‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 180 sur 246 · Histoire du maréchal de Saxê · texte numérisé non relu

Histoire du maréchal de Saxê

vous remercier de l'honneur et du plaisir extrême que vous m* avez faits.

J'ai déjà lu ce qui regarde la guerre de Bohême, et je n'ai pu m'empècher d'aller vite à la bataille de Fontenoy, en attendant que je relise tout l'ouvrage d'un bout à l'autre. On m'avait dit que vous donniez d'autres idées que moi de cette mémorable journée de Fontenoy : je me préparais déjà à me corriger; mais j'ai vu avec une grande satisfaction que vous daignez justifier le petit précis que j'en avais donné sous les yeux de M. le comte d'Argenson. Il n'appartient qu'à un officier tel que vous, monsieur, qui avez servi avec tant de distinction, d'entrer dans tous les détails intéressants que mon ignorance de l'art de la guerre ne me peiTOettait pas de développer. Je regarde votre histoire comme une instruction à tous les officiers, et comme un grand encouragement à bien servir l'État. Vous rendez justice à chacun, sans blesser jamais l'amourpropre de personne. Vous faites seulement sentir très-sagement, par les propres lettres du maréchal de Saxe, combien il était supérieur aux généraux de Charles VII, électeur de Bavière. 11 n'y a guère d'officier blessé ou tué dans le cours de cette guerre, dont la famille ne trouve le nom soit dans vos notes, soit dans le corps de l'histoire.

Votre ouvrage sera lu par toute la nation, et principalement par ceux qui sont destinés à la guerre.

Vous êtes très-exact dans toutes les dates, c'est le moindre de vos mérites; mais il est nécessaire, et c'est ce qui manque aux Commentaires de César, et même à Polybe.

Vous ne pouvez, monsieur, employer plus dignement le noble loisir dont vous jouissez qu'en instruisant la nation pour laquelle vous avez combattu.

Agréez ma reconnaissance de l'honneur que vous m'avez fait, et le respect avec lequel je serai tant qu'il me restera un peu de vie, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

P. S, Je viens de lire le portrait du maréchal de Saxe, qui est à la fin du second volume ; il est de main de maître, et écrit comme il convient. J'ose espérer qu'on fera bientôt une nouvelle édition in-à** avec des planches qui me paraissent absolument nécessaires pour l'instruction de tout le militaire.

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A Ferney, 18 décembre 1773.

Je crois, mon cher ange, vous avoir dit dans ma dernière lettre combien j'étais touché de la mort de M. de Chauvelin. Voilà donc les trois Chauvelin anéantis. Celui-là était le plus aimable des trois et le plus raisonnable. Tout ce que nous voyons périr fait faire des réflexions qui ne sont pas plaisantes. Je suis presque honteux de vivre, et je ne sais pas trbp pourquoi j'aime encore la vie.

Je sens que je suis un mauvais père, et tout le contraire des bons vieillards. Je me détache de mes enfants à mesure que j'avance en âge et que mes souffrances augmentent.

Voici pourtant la manière dont je voudrais finir Sophonisbcy à laquelle vous daignez vous intéresser :

Us sont morts en Romains.

Grands dieux 1 puissë-je un jour, ayant dompté Carthage, Quitter Rome et la vie avec même courage!

Il me semble qu il serait trop sec de finir par ce petit mot : Ils sont morts en Romains. L'étriqué me déplaît autant que le trop d'ampleur. D'ailleurs c'est une espèce d'avant-goût de ce qui arriva depuis à ce Scipion l'Africain.

Je ne puis rien pour la scène du mariage, et la tète me fend.

Portez-vous bien, vous et M™* d'Argental. C'est à vous de vivre, car je vous crois heureux autant que faire se peut; pour moi il n'importe.

Respect et tendresse.

m LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE.

 M. LE MARQUIS DE FLORIAN

3 Janvier 1774.

Je reçois votre lettre du 26 de décembre, mon cher ami. Il y a bien longtemps que je ne vous avais écrit : j*ai mal fini et mal commencé l'année ; mes maux ont augmenté, et la force de les supporter diminue.

