A MAZARIN
il septembre 1652.
Je me donne la confiance d’écrire à Votre Éminence ; je la supplie de l’avoir agréable et que je lui die que je vois maintenant la ville de Paris revenue de l’état auquel elle était et demander le roi et la reine à cor et à cri, que je ne vas en aucun lieu et ne vois personne qui ne me tienne le même discours. Il n’y a pas jusques aux dames de la Charité, qui sont les principales de Paris, qui ne me disent que, si Leurs Majestés s’approchent, qu’elles iront un régiment de dames les recevoir en triomphe. Et selon cela, Monseigneur, je pense que Votre Éminence fera un acte digne de sa
1. Depuis la mort de Mmo de Lamoignon, la duchesse d’Aiguillon était présidente des dames de la Charité. — 2. Commune de l’arrondissement de Versailles (Seine-et-Oise).
bonté de conseiller au roi et à la reine de revenir prendre possession de leur ville et des cœurs de Paris. Mais pource qu’il y a beaucoup de choses à dire contre cela, voici les difficultés qui me semblent les plus considérables et la réponse que j’y fais, et que je supplie très humblement Votre Éminence de lire et de considérer.
La première est qu’encore qu’il y ait plusieurs bonnes âmes dans Paris et quantité de bons bourgeois qui soient dans le sentiment que je dis, il y en a toutes fois quantité d’autres qui sont dans le sentiment contraire et d’autres qui sont entre deux. A quoi je réponds, Monseigneur, que je ne pense pas qu’il y en ait que fort peu qui soient de sentiment contraire, au moins n’en connais-je pas un, et que les indifférents, s’il y en a, seront emportés par la multitude et la force de ceux qui ont de la chaleur pour cela, qui est la plupart de Paris, si ce n’est peut-être ceux qui craindraient la touche (1), s’ils n’étarfent rassurés par l’amnistie^
Secondement, qu’il y a sujet de craindre que la présence des chefs du parti contraire fasse revenir la journée du palais (2) et celle de la maison de ville (3). A quoi je réponds que l’un d’eux (4) sera ravi de cette occasion pour se bien remettre avec le roi, et que l’autre (5), voyant Paris remis à l’obéissance du roi, se soumettra, et de cela il n’en faut pas douter, je le sais de bonne part.
En troisième lieu, quelques-uns pourront peut-être dire à Votre Éminence qu’il faut châtier Paris pour le rendre sage. Et moi je pense, Monseigneur, qu’il est expédient que Votre Éminence se ressouvienne comme quoi se sont comportés les rois sous lesquels Paris s’est révolté : elle trouvera qu’ils ont procédé doucement et que Charles VI, pour avoir châtié grand nombre de rebelles, désarmé et ôté les chaînes de la ville, ne fit que mettre de l’huile dans le feu et enflammer le reste; en sorte que, seize ans durant, ils continuèrent la sédition, contredirent le roi plus qu’auparavant et se liguèrent pour cela avec tous les énnemis de l’État, et qu’enfin Henri III, ni le roi même, ne se sont pas bien trouvés de les avoir bloqués.
De dire que Votre Éminence fera la paix avec l’Espagne et qu’elle viendra triomphante fondre sur Paris et le mettre à la raison, je réponds, Monseigneur, que tant s’en faut qu’elle s’établisse mieux dans les esprits du royaume par la paix avec l’Espagne, qu’au contraire elle s’acquerra plus de haine que jamais, si tant est qu’elle rende à l’Esnagnol tout ce qu’on possède de lui, comme l’on dit que Votre Éminence veut faire, et, en ce cas,
1. Torture, châtiment. — 2. Le peuple avait envahi le palais le 25 juin et roué de coups les conseillers au parlement pour les obliger à cesser leurs délibérations. — 3. Allusion à l’émeute du 4 juillet, qui entraîna les massacres de l’hôtel-de-ville. — 4. Le duc d’Orléan s. — 5. Le prince de Condé.
