s’acquitter fidèlement de sa charge et de m’enVoÿer les papiers à Rome, si tant est que nous soyons partis.
J’ai porté deux pierres de Turquie que nature a taillées en pointe de diamant, l’une desquelles je vous envoie, vous suppliant la recevoir d’aussi bon cœur que humblement je la vous présente.
Il ne peut point être, Monsieur, que^vOus et mes parents n’ayez été scandalisés en moi par mes créanciers, que j’aurais déjà en partie satisfaits de cent ou six-vingts écus, que notre pénitent m’a donnés, si je n’avais été conseillé par mes meilleurs amis de les garder jusques à mon retour de Rome, pour éviter les accidents qu’à faute d’argent me pourraient advenir (ores que j’ai la table et le bon œil de Monseigneur) ; mais j’estime que tout ce scandale se tournera en bien.