Nous avons, pour m'achever de peindre, un procès trës-coasidérable, très-désagréable, très-impertinent, à soutenir contre celui qui nous avait vendu FErmitage, et qui veut y rentrer au bout de quatone ans. Vous voyez que le pèlerinage de cette vie n'est pas semé de roses, et que les dernières journées de la route sont presque toujours les plus épineuses. Vous ne laissez pas de rencontrer aussi quelque mauvais chemin au milieu de votre carrière, mais vous vous en tirerez heureusement. La pépie de votre serin ^ se guérira par la nature et par vos soins plus que par Fart des médecins. Il y a cent exemples de personnes qui ont vécu très-longtemps avec des humeurs erratiques, qui tantôt causent des migraines, tantôt des pertes de sang qui affectent la poitrine, et qui enfln se dissipent d'elles-mêmes.

J'ai toujoura été très-persuadé que tous les remèdes picotants et agissants ne valent rien pour notre cher serin, dont le sang n'est que trop vif et trop allumé. Ce principe me fait croire que les eaux minérales, de quelque nature qu'elles soient, lui seraient très-dangereuses; elles ont tué M'°" d'Egmont. Il m'est évident qu'il n'y a de convenable que le régime. Le sang circule tout entier dans le corps humain six cents fois par jour : la médecine consiste donc à ne point charger cette rivière de sang qui nous donne la vie de particules étrangères qui ne sont faites ni pour nourrir ni pour laver notre corps. De petites purgations trèslégères, de temps en temps, aident la nature, qui cherche toujours à se dégager ; mais il ne faut jamais la surcharger ni l'irriter : voilà pourquoi j'ai toujours eu une secrète aversion pour la liqueur rouge de votre mé-

1. M™* Florian, ainsi surnommée parce qu'elle chantait fort bien. (G. A.)

decin suisse, et beaucoup de mépris pour un homme qui n'ose pas vous dire quel remède il vous donne. La ridicule charlatanerie de deviner les maladies et les tempéraments par des urines est la honte de la médecine et de la raison. Je ne voulus pas vous dire ce que j'en pensais, parce que je vous vis trop préoccupé. J'espérais que la bonté du tempérament de notre serin le soutiendrait contre le mal que la liqueur rouge du Suisse pourrait lui faire ; mais enfin, puisque vous êtes débarrassé de ce remède dangereux, je puis vous parler avec une entière liberté.

J'ai mangé un de vos petits ortolans. Je me flatte que le petit serin deviendra aussi gras qu'eux, dès qu'il sera un peu tranquille. C'est l'inquiétude, c'est le changement continuel de médecins, c'est le passage rapide d'un régime à un autre qui diminue l'embonpoint; et la tranquillité rend ce que l'inquiétude a ôté.

Je vous embrasse tous deux avec tendresse, et je vous donne rendez -vous, au printemps, dans votre charmante petite cage de Ferney.

Il n'y a rien de nouveau, excepté la nouvelle année, que je vous souhaite très-heureuse.

Vous savez sans doute que le parlement a décrété son membre pourri, le sieur Goëzmann. Les Mémoires de Beaumarchais sont ce que j'ai jamais vu de plus singulier, de plus fort, de plus hardi, de plus comique, de plus intéressant, de plus humiliant pour ses adversaires. Il se bat contre dix ou douze personnes à la fois, et les terrasse comme Arlequin sauvage renversait une escouade du guet. Cela vous amuserait beaucoup, si vous aviez le temps de vous amusera

Adieu ; je vous écris de mon lit, dont je ne sors presque plus.

i. Les gens du monde s'étonnaient des tons variés de Tauteur des Mémoires, dont la gaieté n'était pourtant qu'un raffinement de mépris pour tous ses l&ches adversaires. D'ailleurs il savait bien qu'il n'avait à Paris que ce moyen de se faire lire : changeant.de style à chaque page, égayant les indifférents, frappant au cœur des gens sensibles, et raisonnant avec les forts, au point qu'on commençait à croire que plusieurs plumes différentes travaillaient au même sujet.

