A JEAN MARTIN
De Paris, ce 26 novembre 1655.
J’ai reçu votre première lettre de Turin, et du bon Dieu une grande consolation de vous y voir heureusement conduits et si
bénignement reçus par la bonté de M&r votre fondateur (1) et celle de M^r l’archevêque et de M^r le nonce. Je l’en remercie de tout mon cœur. Il vous a voulu prévenir de ces grâces pour vous disposer à d’autres plus grandes, et cet accueil gracieux de la part des hommes est un effet de l’attente qu’ils ont sur la Compagnie. J’espère qu’elle se donnera de bonne sorte à Dieu pour correspondre à ses desseins...
De vous dire comment vous ferez, je m’y trouve empêché, sinon que vous commenciez par quelque petite mission qui ne requière pas grand appareil ; mais pour cela, Monsieur, il vous faut avoir l’amour de vdtre abjection : vous pourrez faire l’action du matin, et M. Ennery le catéchisme. Cela vous semblera fâcheux de commencer si chétivement ; car pour vous mettre dans l’estime il faudrait, ce semble, un peu paraître par une mission entière et splendide qui étalât d’abord les fruits de l’esprit de la Compagnie. Dieu nous garde d’entrer dans ce désir ! Celui qui convient à notre pauvreté et à l’esprit du christianisme, c’est de fuir ces ostentations pour nous cacher, c’est de chercher le mépris et la confusion, comme Jésus-Christ a fait, et alors, ayant cette ressemblance avec lui, il travaillera avec vous. Feu Mgp de Genève (2) entendait bien cela. La première fois qu’il prêcha à Paris, le dernier voyage qu’il y fit, on courut à son sermon de toutes les parts de la ville. La cour y était, et tout ce qui pouvait rehdre l’auditoire digne d’un si célèbre prédicateur. Chacun attendait un discours suivant la force de son génie, par laquelle il avait coutume de ravir tout le monde ; mais que fit ce grand homme de Dieu? Il récita simplement la vie de saint Martin, à dessein de se confondre devant tant de personnes illustres, qui eussent fait enfler le courage à un qutre. Il fut le premier à profiter de sa prédication par cet acte héroïque d’humilité. Il nous raconta cela bientôt après à Madame de Chantal et à moi. et il nous disait : « Oh! que j’ai bien humilié nos sœurs, qui s’attendaient que je dirais merveilles en si bonne compagnie ! Une telle s’y est trouvée, parlant d’une demoiselle prétendante, qui fut depuis religieuse, qui disait pendant que je prêchais : « Voyez « un peu ce maroufle et ce montagnard, comme il prêche basse- « ment; il fallait bien venir de si loin pour nous dire ce qu’il dit « et exercer la patience de tant de monde. » Voilà, Monsieur, comme les saints ont réprimé la nature, qui aime l’éclat et la réputation ; et c’est ainsi que nous devons faire, préférant les emplois bas aux apparents et l’abjection à l’honneur. J’espère certes que vous jetterez les fondements de cette sainte pratique avec ceux de rétablissement pour faire que l’édifice soit bâti sur le roc, et non pas sur le sable mouvant. M°rle marquis entendra bien ce procédé.