A MM. DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
A Ferney, 4 mars 1771.
Messieurs, permettez-moi de vous soumettre une idée dans laquelle j'ose me flatter de me rencontrer avec vous. Rempli de la lecture des
LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE. ft35
Géorgiques de M. Delille, je sens tout le mérite de la difficulté si heureusement surmontée, et je pense qu'on ne pouvait faire plus d'honneur à Virgile et à la nation. Le poëme des Saisons et la traduction des Géorgiques me paraissent les deux meilleurs poèmes qui aient honoré la France après Y Art poétique. Vous avez donné à M. de Saint-Lambert la place qu'il méritait à plus d'un titre; il ne vous reste qu'à mettre M. Delille à côté de lui. Je ne le connais point; mais je présume, par sa préface, qu'il aime la liberté académique, qu'il n'est ni satirique ni flatteur, et que ses mœurs sont dignes de ses talents.
Je me confirme dans l'estime que je lui dois, par la critique odieuse et souvent absurde qu'un nommé Clément a faite de cet important ouvrage, ainsi que du poëme des Saisons. Ce petit serpent de Dijon s'est cassé les dents à force de mordre les deux meilleures limes que nous ayons.
Je pense, messieurs, qu'il est digne de vous de récompenser les talents, en les faisant triompher de l'envie. La critique est permise, sans doute; mais la critique injuste mérite un châtiment; et sa vraie punition est de voir la gloire de ceux qu'elle attaque.
H. Delille ne sait point quelle liberté je prends avec vous. Je souhaite même qu'il l'ignore, et je me borne à vous faire juge de mes sentiments, que je dois vous soumettre.
J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, etc.
A M. Duclos^ secrétaire perpétuel ^ etc.
Si M.^Duclos pense comme moi, et s'il trouve ma lettre à l'Académie convenable, je le supplie de la présenter dans la séance qui lui paraîtra la mieux disposée. Je m'en rapporte à ses lumières, à toutes les vues qu'il peut avoir et à l'amitié dont il m'a toujours honoré. Je puis l'assurer que je n'ai jamais eu la moindre liaison avec M. Delille, que je ne lui ai jamais écrit, que j'ignore même s'il fait des démarches pour être reçu à l'Académie; mais il me parait si digne d'en être, que je n'ai pu m'empêcher de dire ce que j'en pense, supposé que cela soit permis par nos statuts.
Je présente mes respects à M. Duclos.
il36 LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE.