FABLE
Dès son printemps, dès son jeune âge, Un rossignol, par son ramage, Dans ses cantons s'était fait respecter; n enchantait son voisinage , On se taisait pour Fécouler.
Sa voix plaisait aux cœurs, plusencor qu'aux oreilles. Et ses fredonnements même étaient des merveilles. Un geai fort sot, fort ennuyeux Et fort bavard, c'est l'ordinaire.
Ne put entendre sans colère Du rossignol les chants délicieux.
Le mérite d'autrui le rendait envieux.
Pourquoi? Le voici sans mystère.
C'est qu'il n'en avait point. Il n'avait plu jamais,
Et ne voulait que tout autre pût plaire. Or, envers maître geai, sur ce point très-sévère. Le rossignol avait des torts très-vrais : On l'admirait. Témoin de ses succès, Jacque enrageait, et lui fit son procès. Au chanteur, au bon goût, il déclara la guerre, A sa langue il donna carrière, De son babil étourdit les forêts.
Outrage, injure journalière , Il porta tout aux plus grossiers excès. • Que fit messire Jacque? Ohl de l'eau toute claire. Il avait beau crier : Messieurs, que c'est mauvais! Cette voix e^l cassée, elle devrait se taire;
Ah! croyez-moi... L'on n'en voulut rien faire. Il ne persuada que quelques sots, des geais. Le rossignol , toujours en paix , Ne s'avisa de lui répondre.
Répondre aux sots! finirait-on jamais?
Méprisant le stupide, et, pour le mieux confondre. Il formait avec soin des chants toujours nouveaux , Toujours plus beaux ; Et les autres oiseaux
ft/,8 LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE.
Disaient au geai bouffi de rage :
Au rossignol tu crois être fatal, Détrompe-toi, vain animal, Ta censure pour lui peut-elle être un outrage? SMl te plaisait, c*est qu'il chanterait mal.
« Monsieur, si vous avez la bonté de me permettre de rendre ces vers publics, après y avoir ajouté, retranché, corrigé ce que bon vous semblera, je les enverrai dans quelque ouvrage périodique, ou dans quel recueil que vous aurez la complaisance de m*indiquer.
a Je suis avec tout le respect possible, etc. »
Vous voyez, monsieur, que ce Clément, qui me traitait impudemment de rossignol, est devenu geai ; mais il ne s'est point paré des plumes du paon. Il s'est contenté de becqueter MM. de Saint-Lambert, Delille, Watelet, Marmontel, etc., etc.
Je voudrais voir cette épltre dans laquelle il nous apprend à tous notre devoir, j*en profiterais. Je n'ai que soixante et dix-buit ans; les jeunes gens comme moi peuvent toujours se corriger, et nous devons une grande reconnaissance à ceux qui nous avertissent publiquement, et avec charité, de nos défauts. J'ai dit autrefois :
L'envie est un mal nécessaire; C'est un petit coup d'aiguillon Qui nous force encore à mieux faire.
Il fallait dire, l'envie est un bien nécessaire, si pourtant ces messieurs ne connaissent d'autre envie que celle de perfectionner les arts et d'être utiles à Yunivcrs. M. Clément semble être l'homme du monde le plus utile après l'illustre Fréron; il entre sagement dans une carrière qui doit l'immortaliser et surtout lui faire beaucoup d'amis, etc.
LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE. 4&g
A M. DEBELLOY.
A Ferney, 8 Juio 1772.
Mon cher et illustre confrère , nous avons affaire , vous et moi , à une drôle de nation,
Quœ sola constans in levitato sua est ^
Elle ressemble à l'Euripe , qui a plusieurs flux et reflux , sans qu'on ait jamais pu en assigner la cause. 11 faut en rire.
