Mot do Deftbarreaux
'i. HelvétiuA Pavait pommé après Cn^billon. {G. A.)
je ue me plains que de la manière dont Fauteur traite l'amitié, la plus consolante de toutes les vertus.
A MADAME LA MARQUISE DU DEFPAND
Aux Délices, 27 décombi*c 1758.
J'apprends, madame, que votre ami et votre philosophe Forment a quitté ce vilain monde. Je ne le plains pas ; je vous plains d'être privée d'une consolation qui vous était nécessaire. Vous ne manquerez jamais d'amis, à moins que vous ne deveniez muette ; maisrles anciens amis sont les seuls qui tiennent au fond de notre être, les autres ne les remplacent qu'à moitié.
Je ne vous écris presque jamais, madame, parce que je suis mort et enterré entre les Alpes et le mont Jura ; mais du fond de mon tombeau, je m'intéresse à vous comme si je vous voyais tous les jours. Je m'aperçois bien qu'il' n'y a que les morts d'heureux.
J'entends parler quelquefois des révolutions de là cour et de tant de ministres qui passent en revue rapidement, comme dans une lanterne magique. Mille murmures viennent jusqu'à, moi et me confinnent dans l'idée que le repos est le vrai bien, et que la campagne est le vrai séjour de l'homme.
Le roi de Prusse me mande quelquefois que je suis plus heureux que lui ; il a vraiment grande raison ; c'est même la seule manière dont j'ai voulu me venger de son procédé avec ma nièce et avec moi. La douceur de ma retraite, madame, sera augmentée, en recevant une lettre que vous aurez dictée; vous m'apprendrez si vous daignez toujours vous souvenir d'un des plus anciens serviteurs qui vous restent.
Vous voyez, sans doute, souvent M. le président Hénault ; l'estime véritable et tendre que j'ai toujours eue pour lui me fait souhaiter passionnément qu'il ne m'oublie pas.
Je ne vous reverrai jamais, madame ; j'ai acheté des terres considérables autour de ma retraite ; j'ai agrandi mon sépulcre. Vivez aussi heureusement qu'il est possible ; ayez la bonté de m'en dire des non-
velles. Vous êtes-vous fait lire le Père de famille? cela n'est-il pas bien comique ? Par ma foi, notre siècle est un pauvre siècle auprès de celui de Louis XIV ; mille raisonneurs, et pas un seul homme de génie; plus de grâces, plus de gaieté ; la disette d'hommes en tout genre fait pitié. La France subsistera ; mais sa gloire, mais son bonheur, son ancienne supériorité..., qu'est-ce que tout cela deviendra?
Digérez, madame, conversez, prenez patience, et recevez, avec votre ancienne amitié, les assurances tendres et respectueuses de l'attachement du Suisse
VoLT/LlBE.
A M. DE GIDEVILLE.
Aux Délices, 12 janvier 1759.
Mon cher ami, je suis malade de bonne chère, de deux terres que je bâtis, de cent ouvriers que je dirige, du cultivateur et du semoir, et de nombre de mauvais livres qui pieu vent. Pardonnez -moi si je ne vous écris pas de ma main : Spiritus enim promptm esi^ manus auiem infirma.
Je soupçonne que vous êtes actuellement dans cette grande villace de Paris, où tout le monde craint, le matin, pour ses rentes, pour ses billets de loterie, pour ses billets sur la Compagnie, et où Ton va, le soir, battre des mains à de mauvaises pièces, et souper avec gens qu'on fait semblant d'aimer.
J'ai appris avec douleur la perte de notre ami Formont ; c'était le plus indifférent des sages : vous avez le cœur plus chaud, avec autant de sagesse, pour le moins. Je le regrette beaucoup plus qu'il ne m'aurait regretté, et je suis étonné de lui survivre. Vivez longtemps, mon ancien ami, et conservez-moi des sentiments qui me consolent de l'absence.
Notre odoriférant marquis a fait un effort qui a dû lui coûter des convulsions ; il m'a payé mille écus, par les mains de son receveur des finances. Il faudra que je présente quelquefois des requêtes à son conseil. Le bon droit a besoin d'aide auprès des grands seigneurs, et je vous
remercie de la vôtre. Si le marquis savait que j'ai acheté un beau comté, il redouterait ma puissance , et traiterait avec moi de couronne à couronne.
A MADAME LA MARQUISE DU DEFPAND
Aux Dt^Hccs, 12 janvier 1759.
Libre d'ambition, de soins et d'esclavage, Des sottises du monde éclairé spectateur,
Il se garda bien d*être acteur,
Et fut heureux autant que saf^e.
II fuyait le vain nom d'auteur; Il dédaigna de vivre au temple de Mémoire,
Mais il vivra dans votre cœur :
C'est sans doute assez pour sa gloire.
Les fleurs que je jette, madame, sur le tombeau de notre ami FormoQt sont sèches et fanées comme moi. Le talent s'en va; l'âge détruit tout. Que pouvez-vous attendre d'un campagnard qui ne sait plus que planter et semer dans la saison? J'ai conservé de la sensibilité, c'est tout ce qui me reste, et ce reste est pour vous ; mais je n'écris guère que dans les occasions.