{Note de Beaumarchais lui-^méme,)

A H. LE COMTE D'ARGENTAL

31 Janvier 1774.

Dès que j'ai reçu la lettre où mon cher ange m'ordonne de lui envoyer des Fragments îndous et français^ sous l'enveloppe de H. de Sartine, j'ai pris sur-le-champ cette liberté avec confiance. Le paquet part à la garde de Dieu. Il vaut mieux prendre des libertés avec M. de Sartine qu'avec l'hippopotame *.

Je ne conçois pas comment on a pu afficher dans Paris, sous mon nom, la Sophonisbe de Mairet. Je n'ai jamais donné cet ouvrage que comme celui de Mairet , un peu retouché, pour engager les jeunes gens à refaire les belles pièces de Corneille, comme Attila y Agésilasy Periharite, Théodore y Pulchérie^ la Toison d^or, etc.

En donnant Sophonisbe sous mon nom, on a réveillé la racaille. J'oserais penser qu'il ne faut ni précipiter la retraite, ni laisser languir les représentations, mais prendre un juste milieu, afin que Le Kain ait une rétribution honnête.

Je persiste à croire que Beaumarchais n'a jamais empoisonné personne, et qu'un homme si gai ne peut être de la famille de Locuste '•

i. M. de Voltaire désigne Marin par ce mot pris dans les Hémoires de Beaumarchais.

2. Cette opinion de M. de Voltaire produisit dans le temps une assez plaisante anecdote. Si elle a trouvé place ici, c*est qu*elle peint à la fois le temps, les mœurs, les cjnctères. On Jouait aux Français Eugénie : un beau monsieur du parquet, après avoir bien déchiré la pièce, tomba tout à coup sur Tauteur. Entre autres choses, il raconta qu'ayant dîné ce joor-là même chez M. le comte d*Argental, il y avait entendu lire une lettre de Voltaire , lequel s'obstinait, on ne savait pourquoi, à soutenir que ce Beaumarchais-là n*avait pas empoisonné ses trois femmes. Mais , ajouta le conteur, c'est un fait dont on est bien sur parmi messieurs du parlement.

L'homme à qui s'adressait la parole faisait de la main , en riant, signe aux voisins de ne pas interrompre; chacun se lève, il répond froidement : « 11 est si vrai, monsieur, que ce misérable homme a empoisonné ses trois femmes, quoiqu'il n'ait été marié que deux fois, qu'on sait de plus au parlement Maupeou qu'il a mangé son bon père en salmis, après avoir étouffé sa mère entre deux épaisses tartines; et J'en suis d'autant plus certain, que Je suis ce Beaumarchais-là, qui vous ferait arrêter sur-le-champ, ayant bon nombre de témoins, s'il ne s'apercevait à votre air effaré que vous n'êtes point un de ces rusés scélérats qui com-

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Je suis bien embarrassé avec mes Génois et mon marquis Viale. Dieu vous garde d'établir jamais une colonie ! c'est une terrible entreprise : M. Fabbé Terrai même y serait un peu embarrassé.

Je baise les ailes de mes anges.

A M. LE MARQUIS DE FLOBIAN

9 février 1774.

Je me flatte, mon cher ami^ que M"*' de Florian n'est pas réduite à garder le lit comme moi ; il y a très-longtemps que je ne sors du mien qu'à huit heures du soir. Il faut espérer que le petit serin reviendra au printemps sauter dans sa cage de Ferney, que vous avez si joliment embellie, et qu'il voltigera sur les fleurs que vous avez plantées.

Pour ma maladie , elle est incurable, puisqu'elle date de quatrevingts ans ; c'est un mal qui m'empêche quelquefois d'être aussi exact que je le voudrais dans mes réponses. J'ai fini ma carrière , et le serin n'est qu'au milieu de la sienne. Vous avez tous deux de beaux jours à espérer, et moi je n'ai que deux ou trois tristes nuits à supporter. Nous passons tous comme des ombres; notre vie est comme la place d'un ministre à Versailles : aujourd'hui quelque chose, et demain rien.

