INGÉNIEUR ET CHEVALIER DE L'ORDRE DU ROI
6 décembre 1771.
Je savais , monsieur, il y a longtemps , que vous aviez fait des prodiges de mécanique ; mais je vous avoue que j'ignorais, dans ma chaumière et dans mes déserts, que vous travaillassiez actuellement par ordre du roi aux canaux qui vont enrichir la Flandre et la Picardie. Je remercie la nature qui nous épargne les neiges cette année : je suis aveugle quand la neige couvre nos montagnes ; je n'aurais pu voir les plans que vous avez bien voulu m'envoyer ; j'en suis aussi surpris que reconnaissant. Votre canal souterrain surtout est un chef-d'œuvre inouï. Boileau disait à Louis XIV, dans le beau siècle du goût :
J'entends déjà frémir les deux mers étonnées De voir leurs flots unis au pied des Pyrénées.
Lorsque son successeur aura fait exécuter tous ses projets, les mei*s
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ne s'étonneront plus de rien, elles seront très-accoutumées aux prodiges.
Je trouve qu'on se faisait peut-être un peu trop valoir dans le siècle passé , quoique avec justice , et qu'on ne se fait peut-être pas assez valoir dans celui-ci. Je connaissais le poème de l'empereur de la Chine, et j'ignorais les canaux navigables de Louis XV.
Vous avez raison de me dire, monsieur, que je m'intéresse à tous les arts et aux objets du commerce :
Tous lés goûts à la fois sont entrés dans mon âme.
Quoique octogénaire, j'ai établi des fabriques dans ma solitude sauvage; j'ai d'excellents artistes qui ont envoyé de leurs ouvrages en Russie et en Turquie ; et si j'étais plus jeune , je ne désespérerais pas de fournir la cour de Pékin du fond de mon hameau suisse.
Vive la mémoire du grand Colbert, qui fit naître l'industrie en France ,
Et priva nos voisins de ces tributs serviles Que payait à leur art le luxe de nos villes.
BOILEAU, ép. L
Bénissons cet homme qui donna tant d'encouragements au vrai génie, sans affaiblir les sentiments que nous devons au duc de Sully, qui commença le canal de Briare , et qui aima plus l'agriculture que les étoffes de soie. Illa debuit facere^ et ista non omittere.
Je défriche depuis longtemps une terre ingrate ; les hommes quelquefois le sont encore plus; mais vous n'avez pas fait un ingrat en m' envoyant le plan de l'ouvrage le plus utile.
J'ai l'honneur d'être avec une estime égale à ma reconnaissance, etc.
A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND
Ferney, 18 mai 1772.
Vraiment, madame, je me suis souvenu que je connaissais votre Danois. Je Tavais vu, il y a longtemps, chez M"* de Bareith; mais ce n'était quen passant. Je ne savais pas combien il était aimable. II m*a semblé que M. de Bernstorff, qui se connaissait en hommes, Tavait placé à Paris, et que ce pauvre Struenzée, qui ne se connaissait qu'en reines, l'avait envoyé à T^aples. Je ne crois pas qu'il ait beaucoup à attendre actuellement du Danemark ni du reste du monde. Sa santé est dans un état déplorable : il voyage avec deux malades qu'il a trouvés en chemin. Je me suis mis en quatrième , et leur ai fait servir un plat de pilules à souper; après quoi, je les ai envoyés chez Tissot, qui n'a jamais guéri personne, et qui est plus malade qu'eux tous, en faisant de petits livres de médecine.
Ce monde-ci est plein , comme vous savez , de charlatans en médecine, en morale, en théologie, eu politique, en philosophie. Ce que j'ai toujours aimé en vous , madame , parmi plusieurs autres genres de mérite, c'est que vous n'êtes point charlatane. Vous avez de la bonne foi dans vos goûts et dans vos dégoûts, dans vos opinions et dans vos doutes. Vous aimez la vérité, mais l'attrape qui peut. Je l'ai cherchée toute ma vie sans pouvoir la rencontrer. Je n'ai aperçu que quelque lueur qu'on prenait pour elle; c'est ce qui fait que j'ai toujours donné la préférence au sentiment sur la raison.
A propos de sentiment, je ne cesserai jamais de vous répéter ma profession de foi pour votre grand'maman. Je vous dirai toujours qu'indépendamment de ma reconnaissance qui ne finira qu'avec moi , elle et son mari sont entièrement selon mon cœur.
N'avez-vous jamais vu la carte de Tendre dans Clélie? je suis pour eux à Tendre-sur-Enthousîasme. J'y resterai. Vous savez aussi, madame, que je suis pour vous, depuis vingt ans, à Tendre-sur-Regrets. Vous savez quelle serait ma passion de causer avec vous ; mais j'ai mis ma
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gloire à ne pas bouger; et voilà ce que vous devriez dire à votre graod'maman.
Adieu, madame ; mes misères saluent les vôtres avec tout Tattacbement et toute Tamitié imaginables.
A M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU
A Ferney, 25 mai «772.
