Guillaume Tell
neige, d'environ quatre-vingts lieues de tour, forme notre horizon; me voilà en Sibérie pour quatre mois. Ce n'est pas assurément cette situation qui me fait désirer de vous revoir et de vous embrasser; je quitterais le paradis terrestre pour jouir de cette consolation. J'espère bien quelque jour venir faire un tour à Paris, uniquement pour vous et pour M'"*' d'Argental. Il me sera impossible d'abandonner longtemps ma colonie. J'ai fondé Carthage, il faut que je l'habite, sans quoi Cartbage périrait; mais je vous réponds bien que, si je suis en vie dans dix-huit mois, vous reverrez un vieux radoteur qui vous aime comme s'il ne radotait point.
M. de Thibouville me dit qu'il faut que je vous envoie la lettre de M. le duc de Duras; je ne sais trop où la retrouver. Elle contenait, en substance, que la belle Dubois m'avait traité comme ses amants, qu'elle m'avait trompé; que la comédie était, comme beaucoup d'autres choses, fort en décadence; qu'il avait établi un petit séminaire de comédiens à Versailles, qui ne promettait pas grand' chose; que Le Kain était toujours bien malade, et que la tragédie était tout aussi malade que lui.
Nous manquons d'hommes en bien des genres, mon cher ange, cela est très-vrai ; mais les autres nations ne sont pas en meilleur état que nous.
M. Chardon m'avait promis de rapporter l'affaire des Sirven avant la naissance de notre Sauveur; mais les petites niches qu'il a plu au parlement de lui faire ont retardé l'effet de sa bonne volonté. L'affaire n a point été rapportée ; je ne sais plus où j'en suis, après cinq ans de peines. Il faut se résigner à Dieu et au parlement.
Pour mon petit procès avec M'"" Gilet, il ne m'inquiète guère; c'est une idiote qui veut quelquefois faire le bel esprit, et qui parle quelquefois à tort et à travers à M. Gilet. Elle est peu écoutée ; mais M. Gilet a quelquefois des fantaisies, des lubies; et il y a des affaires dans lesquelles il se rend fort difficile. 11 est triste d'avoir des démêlés avec des gens de ce caractère. Je suis sensiblement touché de la bonté que vous avez de songer à redresser l'esprit de M. Gilet.
Mon pauvre Damilaville est tout ébouriffé de la crainte de n'être pas à la tête des vingtièmes. Je vous avoue que je lui souhaiterais une autre place; c'est un lieutenant-colonel dont tout le monde désire que le régiment soit réformé.
N'êtes-vous pas bien aise que Faffaire de Pologne soit accommodée à la plus grande gloire de Dieu et de la raison? Joseph Bourdillon, professeur en droit public, n'a pas laissé de servir dans ce procès. Puissé-je réussir comme lui dans celui des Sirven I puissé-je surtout venir un jour vous dire combien je vous aime, combien je vous suis attaché pour le reste de ma languissante vie I
A M. DE PËZAI.
5 janvier 1767.
Je vous fais juge, monsieur, des procédés de Jean-Jacques Rousseau avec moi. Vous savez que ma mauvaise santé m'avait conduit à Genève auprès de M. Tronchin, le médecin, qui alors était ami de Rousseau : je trouvai les environs de cette ville si agréables, que j'achetai d'un magistrat, quatre-vingt-sept mille livres, une maison de campagne, à condition qu'on m'en rencfrait trente-huit mille, lorsque je la quitterais, Rousseau dès lors conçut le dessein de soulever le peuple de Genève contre les magistrats, et il a eu enfin la funeste et dangereuse satisfaction de voir son projet accompli.
Il écrivit d'abord à M. Tronchin qu'il ne remettrait jamais les pieds dans Genève, tant que j'y serais ; M. Tronchin peut vous certifier cette vérité. Voici sa seconde démarche.
Vous connaissez le goût de M"** Denis, ma nièce, pour les spectacles ; elle en donnait dans le château de Tourney et dans celui de Femey, qui sont sur la frontière de France, et les Genevois y accouraient en foule. Rousseau se servit de ce prétexte pour exciter contre moi le parti qui est celui des représentants, et quelques prédicants qu'on nomme ministres.
