Le roi de Prusse
Adieu, ma chère nièce ; les deux ermites vous embrassent de tout leur cœur.
Je me suis arrangé avec la république de Genève pour avoir une belle terrasse de trente toises de long. Cela n'est pas bien intéressant, mais c'est un gi-and embellissement à nos Délices, où je voudrais bien vous revoir.
A M. LE COMTE D'AHGE.NTAL,
A PAIIIS.
lu mai 17 cil).
C'est aujourd'hui, mon cher ange, le 19 de mai; et c'est le 22 d'avril qu'un vieux fou commença une tragédie finie hier. Vous sentez bien, mon divin ange, qu'elle est finie et qu'elle n'est pas faite, et que nos maçons, mes bœufs, mes moutons et les loups nommés fermiers généraux, contre lesquels je combats, et deux ou trois procès qui m'amusent, et des correspondances nécessaires, ne me permettront pas de vous envoyer mon griffonnage l'ordinaire prochain. Mon cher ange, je vous avais bien dit que la liberté et l'honneur rendus à la scène française échauffaient ma vieille cervelle. Ce que vous verrez ne ressemble à rien, et peut-être ne vaut rien. M™* Denis et moi nous avons pleuré; mais nous sommes trop proches parents de la pièce, et il ne faut pas croire à nos larmes. Il faut faire pleurer mes anges et leur faire battre des ailes. Vous aurez sur le théâtre des drapeaux portés en triomphe, des armes suspendues à des colonnes, des processions de guerriers, une pauvre fille excessivement tendre et résolue, et encore plus malheureuse, le plus grand des hommes et le plus infortuné, un père au désespoir. Le cinquième acte commence par un Te Deum et finit par un De proftindis. Il n'y a eu jamais sur aucun théâtre aucun personnage dans le goût de ceux que j'introduis, et cependant ils existent dans l'histoire, et leurs mœurs sont peintes avec vérité. Voilà mon énigme; n'en devinez pas le mot; et, si vous le devinez, gardez-moi le secret le plus inviolable : conspirons, mais ne nous décelons pas; donnons la pièce incognito. Jouissons une fois de
ce plaisir; il est très-amusant, et d'ailleurs je crois le secret nécessaire. La mesure des vers est aussi neuve au théâtre que le sujet. M'"* Denis n'en a point été choquée; au quatrième vers, elle s'y est accoutumée. Elle a trouvé ce genre plus naturel que l'ancien, et quelquefois plus convenable au pathétique. Il met le comédien plus à son aise, j'entends le bon comédien. Avec tout cela, nous pouvons être silllés, et il faut tacher de ne l'être pas sous mon nom.
Gardez-vous bien d'être aussi empressés de faire voir mon monstre que je l'ai été à le former. Silence, anges, ou point de pièce.
Et ce n'est pas assez du silence, il faut jurer, comme saint Pierre, que vous ne me connaissez pas.
Nota bene que, dans notre petite drôlerie, nous n'avons ni rois, ni reines, ni princes, ni princesses, ni même de gouverneur de toute la province y comme dit Pierre Corneille; et c'est encore un agrément.
Voyez, ô anges, quel pouvoir vous avez sur un Suisse !
Je viens de lire Titus. C'est un tour que vous m'avez joué pour me punir d'avance de l'ennui que je vous causerai; et pour vous punir, je vous adresse ma réponse au petit Métastase. 11 ne m'a pas donné son adresse; prenez-vous-en à vous, si j'en use si librement.
Je baise toujours le bout des ailes.