Mon héros est doyen de notre délabrée Académie, et moi le doyen de ceux que mon héros tourne en ridicule depuis environ cinquante ans. Le cardinal de Richelieu en usait ainsi avec Boisrobert. 11 me parait que chacun a son souffre-douleurs. Permettez à votre humble plaignant de vous dire que, s*it y a des mots plaisants dans votre lettre, il n*y en a pas un seul d'équitable.
Premièrement, je ne suis pas assez heureux pour avoir la plus légère correspondance avec M. le duc de Duras; et s'il m'honorait de sa bonté et de sa familiarité, comme vous le prétendez, vous ne le trouveriez pas mauvais. Bon sang ne peut mentir.
Je vous certifierai ensuite que M. d'Argental a ignoré très-longtemps cette baliverne des Lois de Minosy qu'elle a été lue aux comédiens par un jeune homme, et donnée pour être l'ouvrage d'un avocat nommé Duroncel, étant raisonnable qu'une tragédie sur les lois parût faite par un jurisconsulte.
Puis je vous certifierai qu'il y a trois ans que je n'ai écrit à Thiriot. Je vous dirai de plus que je voulais faire imprimer la pièce et donner le revenant bon de l'édition à l'avocat (ainsi que j'ai donné depuis vingt ans le profit de tous mes ouvrages); que je ne voulais point du tout risquer celui-ci au théâtre. Cet avocat l'avait mis entre les mains du libraire Rosset, à Lyon. Le procureur général, qui a la librairie dans son département, crut, sur le titre et sur la dédicace à un ancien conseiller, que c'était une satire des nouveaux parlements et des prêtres; mais le fait est que, s'il y a quelque allusion dans celte pièce, c'est manifestement sur le roi de Pologne qu'elle tombe. J'ai déjà eu l'honneur de vous dire
que M. le procureur général de Lyon envoya la pièce à M. le chancelier, qui Ta gardée; et, quelque extrême bonté qu il ait pour moi, je n'ai pas voulu la réclamer. Je me suis amusé seulement à corriger beaucoup la pièce, et surtout à l'écrire en français, ce qui n'est pas commun depuis plusieurs années.
Vous me demanderez peut-être pourquoi je n'ai pas pris la liberté de m'adresser à vous et d'implorer vos bontés pour Minos : c'est parce que je voulais demeurer inconnu, c'est parce que je craignais prodigieusement que vous m'exerçassiez sur votre humble client l'habitude enracinée où vous êtes de vous moquer de lui; c'est parce que vous n'avez jamais eu la bonté de m'instruire comment je pourrais vous adresser de gros paquets ; c'est parce qu'on risque de prendre très-mal son temps avec un vice-roi d'Aquitains, avec un maréchal de France entouré d'aiïaires et de courtisans, qui peut être tenté de jeter au feu une malheureuse pièce de théâtre qui se présente mal à propos; c'est que vous vous moquâtes de la tragédie de Mcrope; c'est qu'à soixante-dix-huit ans il est tout naturel que je ne mérite que vos sifflets en vous ennuyant d'une tragédie. Ce n'est pas que je n'aie tout bas l'insolence de la croire bonne, mais je n'oserais le présumer tout haut : d'ailleurs, à qui confierais-je mes faiblesses plutôt qu'à mon respectable doyen, s'il daignait m'encourager, au lieu de me rabêtir, comme il fait toujours?
Eh bien, quand vous aurez du temps de reste, quand vous voudrez voir mon œuvre, qui est fort différente de celle qu'on a lue au tripot de la comédie, dites-moi donc si je dois vous l'envoyer sous l'enveloppe de M. le duc d'Aiguillon ou sous la vôtre. Mais, Dieu merci, vous ne me dites jamais rien. Ne serait-il pas même de votre intérêt qu'on dit un jour qu'à nos âges on conservait le feu du génie?
Pour vous faire rougir de vos cruautés, tenez, voilà les Cabales; elles valent mieux que la Bégueule : c'est, je crois, de mes petits morceaux détachés, le moins mauvais. Tournez cela en ridicule, si vous l'osez. Vous serez du moins le seul qui vous en moquerez, car vous êtes U seul à qui je l'envoie en toute humilité.
Vous m'allez xlire encore qu'il faut que j'aie une terrible santé, puisque je fais tant de pauvretés à mon âge; voilà sur quoi mon héros se trompe. Toio cœloy tota terra aberrat.
Je suis plié en deux, je souffre vingt-trois heures en vingt-quatre.
et je me tuerais si je n'avais pas la consolation de faire des sottises. J'en ferai donc tant que je vivrai ; mais je vous serai attaché, mimseigneur le railleur, avec un aussi tendre respect que si vous applaudissiez à mes lubies. — Je me prosterne.
N. B. Je crois que le comte de Morangiés n'a point touché les cent mille écus. Oserais-je vous demander ce que vous en pensez?
L'abbé Mignot est mon propre neveu et passe pour le meilleur juge du parlement; ainsi vous gagnerez vos trois procès; mais perdrai-je toujours le mien avec vous?