La Ligue, depuis la Henriade
et la troisième, de considérer que j'ai Tbonneur de vous écrire une lettre où le mot de souscription ne se trouve point.
Je suis avec un profond respect, monseigneur, de Votre altesse royale, le très-humble et très-pauvre secrétaire des niaiseries.
A M. DE LA FAYE
La Faye, ami do tout le monde, Qui savez le secret charmant De réjouir également Le philosophe, l'ignorant, Le galant à perruque blonde; Vous qui rimez, comme Ferrand, Des madrigaux, des épigrammes.
Qui chantez d'amoureuses flammes Sur votre luth tendre et galant; Et qui môme assez hardiment Osâtes prendre votre place Auprès de Malherbe et d'Horace , Quand vous alliez sur le Parnasso Par le café de la Laurent '.
Je voudrais bien aller aussi au Parnasse, moi qui vous parle ; j'aime les vers à la fureur ; mais j'ai un petit malheur, c'est que j'en fais de détestables, et j'ai le plaisir de jeter tous les soirs au feu tout ce que j'ai barbouillé dans la journée.
Parfois je lis une belle strophe de votre ami M. de La Motte, et puis je me dis tout bas : a Petit misérable, quand feras-tu quelque chose d'aussi bien? » Le moment d'après, c'est une strophe peu harmonieuse et un peu obscure, et je me dis : « Garde-toi d'en faire autant. » Je tombe sur un psaume ou sur une épigramme de Rousseau ; cela éveille mon odorat; je veux lire ses autres ouvrages, mais le livre me tombe des mains. Je vois des comédies à la glace, des opéras fort au-dessous de ceux de l'abbé Pic, une épltre au comte d'Ayen qui est à faire vomir, un
1. La dame Laurent tenait son établissement rue Daupliine. 11 est assez connu par les fameux couplets attribués à J.-B. Rousseau.
petit voyage de Rouen fort insipide, une ode à M. Duché fort au-dessous de tout cela; mais ce qui me révolte et qui m'indigne, c'est le mauvais cœur qui perce à chaque ligne. J'ai lu son épître à Marot, où il y a de très-beaux morceaux ; mais je crois y voir plutôt un enragé qu'un poète. 11 n'est pas inspiré, il est possédé : il reproche à l'un sa prison, à l'autre sa vieillesse : il appelle celui-ci athée, celui-là maroufle. Où donc est le mérite de dire en vers de cinq pieds des injures si grossières? Ce n'était pas ainsi qu'en usait M. Despréaux quand il se jouait aux dépens des mauvais auteure : aussi son style était doux et coulant ; mais celui de Rousseau me paraît inégal, recherché, plus violent que vif, et teint, si j'ose m'exprimer ainsi, de la bile qui le dévore. Peut-on souffrir qu'en parlant de M. de Crébillon, il dise qu'iï vient de sa griffe Apollon molester?
Quels vers que ceux-ci :
« Ce rimeur si sucré « Devient amer, quand le cerveau lui tinte, ff Plus qu'aloès ni jus de coloquinte! »
De plus, toute cette épître roule sur un raisonnement faux ; il veut prouver que tout homme d'esprit est honnête homme, et que tout sot est fripon ; mais ne serait-il pas la preuve trop évidente du contraire, si pourtant c'est véritablement de l'esprit que le seul talent de la versification ? Je m'en rapporte à vous et à tout Paris. Rousseau ne passe point pour avoir d'autre mérite ; il écrit si mal en prose que son factum est une des pièces qui ont servi à le faire condamner. Au contraire celui de M. Saurin est un chef-d'œuvre, et qnid facundia posset, tum patuit '. Enfin voulez-vous que je vous dise franchement mon petit sentiment sur MM. de La Motte et Rousseau? M. de La Motte pense beaucoup, et il ne travaille pas assez ses vers; Rousseau ne pense guère, mais il travaille ses vers beaucoup mieux : le point serait de trouver un poète qui pensât comme La Motte et qui écrivît comme Rousseau (quand Rousseau écrit bien, s'entend); mais
Pauci , quos œquus amavit
Jupiter, aut ardens evexit ad aethera virtus,
Dis geniti, potuere
A£n., VI, 429.