Que vous dirais-je du fond de ma retraite? Vous ne me manderiez aucune nouvelle de la roue de fortune sur laquelle tournent nos ministres du haut en bas, ni des sottises publiques et particulières. Les lettres, qui étaient autrefois la peinture du cœur, la consolation de l'absence et le langage de la vérité,^ ne sont plus à présent que de tristes et vains témoignages de la crainte d'en trop dire et de la contrainte de l'esprit. On tremble de laisser échapper un mot qui peut être mal interprété : on ne peut plus penser par la poste.
Je n'écris point au président Hénault, mais je lui souhaite, comme à vous, une vie longue et saine. Je dois la mienne au parti que j'ai pris. Si j'osais, je me croirais sage, tant je suis heureux. Je n'ai vécu que du jour où j'ai choisi ma retraite; tout autre genre de vie me serait insupportable. Paris vous est nécessaire; il me serait mortel; il faut que chacun
reste dans son élément. Je suis très-fâché que le mien soit incompatible avec le vôtre, et c'est assurément ma seule affliction.
Vous avez voulu aussi essayer de la campagne ; mais, madame, elle ne vous convient pas : il vous faut une société de gens aimables, comme il fallait à Rameau des connaisseurs en musique. Le goût de la propriété et du travail est d'ailleurs absolument nécessaire dans des terres. J'ai de très-vastes possessions que je cultive. Je fais plus de cas de votre appartement que de mes blés et de mes pâturages ; mais ma destinée était de finir entre un semoir, des vaches et des Genevois.
Voilà ma vie, madame, telle que vous l'avez devinée, tranquille et occupée, opulente et philosophique, et surtout entièrement libre; elle vous est absolument consacrée dans le fond de mon cœur, avec le respect le plus tendre et rattachement le plus inviolable.
A MADAME DE FOMAINE,
A PARIS
Aux Délices, 5 mai 1T59.
Que j'écrive de la main de notre ami Jean-Louis ou de la mienne, cela est égal, ma chère nièce, pourvu que j'écrive. Votre sœur n'a pas une santé bien brillante et n'est pas, à beaucoup près, si ingambe que moi. Je suis devenu plus gi-and cultivateur et plus grand architecte que jamais : j'élève des colonnades, et j'ai des charrues vernies; il ne me manque que de tremper mon blé dans de l'eau de lavande. Vous irez, sans doute, bientôt à Ornoi : vous m'y préparerez, s'il vous plaît, les logis; car soyez très-sûre que j'y viendrai radoter avant qu'il soit deux ans.
Vous me conseillez, en attendant, de faire une tragédie, parce que le théâtre est purgé de petits-maîtres. Moi, faire une tragédie, après ce que le grand Jean-Jacques a écrit contre les spectacles ! Gardez-vous, sur les yeux de votre tête, de dire que je suis jamais homme à faire une tragédie : non, je ne fais point de tragédie. Vous voudriez, n'est-il pas vrai, une tragédie d'un goût nouveau, pleine de fracas, d'action, de spec-
tacle, bien neuve, bien intéressante, bien singulière, féconde en sentiments, en situations, des mœurs vraies, et cependant nouvelles sur la scène? vous n'aurez rien de tout cela. Gardez-vous de croire que je fasse une tragédie. Assez d'autres en feront et suppléeront, par l'action théâtrale que je leur ai tant recommandée, au génie que je leur recommande encore plus.
Monsieur le conseiller du grand conseil, je vous suis très-obligé d'avoir rompu avec moi votre silence pythagorique. Vous n'êtes pas l'écrivain le plus fécond de nos jours; mais, quand vous vous y mettez, vous écrivez très-joliment, et vous avez, par-dessus M'"* de Fontaine, le mérite de l'orthographe. J'espère que, dans l'année 1760, nous recevrons encore de vous un petit mot qui nous fera grand plaisir.
Monsieur le Vitruve d'Ornoi, je ne vous conseille pas de faire à votre château un aussi maudit escalier que vous en avez fait à celui de Tourney. Nous verrons comment vous aurez ajusté les appartements de votre aile. Je n'oublierai point les offres que vous me faites d'être quelquefois, à Paris, mon ambassadeur auprès des puissances nommées banquiers, notaires, ou procureurs du parlement. Il faut que votre mousquetaire Daumart ait été blessé dans quelque bataille; c'est le plus déterminé boiteux que nous ayons dans la province : cependant il ne laisse pas de tuer, en clopinant, tous les renards et tous les cormorans qu'il rencontre.
Monsieur le capitaine de cavalerie*, vous avez fait un cornette qui est le plus malheureux cornette du pays : non-seulement il n'a point de route, mais je ne sais pas trop par quelle route il pourra se tirer des coquins qu'il a engagés pour servir l'État. Ce sont des gens très-belliqueux, car ils jettent des pierres à tous les passants, comme faisait mon singe. On a beau les mettre en prison, ils fmiront par assassiner leur cher cornette sur le grand chemin.
Luc* m'écrit du 11 avril que cette campagne-ci sera plus meurtrière que les autres. Dieu veuille qu'il se trompe! Je crois que nous ne nous trompons pas en nous flattant que M. de Silhouette fera, dans son ministère, des choses plus utiles aux hommes que Luc n'en fera de dangereuses.