A MADAME LA MARQUISE DE BOUFFLERS
A Ferney, 21 janvier 1767.
Madame, non-seulement je voudrais faire ma cour à M""" la princesse de Beauvau , mais assurément je voudrais venir à sa suite me mettre à vos pieds dans les beaux climats où vous êtes ; et croyez que ce n'est pas pour le climat, c'est pour vous, s'il vous plait, madame. M. le chevalier de Boufilers, qui a regaillardi mes vieux jours, sait que je ne voulais pas les finir sans avoir eu la consolation de passer avec vous quelques moments. Il est fort difficile actuellement que j'aie cet honneur; trente pieds de neige sur nos montagnes, dix dans nos plaines, des rhumatismes , des soldats et de la misère , forment la belle situation où je me trouve. Nous faisons la guerre à Genève ; il vaudrait mieux la faire aux loups qui viennent manger les petits garçons. Mous avons bloqué Genève de façon que cette ville est dans la plus grande abondance, et nous, dans la plus effroyable disette. Pour moi, quoique je n'aie plus de dents , je me rendrai à discrétion à quiconque voudra me
fournir des poulardes. J'ai fait bâtir un assez joli château , et je compte y mettre le feu incessamment pour me chauffer. J'ajoute à tous les avantages dont je jouis que je suis borgne et presque aveugle, grâce à mes montagnes de neige et de glace. Promenez-vous, madame, sous des berceaux d'oliviers et d'orangers, et je pardonnerai tout à la nature.
Je ne suis point étonné que M. de Sudre ne soit pas premier capitoul , car c'est celui qui mérite le mieux cette place. Je vous remercie de votre bonne volonté pour lui. Permettez-moi de présenter mon respect à M. le prince de Beauvau et à M™" la princesse de Beauvau, et agréez celui que je vous ai voué pour le peu de temps que j'ai à vivre.
Je ne sais sur quel horizon est actuellement M. le chevalier de Boufflers; mais, quelque part où il soit, il n'y aura jamais rien de plus singulier ni de plus aimable que lui.