Le déplacement de M. de Monteynard coupe la gorge et la bourse à notre voisin Dupuits. Ce ministre l'avait employé deux années de suite sans le payer; il a fallu qu'il empruntât pour servir, et le voilà ruiné. Quand un rocher tombe, il entraîne toujours mille petites pierrailles dans sa' chute. Il ne faut compter sur rien que sur les légumes de son jardin , encore y est-on souvent attrapé.

Si on est mécontent de la terre , les aventures de mer ne sont pas plus agréables; et, quoi que Labat vous dise, le vaisseau l'Hercule ne rapportera que des chimères. Je vois que la résignation est la seule

posent les atrocités, mais seulement un des bavards qu'on emploie à les propager, au grand péril de leur personne. »

On applaudit; le conteur court encore, oubliant quii avait payé pour voir Jouer la petite pièce. {Note de Béaumarchait lui»mêmê.)

chose qui puisse nous consoler dans ce meilleur des mondes possibles.

Je comptais, l'année passée, que Moustapha irait passer le carnaval à Venise avec Candide , mais je me suis bien trompé. S'il fallait que les ministres qui ont été déplacés de mon temps allassent loger à Venise , dans le même cabaret , la place Saint-Marc ne serait pas assez grande pour leur donner à souper.

J'ai reçu tout ce que vous m'avez envoyé d'Abbevîlle. On ne peut faire autre chose que ce qu'on a fait dans la dernière édition, qui est achevée. On a rendu justice à M. Belleval , et le public ne s'en soucie guère. Tout passe, tout s'oublie, tout s'anéantit. Le déluge fit autrefois beaucoup de bruit, et actuellement on n'en parle plus que pour en rire. Vanité des vanités, et tout nesl que vanité.

Regardez 9 je vous prie , ma tendre amitié pour vous et pour le serin comme une réalité.

A M. LE COMTE D'ARGENTAL

35 février i774.

II y a longtemps, mon cher ange, que je voulais vous écru^, je ne l'ai pas pu : j'ai eu une violente secousse de mes maux ordinaires, qui se sont tournés à l'extraordinaire. Je n'ai point appelé de médecin : on meurt sans eux, et on guérit sans eux. A présent que je respire un peu, et que j'ai lu le quatrième Mémoire de Beaumarchais, il faut que je vous ouvre mon cœur.

Il y avait longtemps que M. le marquis de Condorcet m'avait un peu dessillé les yeux sur Marin, et m'avait même donné quelques inquiétudes , en me priant très^instamment de ne lui jamais écrire par un tel conespondant. M. de Condorcet me parlait de cet homme précisément comme Beaumarchais en parle. Dans ces circonstances, vous m'écriviez que Marin est l'unique cause du funeste contre-temps que j'ai essuyé à propos des Lois de Minosy contre-temps par lequel toutes mes espérances ont été détruites. Il n'est pas douteux qu'en effet ce ne soit Maiîn qui ait vendu la mauvaise copie au libraire Valade.

Vous voyez dans quel précipice cette perfidie mercenaire m'a plongé. Je me doutais déjà de ses manœuvres et de son avidité par les plaintes qu'il m'avait faites de ce que vous aviez bien voulu faire partager entre Le Kain et lui le produit de je ne sais plus quelle tragédie : tout me parait éclairci. Je me rappelle même que M. de Sartine en était instruit, quand il me conseilla de ne pas pousser plus loin l'aflaire de Valade , et de ne pas exiger qu'il nommât le traître : tout cgla m'accable. Je vois toujours avec horreur de quoi certaines gens de lettres sont ciipables. J'ai le cœur gros , et pourtant il est bien serré.

Beaumarchais m'envoyait ses Mémoh-es, et je ne le remerciais seulement pas, ne voulant point que Marin, sur lequel je n'avais encore que des soupçons, et auquel je confiais encore tous mes paquets, pût me reprocher d'être en correspondance avec son ennemi. 11 faut vous dire encore que. Marin étant bien reçu chez M. le premier président (du moins avant le quatrième Mémoire) , j'écrivis à M"" de Sauvigny que je ne voulais pas seulement remercier Beaumarchais de ses factums, parce que j'étais l'ami de Marin.