Votre Éminence doit craindre avec sujet ce qui arriva à Charles III, régent du royaume et couronné roi présomptif, lequel, ayant abandonné aux Anglais la Normandie et quelques villes de Flandre, à la charge qu’elles relèveraient de la couronne en souveraineté, enflamma tellement les esprits contre lui, que les États s’étant assemblés extraordinairement pour cela, ce pauvre prince fut contraint de s’enfuir inconnu et mourut misérablement dans un village, où il s’était caché.
Oüe si l’on estime qu’auparavant le retour de Leurs Majestés en cette ville, il vaut mieux traiter avec l’Espagne et messieurs les princes, souffrez, Monseigneur, que je vous dise qu’en ce cas Paris sera compris dans les articles de la paix et tiendra le bien de son amnistie de l’Espagne et de mesdits seigneurs, et non du roi, dont il aura une telle reconnaissance, qu’il se déclarera pour eux à la première, occasion.
Quelques-uns, pourront dire à Votre Éminence que ses intérêts particuliers requièrent que le roi ne reçoive pas en grâce ce peuple et ne revienne pas à Paris sans elle, ains qu’il faut brouiller les affaires et entretenir la guerre pour faire voir que ce n’est pas Votre Éminence qui excite la tempête, ains la malignité des esprits qui ne veulent pas se soumettre à la volonté de leur prince. Je réponds, Monseigneur, qu’il n’importe pas tant que le retour de Votre Éminence soit avant ou après celui du roi, pourvu qu’il soit, et que, le roi étant rétabli dans Paris, Sa Majesté pourra faire venir Son Éminence quand il lui plaira; et de cela j’en suis assuré. D’ailleurs, si tant est que Votre Éminence, laquelle regarde principalement le bien du roi et de la reine et de l’État, contribue à la réunion de la maison royale et de Paris à l’obéissance du roi, assurément, Monseigneur, elle regagnera les esprits, et dans peu de temps elle sera rappelée, et de la bonne sorte, comme j’ai dit. Mais tandis que les esprits seront dans la révolte, il est bien à craindre que jamais on ïie fera la paix à cette condition, pource que c’est en cela que consiste la folie populaire et que l’expérience fait voir que ceux qui sont blessés de cette maladie, ne guérissent jamais par les mêmes choses par lesquelles les roues de leur esprit ont été faussées. Et s’il est vrai, comme l’on dit, que Votre Éminence a donné ordre que le roi n’écoute pas messeigneurs les princes, qu’il ne leur donne point des passeports pour se rendre auprès de leurs Majestés, que l’on n’écoute aucune députation ni représentation, et qu’à cet effet Votre Éminence a mis auprès du roi et de la reine des étrangers, ses domestiques, qui ferment les avenues de tous côtés, pour empêcher qu’on parle à Leurs Majestés, il est fort à craindre, Monseigneur, si cela continue, que l’occasion se perde et que la haine des peuples ne se tourne en rage. Au contraire, si Votre Éminence conseille le roi de venir recevoir les acclamations de ce peuple, elle gagnera les cœurs de tops ceux du royaume, qui savent bien
ce qu’elle peut auprès du roi et de la reine, et chacun tiendra cette grâce de Votre Éminence.
Voilà, Monseigneur, ce que je prends la hardiesse de lui représentef*, dans la confiance qu’elle ne le trouvera pas mauvais, surtout quand elle saura que je n’ait dit à personne du monde qu’à un serviteur de Votre Éminence que je me donne l’honneur de lui écrire et que je n’ai aucune communication avec mes anciens amis qui sont dans les sentiments contraires à la volonté du roi (1), que je n’ai communiqué la présente à qui que ce soit, et nue je vivrai et mourrai dans l’obéissance que je dois à Votre Éminence, à laquelle Notre-Seigneur m’a donné d’une manière particulière.