Puisqu'on s'est déchaîné contre le prince Noir et Du Guesclin, il est sûr que Caboche réussira. La décadence du goût est arrivée. Les Lois de Mînos sont un très-faible ouvrage qu'on dit avoir quelque rapport avec les Druides y et qui, par conséquent, ne sera point joué. J'en avais fait présent à un jeune avocat. Rien n'était plus convenable à un homme du barreau qu'une tragédie sur les lois. Mais elle n'est bonne qu'à être jouée à la basoche. Don Pèdre , Transtamare , le prince Noir, Du Guesclin , étaient de vrais héros faits pour la cour. Il faut que la cabale ait été bien acharnée pour prévaloir sur ces grands noms illustrés encore par vous« De tels orages sont l'aveu de votre réputation. On ne s'est jamais avisé de faire du tapage aux pièces de Danchet et de l'abbé Pellegrin. Le vieux proverbe, qu'il vaut mieux faire envie que pitié, vous est très- applicable.
N'ai-je pas ouï dire que vous aviez une pension du roi? Je songe pour vous au solide autant qu'à la gloire, qu'on ne vous ôtera point. Ce n'est pas assez de vivre dans la postérité , il faut vivre aussi pendant qu'on existe. Vos grands talents m'ont attaché véritablement à vous ; je souhaite passionnément que vous soyez aussi heureux que vous méritez de l'être; mais vous êtes aussi bon philosophe que bon poêtCé
Je vous embrasse de tout mon cœur, sans les vaines cérémonies que de bons confrères doivent mépriser.
i. Et lantttm constans (fortttaa) in levitate saa est.
OvlD.i Triât*, V, 8.
A M. DE LA HARPE
JaiUet 1772.
Vous n'êtes pas, monsieur, le seul à qui Ton ait attribué les vers d' autrui. Il y a eu de tout temps des pères putatifs d'enfants qu'ils
n'avaient pas faits.
M. d'Hannetaire, homme de lettres et de mérite, retiré depuis longtemps à Bruxelles , se plaint à moi , par sa lettre du 6 juin , qu'on ait imprimé sous mon nom une épître en vers qu'il revendique. Elle commence ainsi :
En vain , en quittant ton séjour, Cher ami, j'abjurai la rime; La môme ardeur encor m'anime Et semble augmenter chaque jour.
Il est juste que je lui rende son bien, dont il doit être jaloux. Je ne puis choisir de dépôt plus convenable que celui du Mercure pour y consigner ma déclaration authentique que je n'ai nulle part à cette pièce ingénieuse, qu'on m'a fait trop d'honneur, et que je n'ai jamads vu ni cet ouvrage, ni M. de M... auquel il est adressé, ni le recueil où il est imprimé. Je ne veux point être plagiaire , comme on le dit dans Y Annie littéraire. C'est ainsi que je restituai fidèlement, dans les journaux, des vers d'un tendre amant pour une belle actrice de Marseille. Je protestai avec candeur que je n'avais jamais eu les faveurs de cette héroïne. Voilà comme à la longue la vérité triomphe de tout. Il y a cinquante ans que les libraires ceignent tous les jours ma tête de lauriers qui ne m'appartiennent point. Je les restitue à leurs propriétaires dès que j'en suis informé.
II est vrai que ces grands honneurs, que les libraires et les curieux nous font quelquefois à vous et à moi, ont leurs petits inconvénients. II n'y a pas longtemps qu'un homme qui prend le titre d'avocat, et qui divertit le barreau , eut la bonté de faire mon testament et de Fimpri-
mer. Plusieurs personnes, dans nos provinces et dans les pays étrangers, crurent en effet que cette belle pièce était de moi; mais comme je me suis toujours déclaré contre les testaments attribués aux cardinaux de Richelieu, de Mazarin et d'Albéroni, contre ceux qui ont couru sous les noms des ministres d'État Louvois et Colbert, et du maréchal de Belle- Isle , il est bien juste que je m'élève aussi contre le mien , quoique je sois fort loin d'être ministre. Je restitue donc à M. Marchand, avocat en parlement, mes dernières volontés, qui ne sont qu'à lui ; et je le supplie au moins de vouloir bien regarder cette déclaration comme mon codicille.
En attendant que je le fasse mon exécuteur testamentaire, je dois, pendant que je suis encore en vie, certifier que des volumes entiers de lettres imprimées sous mon nom, où il n'y a pas le sens commun, ne sont pourtant pas de moi.
