A M. LE CARDINAL DE BERNIS
A Ferney, le 27 novembre 1771.
On me mande, monseigneur, qu'un Anglais très-anglais, qui s'appelle M. MuUer, homme d*esprît, pensant et parlant librement, a répandu dans Rome qu*à son retour il m'apporterait les oreilles du grand inquisiteur dans un papier de musique ; et que le pape , en lui donnaot audience, lui a dit : a Faites mes compliments à M. de Voltaire, et annoncez-lui que sa commission n*est pas faisable; le grand inquisiteur à présent n'a plus d'yeux ni d'oreilles. »
J'ai bien quelque idée d'avoir vu cet Anglais chez moi, mais je puis assurer Votre Éminence que je n'ai demandé les oreilles de personne, pas même celles de Fréron et de La Beaumelle.
Supposez que M. Muller ou Miller ait tenu ce discours dans Rome, et que le pape lui ait fait cette réponse, voici ma réplique ci-jointe. Je voudrais qu'elle pût vous amuser; car, après tout, cette vie ne doit être qu'un amusement. Je vous amuse très-rarement par mes lettres, car je suis bien vieux, bien malade et bien faible. Mes sentiments pour vous ne tiennent point de cette faiblesse; ils ne ressemblent, point à mes vers. Agréez mon très-tendre respect, et conservez vos bontés pour le vieillard de Ferney.
Le grand inquisiteur, selon vous, très-saint père,
N'a plus ni d'oreilles ni d'yeux :
Vous entendez très-bien, vous voyez encor mieux, Et vous savez surtout bien parler et vous taire. Je n'ai point ces talents, mais je leur applaudis. Vivez longtemps heureux dans la paix de l'Église.
Allez très-tard en paradis :
Je ne suis point pressé que l'on vous canonise. Aux honneurs de là-haut rarement on atteint. Vous êtes jusl4? et bon, que faut-il davantage? C'est bien assez, je crois, qu'on dise : t U fut un sage. »
Dira qui veut : a \\ fut un saint. »