Voilà pourquoi, monsieur, il prit le parti des ministres, au sujet de la comédie, contre M. d'Alembert, quoique ensuite il ait pris le parti de M. d'Alembert contre les ministres, et qu'il ait fini par outrager également les uns et les autres; voilà pourquoi il voulut d'abord m' engager* dans une petite guerre au sujet des spectacles; voilà pourquoi, en don-
nant une comédie et un opéra à Paris, il m'écrivit que je corrompais sa république en faisant représenter des tragédies dans mes maisons par la nièce du grand Corneille, que plusieurs Genevois avaient l'honneur de seconder.
Il ne s'en tint pas là; il suscita plusieurs citoyens ennemis de la magistrature; il les engagea à rendre le conseil de Genève odieux et à lui faire des reproches de ce qu'il souffrait, malgré la loi, un catholique domicilié sur leur territoire, tandis que tout Genevois peut acheter en France des terres seigneuriales et même y posséder des emplois de finance. Ainsi cet homme, qui prêchait à Paris la liberté de conscience, et qui avait tant de besoin de tolérance pour lui, voulait établir dans Genève l'intolérance la plus révoltante et en même temps la plus ridicule.
M. Tronchin entendit lui-même un citoyen, qui est depuis longtemps le principal boute-feu de la république, dire qu'il fallait absolument exécuter ce que Rousseau voulait, et me faire sortir de ma maison des Délices, qui est aux portes de Genève. M. Tronchin, qui est aussi honnête homme que bon médecin, empêcha cette levée de boucliers, et ne m'en avertit que longtemps après.
Je prévis alors les troubles qui s'exciteraient bientôt dans la petite république de Genève; je résiliai mon bail à vie des Délices; je reçus trente-huit mille livres, et j'en perdis quarante-neuf, outre environ trente mille francs que j'avais employés à bâtir dans cet enclos.
Ce sont là, monsieur, les moindres traits de la conduite que Rousseau a eue avec moi; M. Tronchin peut vous les certifier, et toute la magistrature de Genève en est instniite.
Je ne vous parlerai point des calomnies dont il m'a chargé auprès de M. le prince de Conti et de M"® la duchesse de Luxembourg, dont il avait surpris la protection. Vous pouvez d'ailleurs vous informer dans Paris de quelle ingratitude il a payé les services de M. Grimm, de M. Helvétius, de M. Diderot et de tous ceux qui avaient protégé ses extravagantes bizarreries, qu'on voulait alors faire passer pour de l'éloquence.
Le ministère est aussi instruit de ses projets criminels que les véritables gens de lettres le sont de tous ses procédés. Je vous supplie de remarquer que la suite continuelle des persécutions qu'il m'a suscitées, pendant quatre années, a été le prix de l'offre que je lui avais faite de
lui donner en pur don une maison de campagne, nommée l'Ermitage, que vous avez vue entre Toumey et Ferney. Je vous renvoie, pour tout le reste, à la lettre que j'ai été obligé d'écrire à M. Hume, et qui était d'un style moins sérieux que celle-ci.
Que M. Dorât juge à présent s'il a eu raison de me confondre avec un homme tel que Rousseau, et de regarder comme une querelle de bouffons les offenses personnelles que M. Hume, M. d'Alembert et moi avons été obligés de repousser, offenses qu'aucun homme d'honneur ne pouvait passer sous silence.
M. d'Alembert et M. Hume, qui sont au rang des premiers écrivains d3 France et d'Angleterre, ne sont point des bouffons; je ne crois pas l'être non plus, quoique je n'approche pas de ces deux hommes illustres.
Il est vrai, monsieur, que, malgré mon âge et mes maladies, je suis très-gai, quand il ne s'agit que de sottises de littérature, de prose ampoulée, de vers plats, ou de mauvaises critiques; mais on doit être très-sérieux sur les procédés, sur l'honneur et sur les devoirs de la vie.
A M. LE MARQUIS DE PLORIAN
A PAAIS.
Le li janvier 1767.
Mon cher grand écuyer de Babylone, il est juste qu'on vous envoie les Scythes et les Persans ; cela amusera la famille : notre abbé turc y a des droits incontestables. Vous pourrez prier M"® Durancy à dîner; elle trouvera son rôle noté dans l'exemplaire que je vous enverrai : voilà pour votre divertissement du carnaval. Nous répétons la pièce ici; elle sera parfaitement jouée par M. et M'"® de La Harpe, et j'espère qu'après Pâques M. de La Harpe vous rapportera une pièce intéressante et bien écrite.
Nous remercions mon Turc bien tendrement. M"** Denis et moi, nous l'aimons à la folie puisqu'il a du courage et qu'il en inspire. C'est
une énigme dont il devinera le mot aisément.
Je viens d'écrire à Morival, ou plutôt de lui faire écrire; et, dès que
j'aurai sa réponse, j'agirai fortement auprès du prince dont il dépend. Ce prince m'écrit tous les quinze jours ; il fait tout ce que je veux. Les choses dans ce monde prennent des faces bien différentes; tout ressemble à Janus; tout, avec le temps, a un double visage. Ce prince ne connaît point Morival, sans doute; mais il connaît très-bien son désastre. Il m'en a écrit plusieurs fois avec la plus violente indignation, et avec une horreur presque égale à celle que je ressens encore.
Il y a des n^onstres qui mériteraient d'être décimés. Je vous prie de me dire bien positivement si le premier mémoire que vous eûtes la bonté de m'envoyer de la campagne est exactement vrai. En cas que le frère de Morival veuille fournir quelques anecdotes nouvelles, vous pourrez nous les faire tenir sous l'enveloppe de M. Hénin, résident do roi à Genève.
Vous savez que nous sommes actuellement environnés de troupes, comme de tracasseries. Nous mangeons de la vache, le pain vaut cinq sous la livre, le bois est plus cher qu'à Paris. Nous manquons de toat, excepté de neige. Oh! pour cette denrée, nous pouvons en fournir l'Europe. Il y en a dix pieds de haut dans mes jardins, et trente sur les montagnes. Je ne dirai pas que je prie Dieu qu'ainsi soit de vous.
Florianet a écrit une lettre charmante, en latin, à Père Adam. Je vous prie de le baiser pour moi des deux côtés. J'embrasse de tout mon cœur la mère et le fils.
A M. LE COMTE DE LA TOURAÎLLE
Au château de Ferney, le 19 Janvier 1767.
Je suis vieux, monsieur, malade, borgne d'un œil, et maléGcié de l'autre. Je joins à tous ces agréments celui d'être assiégé, ou du moins bloqué. Nous n'avons, dans ma petite retraite, ni de quoi manger, ni de quoi boire , ni de quoi nous chauffer ; nous sommes entourés de soldats de six pieds, et de neiges hautes de dix ou douze; et tout cela parce que J.-J. Rousseau a échauffé quelques têtes d'horlogers et de marchands de draps. La situation trës^triste oii nous nous trouvons ne
m'a pas permis de répondre plus tôt à l'honneur de votre lettre ; vous êtes trop généreux pour n'avoir pas pour moi plus de pitié que de colère. Nous avons ici M. et M'"* de La Harpe , qui sont tous deux très-aimables. M. de La Harpe commence à prendre un vol supérieur ; il a remporté deux prix de suite à l'Académie par d'excellents ouvrages. J'espère qu'il vous donnera à Pâques une fort bonne tragédie. 11 eut l'honneur de dédier à M. le prince de Gondé sa tragédie de Warwick^ qui avait beaucoup réussi. J'ai vu une ode de lui à son altesse sérénissime , dans laquelle il y a autant de poésie que dans les plus belles de Rousseau. Il mérite assurément la protection du digne petit-fils du grand Condé. 11 a beaucoup de mérite , et il est très-pauvre. H ne partage actuellement que la disette où nous sommes.
Adieu , monsieur ; agréez les assurances de mes tendres et respectueux sentiments, et ayez la bonté de me mettre aux pieds de son altesse sérénissime.