Prêtre de la Mission en résidence à Alger
est impossible de l’exercer en rigueur de justice, sans augmenter les peines de ces pauvres gens, ni presque sans leur donner sujet de perdre patience et de vous perdre vous-même. Surtout il ne faut pas entreprendre d’abolir si tôt les choses qui sont en usage parmi eux, bien que mauvaises. Quelqu’un me rapportait l’autre jour un beau passage de saint Augustin, qui dit qu’on se garde bien d’attaquer d’abord un vice qui règne en un lieu, parce que non seulement on n’en viendra pas à bout, mais, au contraire, l’on choquera les esprits en qui cette coutume est comme invétérée, en sorte qu’on no serait plus capable de faire en eux d’autres biens, que néanmoins on eût fait, les prenant d’un autre biais.
Je vous prie donc de condescendre autant que vous pourrez à l’infirmité humaine. Vous gagnerez plutôt les ecclésiastiques esclaves en leur compatissant que par le rebut et la correction. Ils ne manquent pas de lumière, mais de force, laquelle s’insinue par l’onction extérieure des paroles et du bon exemple. Je ne dis pas qu’il faille autoriser ni permettre leurs désordres; mais je dis que les remèdes en doivent être doux et bénins, en l’état où ils sont, et appliqués avec grande précaution, à cause du lieu et du préjudice qu’ils vous peuvent causer, si vous les mécontentez, et non seulement à vous, mais aussi au consul et à l’œuvre de Dieu ; car ils pourront donner des impressions aux Turcs, pour lesquelles ils ne voudront jamais plus vous souffrir de delà.
Vous avez un autre écueil à éviter parmi les Turcs et les renégats : au nom de Notre-Seigneur, n’ayez aucune communication avec- ces gens-là; ne vous exposez point aux dangers qui en peuvent arriver, parce qu’en vous exposant, comme j’ai dit. vous exposeriez tout et feriez grand tort aux pauvres esclaves, en tant qu’ils ne seraient plus assistés, et vous fermeriez la porte pour l’avenir à la liberté présente que nous avons de rendre quelque service à Dieu en Alger et ailleurs. Voyez le mal que vous feriez pour un petit bien apparent. Il est plus facile et plus important d’empêcher que plusieurs esclaves ne se pervertissent, que de convertir un seul renégat. Un médecin qui préserve du mal mérite plus que celui qui le guérit. Vous n’êtes point chargé des âmes des Turcs ni des renégats, et votre mission ne s’étend point sur eux, mais sur les pauvres chrétiens captifs. Que si, pour quelque raison considérable, vous êtes obligé de traiter avec ceux du pays, ne le faites point, s’il vous plaît, que de concert avec le consul (1), aux avis duquel je vous prie de déférer le f>lus que vous pourrez.
Nous avons grand sujet de remercier Dieu du zèle qu’il vous donne pour le salut des pauvres esclaves ; mais ce zèle-là n’est pas bon, s’il n’est discret. Il semble que vous entreprenez trop du commencement, comme de vouloir faire mission dans les bagnes,
1. Jean Barreau, clerc de la Mission, consul de France à Alger.
de vous y vouloir retirer et d’introduire parmi ces pauvres gens de nouvelles pratiques de dévotion. C’est pourquoi je vous prie de suivre l’usage de nos prêtres défunts qui vous ont devancé. On gâte souvent les bonnes œuvres pour aller trop vite, pource que l’on agit selon ses inclinations, qui emportent l’esprit et la raison, et font penser que le bien que l’on voit à faire est faisable et de saison ; ce qui n’est pas ; et on le reconnaît dans la suite par .le mauvais succès.
Le bien que Dieu veut, se fait quasi de lui-même, sans qu’on y pense. C’est comme cela que notre congrégation a pris naissance, que les exercices des missions et des ordinands ont commencé, que la Compagnie des fdles de la Charité a été faite, que celle des dames pour l’assistance des pauvres de b’ Hôtel-Dieu de Paris et des malades des paroisses s’est établie, que l’on a pris soin des enfants trouvés et qu’enfin toutes les œuvres dont nous nous trouvons à présent chargés ont été mises au jour. Et rien de tout cela n’a été entrepris avec dessein de notre part ; mais Dieu, qui voulait être servi en telles occasions, les a lui-même suscitées insensiblement ; et s’il s’est servi de nous, nous ne savions pourtant où cela allait. C’est pourquoi nous le laissons faire, bien loin de nous empresser dans le progrès, non plus que dans le commencement de ces œuvres. Mon Dieu ! Monsieur, que je souhaite que vous modériez votre ardeur et pesiez mûrement les choses au poids du sanctuaire devant que de les résoudre ! Soyez plutôt pâtissant qu’agissant; et ainsi Dieu fera par vous seul ce que tou6 les hommes ensemble ne sauraient faire sans lui.