A LA SŒUR ANNE-MARGUERITE GUÉRIN (U
De Saint-Lazare, ce 20 juillet 1659.
La lettre que vous m’avez écrite m’a fait prendre part, je dis très sensiblement, à la peine que vous souffrez, et le désir que j’ai que vous en soyez délivrée fait que je prie Notre-Seigneur qu’il ait agréable d’achever bientôt l’affaire dont vous me parlez, en vous découvrant ce bénit endroit où il veut être honoré par votre saint institut (2). Je n’en approuve pas le retardément, non plus que vous, ma chcre Sœur, mais je suis toujours dans le même sentiment touchant la grande maison de la rue Montorgueil. Je ne puis me persuader qu’on doive l’acheter ni en tout ni en partie : en tout, parce, qu’étant d’un prix fort haut, elle serait capable de ruiner la maison où vous êtes ; ni en partie, parce que la seule moitié consommerait tout votre fonds, ce qui n’est pas expédient, car il faut qu’il en reste quelque chose pour aider les sœurs de la fondation à se soutenir. Vous me dites qu’il faut peu pour nourrir huit filles. Je pense, mâ chère Sœur, qu’à Paris, tout bien compté, il ne faut pas moins de trois mille livres ; où les prendrez-vous?
Vous ajoutez que vous êtes obligée par le contrat d’employer à l’acquisition d’une maison ou place le legs et le don de feu Monsieur et Madame d’Amfreville. Mais je réponds qu’il n’y est pas dit que tout sera employé pour le logement seul, mais qu’il faut entendre que cet emploi se fera tout au profit de la fondation. Et c’est l’ordinaire que ceux qui prêtent ou donnent pour faire quelque acquisition veulent qu’il paraisse qu’en effet leur argent a été appliqué à cela. Or, l’intention de ces défunts étant de fon-
1. Religieuses du second monastère de la Visitation de Paris. — 2. Pour la fondation d’un troisième monastère.
der un monastère de Votre ordre, ils n’ont pas prétendu vous donner un grand, logis, et vous laisser dans l’impuissance de l’habiter et de le remplir, comme il arriverait si vous n’aviez pas de quoi vivre.
Vous dites encore qu’il y a des prétendantes qui apporteront leur entretien. Je réponds qu’il faudrait manger leurs dots avant même qu’ils (1) fussent acquis à la communauté.
Quant à la dame qui se veut rendre bienfaitrice, à la bonne heure, cela viendra en son temps.
J’avoue qu’on peut attendre quelque chose de la Providence ; mais il ne faut pas tenter Dieu, qui, nous ayant donné honnêtement de quoi commencer et soutenir un établissement en observant la règle de la pauvreté religieuse, ne veut pas qu’on fasse une dépense superflue pour se commettre ensuite à sa Providence.
Je ne puis que je ne vous dise ici, ma chère Sœur, que nous voyons à Paris quantité de communautés ruinées, non par faute de la confiance en Dieu, mais pour avoir fait des bâtiments magnifiques, qui non seulement les ont épuisées, mais obligées de s’engager ; et comme l’esprit religieux se doit rapporter à Notre- Seigrteur, qui a voulu exercer une extrême pauvreté sur la terre, jusqu’à n’avoir pas une pierre où il pût reposer sa tête, aussi tant plus les personnes religieuses s’en éloignent, tant plus ont-elles de la peine de se maintenir, parce que Dieu n’a pas agréable les beaux édifices, si peu proportionnés à leur profession. Néanmoins ceux qui en ont de tels ne sont pas à blâmer, s’ils ont eu de quoi les faire et dé quoi subsister, et je ne Voudrais vous empêcher d’en faire de même, si vos forces présentes le pouvaient permettre. Mais vous pourriez succomber sous lé faix d’une maison Si chère et qui sera de grand- coût, parce qu’elle est vieille, où il y aura sans cesse à refaire, ainsi que nous l’expérimentons à Saint- Lazare, qui est aussi vieil, où il nous faut presque toujours des maçons, qui nous coûtent plus que ne monteraient les intérêts de Largent qu’il faudrait pour le bâtir tout à neuf. Quel regret auriez-vous, ma chère Sœur, si pour avoir fait cette entreprise, votre fondation venait un jour à défaillir, ou votre monastère à s’incommoder, pour n’avoir pas pratiqué en ce jour la sainte pauvreté que vous avez vouée, comme, grâce à Dieu, vous l’observez en toute autre chose !
Il vous semble, dites-vous, que vous entendez continuellement les reproches intérieurs que vous fait feu Madame d’Amfreville. de ce que ses dernières Volontés ne sont pas exécutées. Ce n’est pas elle, ma chère Sœur, qui vous parle ainsi, car elle est en lieu où elle né veut que ce que Dieu veut, et Dieu ne veut que ce que vous pouvez. Il veut que vous vous contentiez pour le présent
1. Au xvnt® siècle, le mot dot s’employait souvent âu masculin.
d’un logement raisonnable, dont le prix soit médiocre, parce que vous avez de quoi le payer, de quoi l’ajuster et de quoi subvenir aux autres besoins nécessaires. Et il ne veut pas que vous alliez au delà, parce que vous n’en avez pas le moyen et que la pauvreté que vous avez embrassée ne le peut souffrir. Il faut donc choisir un lieu propre à votre dessein et revenant à votre force et à votre condition. Est-il possible qu’il ne s’en soit trouvé un jusqu’à présent, ou qu’il ne se puisse trouver dans une ville si vaste, où il y a tant de sortes de logis ! Je ne puis m’imaginer, ma chère Sœur, qu’il ne s’en trouve, si vous le faites chercher. C’est ce qu’il faut faire et c’est de quoi je vous prie très humblement pour accomplir ce bon œuvre que Dieu a commis à vos soins, et qu’il bénira, comme j’espère par votre bonne conduite, ainsi qu’il a béni tous les autres qui ont passé par vos mains, par la grâce qu’il a mise en vous, qui fait que j’ai une estime toute' singulière et une tendresse bien sensible pour votre chère âme.