‹ Lettres choisies de Saint Vincent de PaulChapitre 84 sur 100 · A LA SŒUR MARGUERITE CHÉTIF (R · texte numérisé non relu

A LA SŒUR MARGUERITE CHÉTIF (R

j De Pàris, ce 21 ôctobré 1656.

Mademoiselle Le Gras m’ayant communiqué la lettre que vous îüi avez écrite, nous avons conféré ensemble sur la proposition que vous faites de porter des serges sur vos têtes, selon la coutume du pays. A quoi je vous dirai, ma Sœur, que la raison que vous apportez ne doit pas vous donner ce désir. Vous dites que c’est la honte de ce qu’étant dans l’église autrement que sont les autres, tout le monde vous regarde ; et moi je crains que ce soit l’orgueil qui vous donne cette honte, sinon activement, du moins passivement, vous faisant penser que dans ces regards il y a quelque mépris, de sorte qu’adhérant à cela, ce serait adhérer à une imperfection. De plus, vous feriez une division en votre Compagnie, qui doit être partout uniforme ; car, si dans Arras les femmes se couvrent d’une façon, il arrivera qu’en Pologne et en France même, elles se couvriront d’une autre. Si donc vous suivez ces modes, voilà la diversité. Les Capucins et les Récollets ne sont-ils pas partout habillés de même sorte, sans que la différence des vêtements ordinaires des peuples où ils sont, les oblige à changer ceux qu’ils portent, non plus que la honte de les avoir grossiers et d’aller pieds nus comme ils font ? L’Église même est si exacte à vouloir que les ecclésiastiques soient toujours vêtus convenablement, que* si un prêtre quitte sa soutane, elle le déclare apostat d’habit. Notre-Seigneur ne changea pas. le sien lorsqu’il alla en Égypte, quoiqu’il sût bien qu’il en serait méprisé ; et lorsqu’il fut renvoyé par Hérode à Pilate, il souffrit qu’on le couvrit d’un habit d’opprobre. Je ne crois pas, ma Sœur, qu’après ces exemples du 'Sauveur vous voulussiez éviter un peu de confusion, puisque nous ne pouvons être ses enfants qu’en aimant ce qu’il a aimé ; si le prophète a dit de lui que, lorsqu’on lui donnait un soufflet sur une joue, il présentait l’autre, combien sérions-nous éloignés de le suivre si, au lieu de chercher les occasions d’étendre notre souffrance, nous rejetions les plus petites qui s’offrent à nous ! C’est pourquoi, ma Sœur, je vous conjure, par le désir que vous avez de vous rendre agréable à Dieu, de porter en paix cette humiliation que vous souffrez pour l’attention qu’on a sur vous. Peutêtre n’est-elle pas telle que vous vous imaginez ; et quand elle le serait, ce n’est qu’à cause de la nouveauté, qui peu à peu se convertit en coutume.

Mais je veux que l’on continue à vous regarder ; ne vaut-il pas mieux d’édifier ces gens par votre modestie, que de vous cacher sous un morceau d’étoffe, faute d’humilité? La sainte récollection, tant convenable dans les églises, vous mettra bien mieux à

1. Fille de la Charité, supérieure de l’établissement d’Arras.

LETTRES CHOISIMES

couvert contre cet inconvénient, d’autant que vous ne verrez pas si l’on vous considère ; et votre recueillement les avertira en même temps de la manière dont il se faut comporter en ces lieux sacrés. Que si, pour être différent du vulgaire, il vous arrive quelque brocard, bénissez Dieu du moyen qu’il vous donne d’abattre la superbe et la fouler aux pieds.

Outre tous ces biens-là, ma Sœur, vous en ferez encore un autre bien considérable, c’est que vous conserverez l’uniformité en votre Compagnie, sans parler du bonheur inestimable que vous trouverez en vous rendant semblable à Notre-Seigneur ; ce que vous devez avoir fort à cœur, puisque votre vocation vous rend sa fille d’une manière ^particulière, et qu’en cette qualité vous devez tâcher de lui ressembler en la pratique des vertus.

Je ne doute pas qu’il ne se trouve des personnes qui vous représenteront force raisons contre ce que je vous dis ; mais ce seront des raisons humaines produites par les sentiments de la nature, et non pas des raisons chrétiennes et salutaires comme sonUcelles que je vous expose.

Page 1