Je lis et je relis ce quatrième Mémoire; j'y vois les imprudences et la pétulance d'un homme passionné, poussé à bout, justement irrité, né très-plaisant et très-éloquent. Il me persuade tout ce qu'il dit; il me développe surtout le caractère et la conduite de Marin , et par le tableau qu'il fait de cet homme , il me confirme ce que vous m'en avez appris *.

Vous me demanderez quel est le résultat de ma lettre ; le voici : c'est premièrement de vous suppher de me dire franchement ce qu'on pense de Mai in dans Paris; secondement, de vouloir bien m'apprendre s'il est viai qu'il soit encore en crédit auprès de M. le premier président et de M. de Sartine, et quelle est sa situation auprès de M. le duc d'Aiguillon. Vous pouvez en être informé, et il n'y a que vous dans le monde à qui je puisse le demander. N'allez pas me dire que je suis trop curieux, car je vous jure que j'ai raison de l'être. Ce Marin m'a plusieurs fois embâté ; il se faisait fort de réussir en tout; il me protégeait réellement. Jinfin j'ai besoin d'être instruit, mon cher ange.

Je me flatte que vous ne croyez plus les contes qu'on vous a faits

i. M. de Voltairi! uc couuaibsait pas eucorc, uiênie de \ue, M. de Bcaumarcliuis , lurtiqu'il écrivit cette lettre. {Noie de Beaumarchais,)

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sur Beaumarchais, et que vous êtes détrompé comme moi. Un homme vif, passionné, impétueux, peut donner un soufflet à sa femme, et même deux soufflets à ses deux femmes, mais il ne les empoisonne pas.

Je vous écris hardiment par la poste, parce qu'il n'y a rien dans cette lettre , ni dans aucune autre de mes lettres , qui puisse alarmer le gouvernement; il n'y a que quelques passages qui pourraient alarmer Marin; mais, s'il y a des curieux, ils ne lui en du*ont mot. Je change d'avis, je m'adresse à M. Bacon, substitut du procureur général. Il vous fera tenir ma lettre.

Mille tendres respects à M™* d'Argental.

A M. LE MARQUIS DE FLORIAN

7 mars 1774.

L'octogénaire de Ferney est malade et ne peut écrire de sa main; le jeune Wagniëre est malade et ne peut prêter sa main à roctogénaire : il emprunte donc une troisième main pour demaader comment on se porte à Montpellier : il subsiste de l'espérance de revoir les deux voyageurs au mois d'avril. M. de Florian sait sans doute que Goêzmann et Beaumarchais sont jugés, et que le public n'est point content. Le public à la vérité juge en dernier ressort; mais ses arrêts ne sont exécutés que par la langue. Le monde a beau parler, il faut obéir ^

La Chalotais obéit quand la maréchaussée le tratne en prison à Loches, à l'âge de soixante - quatorze ans, pissant le sang, écorcbé de gravelle.

Pour M"* de Montglat » que la maréchaussée conduisait à Montpellier, pour aller pleurer ses péchés dans un couvent, elle n'a point obéi;

i. Les Juges restèrent assemblés depuis cinq heures du matin JQsqu*à dix heures du soir, n y eut de très-grands débats; enfin la rage l'emporta : M. de Beaumarchais fut blâmé. Monseigneur le prince de Contl vint le môme soir à sa porte l'inviter pour le lendemain à passer la journée chez lui; il jr laissa un billet finissant par ces mots : « Je veux que tous jenkt demain; nous sommes d'assez bonne maison pour donner l'exemple à la France de la nuoière dont on doit traiter ud graild citoyen tel que vous. » Trois Jours après, toute la cour s*était fait écrire chez lui. (Note de Beaumarchais.)

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elle a pris pendant la nuit un cheval de la maréchaussée même, et s'est échappée au grand galop, en corset et en jupon, tenant d'une main sa boite de diamants, et de l'autre la bride de son cheval. On croit que cette brave amazone se réfugie à Genève.

Le vieux malade n'a pai pu manger des perdrix rouges dont M. de Florîan a régalé Ferney; mais M™® Denis, plus gourmande que jamais, les a trouvées excellentes. Elle voudrait que les deux voyageurs de Montpellier les eussent mangées avec elles au petit Ferney.

La poste part, il faut finir cette lettre et souhaiter le prompt retour des deux aimables voyageurs.

A M. LE MARQUIS DE FLORIAN

Ferney, 10 mars 1774.

Bienheureux ceux qui ont de la santé , s'ils sentent leur bonheur ! Tous nos voisins, et M"** Dupuits et moi, nous sommes sur le grabat; chacun est damné dans ce monde à sa façon. Pour moi, je dis dans ma chaudière : Comment se porte le serin ? viendra-t-il nous voir au printemps? restera-t-il dans la cage de M. Lamure?

J'ai prêté la quatrième Philippique de Beaumarchais dans Genève ; donc elle ne me reviendra pas. On a imprimé tout ce procès à Lyon ; M. Vasselier peut vous le faire tenir. Beaumarchais a eu raison en tout, et il a été condamné. L'arrêt ne réussit pas mieux à Paris qu'à Montpellier * .

La colonie prospère, mais moi je suis bien loin de prospérer. M"* Denis sort en carrosse; elle va chez M"'® Dupuits et M'"* Racle, qui sont toutes deux grosses. M""* Dupuits souffre beaucoup; mais qui ne souffre pas, soit de corps, soit d'esprit? Ce monde-ci est une vallée de

1. Cet arrêt a été cassé d'une voix unanime, sous Louis XVI, par la grand'chambre et la Toumelle assemblées , quand le vrai parlement fut rétabli dans ses fonctions. M. de Beaumarchais, rendu à son état de citoyen, fut porté par le peuple, de la grand*chambre à son carrosse, au milieu d*un concours d'applaudissements, fondant en larmes et presque étouffé par la foule. (iVo/« de Beaumarchais,)

auteurs, et non pas de leur impuissance. J*ai dit, en propres mots, qu'on avait resserré les agréments de la langue dans des bornes trop étroites. Je vous ai annoncé à la nation ; et il me parait que vous traitez un peu mal votre précurseur.

Il me semble que vous en voulez aussi à la poésie dramatique, quand vous dites que « la prose a eu au moins autant de part à la formation de notre langue que la poésie de notre théâtre; et que quand Corneille mit au jour ses chefs-d'œuvre, Balzac et Pellisson avaient écrit, et Pascal écrivait. »

Premièrement on ne peut compter Balzac , cet écrivain de phrases ampoulées, qui changea le naturel du style épistolaire en fades déclamations recherchées.

A l'égard de Pellisson , il n'avait rien fait avant le Cid et Cinna,

Les Lettres provinciales de Pascal ne parurent qu'en 1654 ; et la tragédie de Cinna y faite en 1642, fut jouée en 1643. Ainsi il est évident, monsieur, que c'est Corneille qui, le premier, a fait de véritablement beaux ouvrages en notre langue.

Permettez-moi de vous dire que ce n'est pas à vous de rabaisser la poésie. J'aimerais autant que M. d'Alembert et M. le marquis de Condorcet rabaissassent les mathématiques : que chacun jouisse de sa gloire. Celle de M. de Saint-Lambert est d'avoir enseigné aux possesseurs des terres à être humains envers leurs vassaux ; aux ministres, à adoucir le fardeau des impôts autant que l'intérêt de l'État peut le permettre. Il a orné son poëme d'épisodes très-agi'éables. Il a écrit avec sensibilité et .avec imagination.

Vous avez joint, monsieur, l'exactitude aux ornements; vous avez lutté à tout moment contre les difilcultés de la langue, et vous les avez vaincues. M. de Saint-Lambert a chanté la nature, qu'il aime, et vous avez écrit pour le roi. La Fontaine a dit :

On ne peut trop louer trois sortes de personnes * Les dieux, sa maîtresse et son roi.

Ésope le disait; j'y souscris quant à moi.

Ésope n'a jamais rien dit de cela; mais qu'importe^?

1. Ce n'est pas non plus à Ésope que I^ Fontaine fait dire cela, mais bien à MaUiertie. Liv. I, fable xiv.

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