Je saisis cette occasion pour apprendre à cinq ou six lecteurs , qui ne s'en soucient guère, que l'article messie, imprimé dans le grand Dic^ tionnaire encyclopédique et dans plusieurs autres recueils, n'est pas mon ouvrage, mais celui de M. Polier de Bottons, qui jouit d'une dignité ecclésiastique dans une ville célèbre, et dont la piété , la science et l'éloquence sont assez connues. On m'a envoyé depuis peu son manuscrit, qui est tout entier de sa main.
Il est bon d'observer que, lorsqu'on croyait cet ouvrage d'un laïque, plusieurs confrères de l'auteur le condamnèrent avec emportement; mais quand ils surent qu'il était d'un homme de leur robe , ils l'admirèrent. C'est ainsi qu'on juge assez souvent, et on ne se corrigera pas.
Comme les vieillards aiment à conter, et même à répéter, je vous ramentevrai qu'un jour les beaux esprits du royaume, et c'étaient le prince de Vendôme, le chevalier de Bouillon , l'abbé de Chaulieu, l'abbé de Bussi, qui avait plus d'esprit que son père, et plusieurs élèves de Bachaumont, de Chapelle et de la célèbre Ninon, disaient à souper tout le mal possible de Lamotte-Houdart. Les fables de Lamotte venaient de paraître : on les traitait avec le plus grand mépris; on assurait qu'il lui était impossible d'approcher des plus médiocres fables de La Fontaine. Je leur parlai d'une nouvelle édition de ce même La Fontaine et de plusieurs fables de cet auteur qu'on avait retrouvées. Je leur en récitai une ; ils furent en extase ; ils se récriaient. Jamais Lamotte n'aura ce style ,
disaient-ils : quelle finesse et quelle grâce! on reconnaît La Fontsdne à chaque mot. La fable était de Lamotte ^
Passe encore, lorsqu'on ne se trompe que sur de telles fables; mais lorsque le préjugé, l'envie, la cabale, imputent à des citoyens des ouvrages dangereux ; lorsque la calomnie vole de bouche en bouche aux oreilles des puissants du siècle; lorsque la persécution est le fruit de cette calomnie : alors que faut-il faire ? cultiver son jardin comme Candide.
A H. D'ALEMBERt.
4 de septembre 1772.
Je voudrais , mon cher et très-grand philosophe , qu'on donnât rarement des prix, afin qu'ils fussent plus forts et plus mérités. Je voudrais que l'Académie fût toujours libre , afin qu'il y eût quelque chose de libre en France. Je voudrais que son secrétaire fût mieux rente, afin qu'il y eût justice dans ce monde.
Je voudrais... je m'arrête dans le fort de mes je voudrais; je ne finirais point. Je voudrais seulement avoir la consolation de vous revoir avant que de mourir.
On m'a parlé des Maximes du droit public des Français *. On m'a dit que cela est fort; mais cela est-il fort bon? et avons-nous un droit public, nous autres Welches? Il me semble que la nation ne s'assemble qu'au parterre. Si elle jugeait aussi mal dans les états généraux que dans le tripot de la comédie, on n'a pas mal fait d'abolir ces états. Je ne m'intéresse à aucune assemblée publique qu'à celle de l'Académie, puisque vous y parlez. On vous a cousu la moitié de la bouche ; mais ce qui vous en reste est si bon qu'on vous entendra toujours avec le plus grand plaisir.
Nous attendons une histoire détaillée de l'aventure de Danemark ;
i. VolttUre oublie de conter que les convÎTes du prince de Vendôme, l'étant lait répéter la fable, la trouvèrent détestable, i'areil tour fut joué à Voltaire, en 1765, à Ferney. La Harpe lui ayant récité la plus belle strophe de Todc sur la mort de J.-B. Rousseau, sans lui dire qu*elle était de Le Franc de Pompignan, Voltaire la trouva admirable ; mais il continua d*ea parler de la même manière, après avoir au de qui elle était, et se Tétre fait répéter.