‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 162 sur 246 · A MADAME LA PRINCESSE DE TALMONT · texte numérisé non relu

A MADAME LA PRINCESSE DE TALMONT

A Ferney, 23 février 1771.

Madame, j'ai soixante-dix-huit ans, je suis né faible, je suis trèsmalade et presque aveugle : Moustapha lui-même excuserait un homme qui, dans cet état, ne serait pas exact à écrire.

Si M. le prince de Salm vous a dit que je me portais bien^ je lui

pardonne cette horrible calomnie, en considération du plaisir infini que j'ai eu, quand il m*a fait Thonneur de venir dans ma chaumière.

A l'égard du Grand Turc, madame, je ne puis absolument prendre son pai'ti. Il n'aime ni l'opéra, ni la comédie, ni aucun des beaux-arts; il ne parle point français; il n'est pas mon prochain ; je ne puis l'aimer. J'aurai toujours une dent contre des gens qui ont dévasté, appauvri et abruti la Grèce entière. Vous ne pouvez pas honnêtement exiger de moi que j'aime les des tracteurs- de la patrie d'Homère, de Sophocle et de Démosthène. Je vous respecte même assez pour croire que, dans le fond du cœur, vous pensez comme moi.

J'aurais désiré que vos braves Polonais, qui/sont si généreux, si nobles et si éloquents, et qui ont toujours résisté aux Turcs avec tant de courage, se fussent joints aux Russes pour chasser de l'Europe la famille d'Ortogul. Mes vœux n'ont pas été exaucés, et j'en suis bien fâché; mais, quelque chose qui arrive, je suis persuadé que votre respectable nation conservera toujours ce qu'il y a de plus précieux au monde, la liberté. Les Turcs n'ont jamais pu l'entamer, nulle puissance ne la ravira. Vous essuierez toujours des orages; mais vous ne serez jamais submergés; vous êtes comme les baleines qui se jouent dans les tempêtes.

Pour vous, madame, qui êtes dans un port assez commode, je conçois quel est le chagrin de votre belle âme de voir les peines de vos compatriotes. Vous avez toujours pensé avec grandeur, et j'ose dire qu'il y a une espèce de plaisir à sentir qu'on ne peut souffrir que pai* le malheur des autres. Je ne puis qu'approuver tous vos sentiments, excepté votre tendre amitié pour des barbares qui traitent si mal votre sexe et qui lui ôtent cette liberté dont vous faites tant de cas. Que vous importe, après tout, qu'ils se lavent en commençant par le coude ; comme vous n'avez aucun intérêt à ces ablutions, autant vaudrait-il pour vous qu'ils fussent aussi crasseux que les Samoïèdes. Il faut que tous les musulmans soient naturellement bien malpropres, puisque Dieu a été obligé de leur ordonner de se laver cinq fois par jour.

Au reste, madame, je sens que je serais toujours rempli de respect

et d'attachement pour vous, soit que vous fussiez à la Mecque, ou à

Jérusalem, ou dans Astracan. Je finis mes jours dans un désert fort

différent de tous ces lieux si renommés. J'y fais des vœux pour votre

bonheur, supposé qu'en effet il y ait du bonheur sur notre globe. Vous

avez vu des malheurs de toutes les espèces ; je vous recommande à votre esprit et à votre courage. Agréez, madame, le profond respect, etc.

A M. DE LA HARPE

A Ferney, 25 février 1711.

Le diable se fourre partout depuis longtemps. Si on vous a imputé des vers contre M. le maréchal de Richelieu, on m*attribue une lettre au pape. On veut vous faire arrêter, et on veut m' excommunier : personne n'est en sûreté, ni dans cette vie ni dans l'autre ; il suffit d'avoir de la réputation pour être persécuté et damné. Il faut se soumettre à tous les ordres de la Providence. Nous lui devons des remerclments, puisqu'elle vous a choisi pour punir maître Aliboron dit Fréron. Le Mercure^ en effet, est devenu le seul journal de France, grâce à vos soins. L'âne d'Apulée mangeait des roses, l'âne de Fréron s'enivre; chacun se console à sa façon ; je plains seulement son cabaretier. A l'égard du libraire qui faisait la litière d'Aliboron, il ne risque rien; il lui restera toujours le Journal chrétien^ avec lequel on fait son salut, si on ne fait pas sa fortune.

On dit que gentil Bernard a perdu la mémoire ; il a pourtant pour mère une des filles de Mémoire, et il doit avoir du crédit dans la famille.

Est-il vrai que M. de Mairan se dégoûte de son âge de quatre-vingttreize ans, et qu'il veuille aller trouver Fontenelle? Pour moi, j'irai bientôt trouver Pellegrin, Danchet et le barbare Crébillon. En attendant, je vous embrasse de tout mon cœur.

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